Transnational 1968 – visite virtuelle

« L’événement lui-même a beau être ancien, il ne se laisse pas dépasser : il est ouverture de possible. Il passe à l’intérieur des individus autant que dans l’épaisseur d’une société.

Il y a eu beaucoup d’agitations, de gesticulations, de paroles, de bêtises, d’illusions, en 68, mais ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est que ce fut un phénomène de voyance, comme si une société voyait tout d’un coup ce qu’elle contenait d’intolérable et voyait aussi la possibilité d’autre chose. C’est un phénomène collectif sous la forme: “Du possible, sinon j’étouffe”.

Il n’y a de solution que créatrice. Ce sont ces reconversions créatrices qui contribueraient à résoudre la crise actuelle et prendraient la relève d’un Mai 68 généralisé, d’une bifurcation ou d’une fluctuation amplifiées » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mai 68 n’a pas eu lieu, mai 1984)

68 est un rêve de grève sans trêve. Quelques drapeaux en lambeaux de ces luttes passées qui nous traversent encore aujourd’hui ont été réunis ici.

Comme les vêtements des pauvres qui ont été usés jusqu’à la corde, ces témoins de 68 étaient difficiles à repérer. Ils ne trouvent pas leur place aux Beaux-Arts de ce monde ou dans tout autre régurgit de bonne volonté commémorative qui converti ces œuvres en simples objets de consommation historique.

Nous tenions aussi à rappeler que les renégats de cette époque sont légion, du Québec aux États-Unis, en passant par la République tchèque et le Mexique. Ces enfants de la Deuxième Guerre mondiale auront été les meilleurs agents de propagande du néo-libéralisme triomphant... « On a fait 68 pour ne pas devenir ce qu’on est devenu. » Tu parles, yuppie!

Qu’à cela ne tienne, nous souhaitons rappeler qu’un bon nombre d’affiches et de photos accrochées ici ont été réalisées collectivement, anonymement, dans une perspective transocéanique et dans une esthétique radicalement anti-spectaculaire. Elles n’appartiennent à personne. Si les possibilités d’appropriation de 68 se sont multipliées pour les uns ces derniers temps, nous avons fait le pari de s’en servir à nos fins.

« Ce sont ces reconversions créatrices qui contribueraient à résoudre la crise actuelle et prendraient la relève d’un Mai 68 généralisé, d’une bifurcation ou d’une fluctuation amplifiée. » (ibid.)

Commençons ici, avec l’expo. Pour chaque pays auquel nous nous sommes intéressés parmi tant d’autres, nous avons reproduit une grande affiche et d’autres plus petites. Nous avons aussi imaginé des titres à ces œuvres, qui faisaient écho à des livres écrits en 68; les affiches politiques parlent souvent d’elles-mêmes, mais à quoi nous font-elles penser, en 2018?
*

Québec


« Collaborer, c’est s’faire fourrer! »
Affiche de l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ)

Ancêtre de la CLASSE, l’UGEQ rassemble à partir de novembre 1963 les étudiants de l’Université Laval, de l’Université de Montréal et de l’Université de Sherbrooke. En 1966, l’asso milite déjà pour la gratuité scolaire. En février 1968, elle fait paraître Université ou fabrique de ronds-de-cuir, un manifeste corrosif et inégal où l’on célèbre le fait de dénoncer de ce qui ne va pas « dans la société » : « Nous pensons que parler c’est déjà agir, si la parole contribue à é-motiver et à motiver. » Prenant le pouls de la colère qui gronde et dont ils auront des échos français quelques mois plus tard, ces jeunes mettent la table pour deux moments marquants dans l’histoire du Québec. Le Lundi de la matraque, cette émeute à la veille d’une élection fédérale lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1968 à Montréal, où 290 personnes furent arrêtées et 125 blessées. Dans cette rafle, il y avait entre autres Paul Rose et Jacques Lanctôt. Ils en tireront un livre, Le lundi de la matraque (Parti pris, 1968). Dans un deuxième temps, l’été a continué de chauffer les esprits. En octobre, un vaste mouvement de grève étudiante est déclenché. Le Parti québécois est fondé. En novembre, une charge de dynamite détruit un garage. Plus tard le même mois, une bombe cause pour 25 000 $ de dommages au magasin Eaton du centre-ville de Montréal. Ce n’est qu’un début…


« J’abolirai le gouvernement / Avec le métier de président »*
Pub pour L’Osstidcho, renommé « … de chaux » pour éviter la censure de l’époque (La Presse, 25 mai 1968) + Deuxième page de la bande dessinée sur L’Osstidcho avec entre autres Claudine Monfette, Mouffe, qui « FESSE! » (Magazine Maclean de novembre 1968, Illustration : Jacques Delisle, Graphisme : Richard Désormeau)

Inspiré par la contestation états-unienne et de la jeunesse québécoise en beau joual vert, le chaud show est créé à la dernière minute pour remplacer Les belles-sœurs de Michel Tremblay au Théâtre de Quat’Sous. Le happening fou furieux de Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier et Mouffe, sur une musique du Quatuor de jazz libre du Québec, est un électrochoc. Scrutant l’actualité, les camarades créent l’ossticho king size en septembre 68. En décembre, la même troupe se rassemble pour une revue de l’année intitulée Peuple à genoux. En 69, ils font leur chant du cygne avec L’ossticho meurt à la Place des Arts… avec pour finale le I Have a Dream de Martin Luther King
suivi par un coup de feu.

*La marche du président, chanson de Gilles Vigneault et Robert Charlebois

Mexique


Los filósofos de la destrucción
Lithographie provenant de L’Atelier populaire (École des Beaux-arts de Paris, France)*

À l’été 1968, les manifestations étudiantes se multiplient au Mexique, avec d’ailleurs le soutien du recteur de l’UNAM. Même s’il n’y a pas de cours durant cette saison, tout le dispositif entourant les Jeux olympiques d’été à Mexico a de quoi faire enrager. Même la date d’ouverture, le 12 octobre, qui a été choisie parce qu’elle commémore la découverte de l’Amérique! Le 2 octobre, quelques jours avant, 10 000 policiers et militaires tirent sur une foule d’étudiants non armés sur la place des Trois Cultures à Tlatelolco pour protester contre l’autoritarisme du gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz. L’omerta règne encore à ce jour à propos du nombre de victimes : 200 et 300 morts d’un côté, « 4 morts, 20 blessés » selon les officiels…

*Des copies de cette affiche furent faites partout France et affichées à Paris avec des inscriptions de manifs de solidarité deux jours après le massacre. Ces copies raturées se vendent plus de 300 euros.


Los dioses del estadio
Photographie, Anonyme, Associated Press/SIPA

Les athlètes afro-américains des Jeux de Mexico, mais beaucoup de leurs compatriotes blancs affichaient sur leur veston un macaron portant l’inscription « Olympic project for human rights », comme on peut voir la photo l’Australien Peter Norman. Le 16 octobre, les coureurs américains Tommie Smith et John Carlos protestent contre la ségrégation raciale aux États-Unis en baissant la tête et en pointant, lors de l’hymne américain, leur poing ganté de noir vers le ciel. Ils montrent ainsi leur soutien au Black Panthers et du Black Power. Les sprinteurs ont aussi posé sur le podium leur paire de Puma Suede pour rappeler que les Afro-américains n’avaient même pas le moyen de s’offrir ce type de chaussures. Les deux sportifs vivent un enfer après ce geste. Boycottage de toute compétition sportive, menaces de mort, viré de leur emploi pourri… leur geste ne sera reconnu que dans les années 1990.

États-Unis


« Do It! »*
Affiche, anonyme, Chicago

Les Chicago 8 étaient Abbie Hoffman, Jerry Rubin, David Dellinger, Tom Hayden, Rennie Davis, John Froines, Lee Weiner et Bobby Seale. Ils furent accusés de conspiration, incitation à la révolte, et d’autres charges, à cause des émeutes contre la guerre du Vietnam qui se sont déroulées à Chicago lors de la Convention démocrate d’août 68. Seale, membre des Black Panthers et faisant initialement partie du Chicago 8, a été jugé séparément lors du procès. La répression des manifs a été tellement violente que huit policiers ont été inculpés pour violation des droits civiques. Le procès des militants commença le 20 mars 1969 et fut largement médiatisé dû à la défiance, l’outrage et l’arrogance des prévenus. Le 18 février 1970, tous les inculpés furent acquittés des charges de conspiration. Cinq d’entre eux furent néanmoins reconnus coupables d’avoir franchi la frontière d’un État pour inciter à la révolte, c’est-à- dire un crime en regard d’une loi de 1968 contre les émeutes.

* Do It ! Scénarios de la révolution est un livre de Jerry Rubin. Avant de devenir ce qu’il honnissait, c’est-à-dire un Yuppie, il a écrit : « Une société qui abolit toute aventure, fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible. »


« La Guerre, Yes Sir! »*
Fuck the draft, de Kuromiya Kiyosh (sous le nom fictif de «Dirty Linen Corp»’), New York, dans le journal contestataire Berkeley Barb

Durant la guerre du Vietnam (1955-1975), plusieurs jeunes Américains ont tenté d’échapper à la conscription. En 1965, David Miller, membre du « Pacifist Catholic Worker Movement » est le premier américain à brûler son avis de circonscription (draft). Un projet de loi est voté, menant à une forte criminalisation de cet acte, soumettant les dissidents à une amende de 10 000 $ et/ou à 5 ans de prison. En octobre
1967, lors du « Stop the draft week », plus de 1000 hommes retournent aux acteurs concernés leur avis de circonscription. À la fin de la guerre, l’État américain recense que plus de 600 000 hommes ont défié la « Selective service law », qui contraint tout Américain en âge de combattre et en bonne condition physique à se soumettre à la circonscription. L’avis de circonscription a été un symbole marquant de la lutte contre la guerre au Vietnam, surtout pour les étudiants pour qui le brûler est devenu l’acte symbolique ultime de défiance.

En 1968, Kuromiya distribue l’affiche par la poste en suggérant de l’offrir en cadeau pour la fête des Mères. Il est par la suite arrêté par le FBI. Plus tard cette année-là, Kuromiya, défie encore l’autorité en distribuant plus de 2000 copies de ces affiches à la Convention démocrate à Chicago.

* La Guerre, Yes Sir! est un roman de Roch Carrier paru en 1968 sur la conscription et les relations entre francophones et anglophones.

Palestine


* رجال في الشمس
Affiche par l’artiste Shukri pour le Fatah

Moins d’un an après la Guerre de Six jours (juin 1967), Israël attaque, le 21 mars 1968, des bases du Fatah situées près du village jordanien de Karameh, où se trouve Yasser Arafat. Si la résistance palestinienne y est défaite militairement, elle bénéficiera, à la suite de cet affrontement, d’une reconnaissance symbolique et politique décisive. Localement, cette bataille deviendra un symbole d’héroïsme pour
toute une génération de fedayin, incitant des milliers de jeunes palestiniens à grossir les rangs du Fatah (dont les effectifs passeront, en quelques mois, de 2000 à près de 15 000). À l’international, elle contribuera fortement à ce que la cause palestinienne ne soit plus comprise que d’une perspective purement humanitaire, mais comme une lutte de libération populaire et anticoloniale. Tout au long de l’année 1968, des comités de soutien propalestiniens essaimeront dans quelque 80 pays.

* Des hommes dans le soleil est un recueil de nouvelles de Ghassan Kanafani, auteur et porte-parole du FPLP en 1967, assassiné en 1972 par le Mossad


Soldat rêvant de lis blancs*
Affiche, par l’artiste Natheer Nabah. Selon plusieurs sources, il s’agirait d’une des premières affiches du Fatah

Après la bataille de Karameh, l’enterrement des « martyrs » à Amman le lendemain prend des allures de triomphe pour les fedayin. Ces derniers sont en tête du cortège funèbre le visage masqué par un keffieh. En Occident, les combattants palestiniens sont encensés à gauche. Le voyage à Amman devient un incontournable pour la gauche de 68. Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville et les membres du Groupe Dziga Vertov viennent tourner Ici et ailleurs dans un camp de réfugiés palestiniens en 1969-1970…

*Poème écrit par Mahmoud Darwich après sa rencontre avec l’historien Schlomo Sand en 1968

Afrique du Sud


« Which Side Are You On? »*
Affiche et programme d’un concert au Royal Albert Hall de Londres le 26 juin 1968 pour amasser des fonds pour la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud.

Le 21 mars 1960, des centaines de personnes non armées se sont rassemblées devant un commissariat de Sharpeville, en Afrique du Sud, contre les « pass », ces documents d’identité imposés par le régime pour contrôler les déplacements des personnes à la peau noire. La police a tiré à bout portant sur les manifestants, faisant près de 70 morts. Le massacre de Sharpeville a convaincu Nelson Mandela des limites des campagnes pacifiques de désobéissance civile. Il fondera la branche armée de l’ANC, l’Umkhonto we Sizwe (Le fer de lance de la nation) en 1961.

Depuis 1956, des exilés sud-africains en sol britannique appelaient au boycottage des produits du pays. Après le massacre, ils fondèrent l’AAM, le Mouvement Anti-Apartheid (1956 à 1998), pour lutter contre toutes les formes de collaboration militaire, bancaire, commerciale, touristique, sportive avec l’Afrique du Sud et appuyer les mouvements de libération.

En 1968, ils furent particulièrement actifs durant l’Affaire D’Oliveira (plusieurs incidents au cours desquels le joueur de cricket métis Basil D’Oliveira était écarté des compétitions) et la sélection de l’Afrique du Sud aux Jeux olympiques de Mexico. Ils organisèrent des centaines de manifestations et des concerts pour récolter des fonds pour les militants incarcérés.

* Chanson écrite en 1931 par Florence Reece pour soutenir son mari et ses camarades
dans une grève de mineurs dans le Kentucky (É.-U.)


« I Write What I Like »
Stephen Bantu Biko, photographie de Mark Peters pour l’agence Liaison

Dégoûté par le « libéralisme blanc » qu’il avait expérimenté au sein de plusieurs mouvements étudiants multiraciaux, Stephen Bantu Biko décide de fonder, fin décembre 1968, l’Organisation des étudiants sud-africains (South African Student Organisation, SASO). La SASO, dont Biko devient le président en 1969, défend l’idée que les Noirs peuvent se définir et s’organiser eux-mêmes tout en décidant de leur propre destin à travers une nouvelle identité politique et culturelle qui tire ses racines de la « conscience noire ». La SASO s’associe ainsi aux mouvements de Black Power et d’humanisme africain. Elle lit Fanon, Césaire, Sartre, Kaunda, Nyerere, James Cone et Paulo Freire. La SASO sera entre autres derrière les émeutes des élèves noirs de Soweto en 1976. Arrêté, déshabillé, attaché, frappé, mutilé par le régime, Steve Biko meurt au bout de ses souffrances le 12 septembre 1977. Mandela dira plus tard : « Biko a été le premier clou dans le cercueil de l’apartheid. » On laisse à Biko les derniers mots, compilé dans l’ouvrage I Write What I Like : « L’arme la plus puissante entre les mains de l’oppresseur est l’esprit de l’opprimé. »

Italie


Le miracle italien
Affiche, Avola, Viareggio, Roma, Bologna: le pagherete tutte! Manifesto dei Comitati Unitari di Base (Manifeste des comités de l’unité de base)


Intensifichiamo la lotta (Intensifier la lutte) et Il regalo dei padroni(Le cadeau des propriétaires), deux affiches du Mouvement étudiant de Bologne

Le 68 italien se caractérise par la réussite de l’alliance entre la lutte étudiante et ouvrière. Lorsqu’arrive mai 68 en France, le gros des affrontements est déjà survenu en Italie. La jeunesse étudiante en était déjà à explorer des manières de se lier avec d’autres révolutionnaires. Dès le début de l’année, des échanges fertiles se font entre grévistes et étudiants, notamment à Turin et à Pise. « Le slogan ‘Étudiants et ouvriers unis dans la lutte’ et le pont vertueux 1968-69 entre printemps de la jeunesse et automne chaud ouvrier, entre les enfants des fleurs et l’âpre race païenne, fut un miracle italien. Démonstration que le cas italien contenait le meilleur de la condition politique européenne», écrit Tronti en 1998 dans La politique au crépuscule. Des syndiqués des usines Marzotto à Valdagno et Pirelli à Milan, notamment, se révoltent contre leurs syndicats et forment des cellules autonomes appelées Comités unitaires de base. À titre d’exemple de cette collaboration, une manifestation ouvrière, le 3 juillet 1969 attire un nombre surprenant de participants. Toutefois, ce ne sont pas les syndicats qui en ont fait la promotion, mais une assemblée mixte constituée d’ouvriers et d’étudiants.


« Maggio strisciante »
Modeste affiche dessinée dans un livre provenant de la petite ville d’Udine, dans la région du Frioul. La ville n’ayant pas d’université, les groupes de gauche et l’extrême gauche sur place s’alignaient sur les différentes orientations des groupes universitaires.

Le printemps 68 italien est l’un des plus longuement mûris : d’où son appellation de « Maggio strisciante », ou « Mai rampant ». Dès 1966, des étudiants de sciences sociales de l’Université de Trente songent à créer une « contre-université » en protestation contre ce qu’ils qualifient « d’université de classe ». En 1967, la grogne prend de l’ampleur, notamment grâce à la contestation contre la guerre du Vietnam. Mais c’est en 1968 que l’impact sera le plus grand : à l’hiver, des occupations ont déjà lieu dans des universités de presque toutes les grandes villes du pays. Les affrontements violents avec les forces policières sont fréquents. En février, les étudiants occupent la faculté d’Architecture de l’Université de Rome. Ils seront délogés par la police le 29 février, à la suite d’une plainte du recteur. Le lendemain, le 1er mars, survient la « Battaglia di Valle Giulia », la bataille de la rue Giulia dans laquelle près de 4000 étudiants se rassemblent Piazza di Spagna pour protester contre l’évacuation de la veille. Le rassemblement se scinde rapidement en deux : l’un des groupes se dirigera vers la faculté d’Architecture pour reprendre les lieux des mains de la police. De violents affrontements surviendront, faisant 500 blessés parmi les étudiants. Dans la mêlée, militants communistes et fascistes s’opposent. Les étudiants de gauche finiront par occuper la faculté des Lettres, ceux de droite, la faculté de Droit. Le « Maggio strisciante » perdura jusqu’à « l’automne chaud » de 1969, trois mois qui ont marqué l’Italie par son enchaînement de grèves et de luttes sociales dans la péninsule.

Japon


胎児が密猟する時*
Affiche, CIRA-Japan

Sur l’affiche, on peut lire « Écrasez le régime sécuritaire des États-Unis et du Japon par l’action directe ouvrière! »; « N’allez pas au Parlement; manifestations contre les usines et les marchands de la mort! ».

Cette affiche du Comité d’Action directe contre la Guerre du Vietnam appelle à la perturbation de la production d’armes (mortiers et canons de chars d’assault) à l’usine Toya à Nagoya, le 19 octobre 1966. Tout en se présentant comme une nation pacifique, le Japon fait fleurir son économie à en approvisionnant les États-Unis en armes diverses pour les Guerres en Corée et au Vietnam. Après 1965, l’armée américaine commence à attaquer le Vietnam; des mouvements contre cette guerre pullulent au Japon. À cette époque, au Japon comme ailleurs, la plupart des actions étaient basées sur la croyance que l’on pouvait faire changer les politiques parlementaires. Les gens se limitaient à protester contre le gouvernement japonais devant le parlement. Plus d’une dizaine d’arrêtés ont reçu de lourdes charges criminelles suite à l’action de perturbation que nous voyons sur l’affiche, mais cet événement a ouvert une nouvelle dimension à l’engagement militant du mouvement social de 1968 au Japon.

*Quand l’embryon part braconner est un film de Kōji Wakamatsu, 1966. À la sortie du
film, Wakamatsu dit : « Pour moi, la violence, le corps et le sexe sont partie
intégrante de la vie. »


春雪*
Photo du 31 mars 1968 prise par un journaliste du quotidien japonais Asahi Shimbun En 1962, le gouvernement japonais souhaite construire un nouvel aéroport international.

Prévu au départ à Tomisato, le projet a été déplacé à 5 km au nord-est, à Sanrizuka, où la famille impériale possédait une grande ferme… ce qui facilita la confiscation des terres, sans empêcher la colère. Les expropriations commencèrent en même temps que de violents affrontements. Officiellement, on dénombre 13 morts, dont 5 policiers, 291 paysans arrêtés, et plus d’un millier d’étudiants venus soutenir les paysans sont blessés et arrêtés lors des combats. Sur notre photo, des étudiants armés de 2×4 se battent contre la police antiémeute le 31 mars 1968 lors d’une manif contre la construction de l’aéroport.

L’aéroport devait être inauguré en mars 1978, mais la résistance retarda le projet de deux mois. Le 1er avril 2004, l’aéroport est privatisé.

L’année 1968 au Japon sera occupée. Les mouvements étudiants luttent contre l’augmentation des frais de scolarité, grèvent et occupent leurs universités. Le paroxysme est atteint le 21 octobre avec l’« assaut de Tokyo ». La gare de Shinjuku est mise à sac pour bloquer les trains alimentant les bases américaines en carburant. Le Parlement, l’ambassade américaine et le siège de la police sont également attaqués
pendant trois jours.

*Neige de printemps (Spring Now) est le premier tome de la tétralogie de l’écrivain
Yukio Mishima,
La Mer de la fertilité

Tchécoslovaquie


Nesnesitelná lehkost bytí*
Affiches à la main, auteurs anonymes, Ostrava (Tchécoslovaquie)

Le Printemps de Prague (Pražské jaro) commence tôt, dès janvier 1968, avec l’arrivée au pouvoir d’Alexander Dubček. Ce dernier introduit la liberté de la presse et enclenche une décentralisation de l’économie. Cette période prend fin drastiquement le 21 août avec l’intervention armée de cinq pays membres du pacte de Varsovie.

Ces deux affiches constituent des réactions spontanées du public à l’occupation pro-soviétique et aux collabos. Les auteurs anonymes font preuve d’humour, d’esprit et d’ironie, tout en rappelant quelques faits saillants du passé.

Affiche de gauche :
Performance unique !
Les unités de l’armée d’occupation invitent les habitants à une performance unique. Au programme, une des comédies de Brezhnev, un mélange entre la contre-révolution en Tchécoslovaquie et Ali-Baba et les 500 000 voleurs.
Solistes : General Pavlovskiy, Ivanov, Jaškin
Spectacle de ballet : Bilak, Kolder, Indra
Trapézistes et épéistes : Agence Tass
Avec l’aide de : Walyer Ulbricht
En toile de fond : Gomulke, Kadár, Živkov
Au service de : Antonin Novotný
Voix de l’Outre-Monde : Staline
Effets sonores et lumineux : les tanks
Pendant la pause : spectacle de pantomime de Al Capone déguisé ou la Fête du
« Dgingistan » en Europe centrale
Venez tous ! Emmenez les corbillards avec vous !

Affiche à droite :
À tous.
Honte éternelle à tous qui ne résistez pas à la violence [de l’oppresseur] ! Honte à la nation qui accepte l’esclavage ! Nous ne tenons pas les armes dans nos mains, mais ça ne veut pas dire que nous sommes sans défense. Notre mépris est maintenant l’arme la plus forte ! Resterons fiers et libres ! Attendons, notre moment va venir. Ne nous laissons pas provoquer, la vérité gagnera !

*L’insoutenable légèreté de l’être, par Milan Kundera, dont l’intrigue se tue à Prague
en 1968.


Skřivánci na niti*
Photographie de Josef Koudelka (photographe français d’origine tchèque), tiré de sa série Invasion Du Printemps de Prague.

La plupart des gens en Occident ne retiennent que ces images de tanks écrasant les barricades de la jeunesse rageuse. Pourtant, il y avait un moment que la révolte se préparait au sein même du cénacle du parti communiste tchécoslovaque. Celui qui dirigeait le parti est remplacé par un certain Alexander Dubček, pion inconnu à Moscou. Dubček propose d’entrée de jeu son « socialisme à visage humain », la fin des écoutes téléphoniques généralisées ou à l’ouverture du courrier sans contrôle… Ailleurs dans le monde, on publie le programme du socialisme à visage humain de la Tchécoslovaquie. Dubček croit que tout se passera doucement… mais le 21 août, à grands coups de tanks, cet amour pour le peuple russe s’effondre. Le soviétisme meurt dans les rues de Prague, en même temps que Jan Palach, ce jeune étudiant pragois qui s’immolera en janvier 1969 sur la place Venceslas pour protester contre l’occupation…

*Alouettes, le fil à la patte est un film tchécoslovaque réalisé par Jiří Menzel, tourné en 1969, mais est interdit et ne sort qu’en 1990. Le scénario est inspiré du roman du même nom de Bohumil Hrabal, écrit en 1959.

Espagne


¡No pasarán!
Photographie, deux polices montées cernent une manifestation devant l’Université de Madrid en mai.

En 1968, l’Espagne sous l’emprise de Francisco Franco est au bord de l’insurrection. Il faut dire que la contestation des étudiants, interpellés par les anarchistes, socialistes et communistes, gronde depuis 1956. Les 30 avril, 1er et 2 mai ont été chauds, à l’appel de 22 organisations clandestines : actions spectaculaires, manifestations de rue, boycottage des transports publics, occupations et grèves. Les universités sont d’ailleurs fermées depuis le 28 mars. À tout ceci, Franco réponds comme à son habitude depuis les années 1930 : police montée, gardes civils armés de mitraillettes et hélicos. En ce début du mois de mai, on compte donc 70 ouvriers et étudiants arrêtés à Madrid, 11 personnes emprisonnées pour avoir distribué des tracts à Barcelone et huit étudiants déférés devant le tribunal à Bilbo, au Pays basque. Entre le 14 et le 31 mai, plusieurs facultés sont occupées. Si près de la France, on reconnaît même la patte sur une pancarte : « Commune de l’Université de Madrid ». Même s’il elle est moins spectaculaire qu’ailleurs, l’année 68 en Espagne constitue un acte téméraire devant un Franco plus encensé que jamais dans la presse du pays.


« Askatasuna »*
Affiche entoilée, non signée, provenant probablement de la gauche abertzale francophone

Si toute l’Espagne se révolte, c’est à Euskal Herria (Pays basque) que ça prend une autre tournure. Certains entendent en finir avec celui qui a commandé le bombardement de Guernica en 1937 (1654 morts et de plus de 800 blessés) et ces franquistes de la Guardia Civil qui ont poursuivi ses exactions par la suite. Le 7 juin 1968, le policier José Pardines Arcay est abattu à Aduna (Gipuzkoa) lors d’un contrôle routier. L’auteur du coup de feu, alors chef de ETA, Txabi Etxebarrieta, est abattu par la police quelques heures plus tard. ETA diffusera alors un communiqué : « Devant tant de sensationnalisme et tant d’information tendancieuse par l’appareil informateur fasciste-capitaliste, ETA sort au pas pour faire connaître dans la mesure du possible au peuple le décès d’Etxebarrieta. » Le 2 août 68, le commissaire Melitón Manzanas est tué. Pour la première fois, l’organisation — sabordée officiellement le 2 mai 2018 — fait la une des journaux.

*Liberté

Berlin – Vietnam


Vergangenheitsbewältigung*
Affiche anonyme commandée par les étudiants SDS (Étudiants socialistes allemands) annonçant un congrès et une manifestation.

Le Congrès Vietnam de Berlin-Ouest s’est tenu les 17 et 18 février 68 et a rassemblé plus de 3000 personnes, malgré l’interdiction du bourgmestre de Berlin. Ce dernier était effrayé par de nombreuses manifestations d’étudiants en colère qui enflamment le pays depuis 1967. Toutefois, la répression est massive et fera plusieurs morts. De plus, la presse s’en mêle et désigne Rudi Dutschke, principal porte-parole du SDS, comme l’ennemi public numéro un… L’un des lecteurs du journal Bild tente d’assassiner Dutschke le 11 avril 68. Le leader estudiantin survivra aux trois coups de feu qu’il recevra en pleine tête, continuera à organiser des manifestations, mais succombera à ses blessures onze ans plus tard.

Laissons les derniers mots à Marcuse qui, en 68, vient de faire paraître Das Ende der Utopie : « Notre opposition dans les villes doit atteindre plusieurs objectifs. Donner le courage de surmonter le sentiment d’impuissance dont souffre la population et oser affronter les régimes impérialistes à l’origine de ce sentiment d’impuissance ».

*La Vergangenheitsbewältigungpolitik, ou « politique du pardon », a été mise en place pour tenter de « dénazifier » l’Allemagne. Il faut se rappeler que les jeunes de 68 sont tous nés durant la Seconde Guerre mondiale, dans les ruines du national-socialisme et les décombres de leur pays détruit par la faute de leurs parents…

Exposition organisée par