Where would we go ?

Échos du camp Soaring Eagle de Toronto.

À l’angle de Bay street et Queen street West, entre l’imposant square Nathan Philips et le Hudson’s Bay, trône le Old City Hall, Palais de Justice provincial qui demeure l’une des structures les plus imposantes de Toronto malgré l’urbanisme mégalomane de la métropole.

À quelques pas de son entrée principale, depuis bientôt un mois déjà, flottent le drapeau de la Mohawk Warrior Society, le drapeau métis, celui de la confédération iroquoise, un de la nation Anishinaabe… Un aigle majestueux s’envole sur une bannière peinte. Sur la grande tente bleue où les ravitaillements sont gardés à l’abri, les mots: NOT ONE MORE INDIGENOUS CHILD. Si, marchant distraitement dans le centre-ville de Toronto, vous vous demandiez pourquoi on avait monté un camp là, le message désormais ne pourrait pas être plus clair. Tout le confirme : TINA,  Canada failed you, They were children. Partout où votre regard se pose, il ne peut que voir qu’ici, on n’oubliera pas Tina Fontaine et Colten Boushie.

Le 22 février, quelques heures à peine après qu’un jury ait acquitté Raymond Cormier malgré les lourdes évidences qui pesaient contre lui1, un premier camp se montait, à Winnipeg, devant la Cour où avait été rendu le verdict accablant. Il faisait -16 degrés, et les campeur·e·s étaient là pour rester. Dans les jours qui ont suivi, des camps Soaring Eagle se sont montés à Régina, Calgary, Toronto… La solidarité, comme les aigles, n’a pas grand-chose à faire des frontières coloniales. Le campement de Toronto – tenu, nuit et jour, depuis le 4 mars – a reçu des visiteur·e·s et des appuis venant d’un peu partout sur Turtle Island. Certain·e·s sont des jeunes de diverses communautés autochtones (comme le sont d’ailleurs plusieurs initiatrices du camp), venu·e·s dans la métropole pour chercher du travail, ou pour toutes sortes de raisons – notamment parce que l’homophobie et la transphobie sont plus accrues dans d’autres régions. « Il y a beaucoup d’autochtones ici qui se sentent isolé·e·s dans cette ville, qui ne fournit pas forcément les ressources et le soutien dont elles ont besoin. Alors, d’avoir un espace comme celui-ci, où les gens peuvent venir, et peuvent se rassembler en tant que communauté, c’est incroyablement important. », souligne Gein Wong, l’une des coorganisatrices du campement.

Mais le campement est aussi une occasion de tisser ou entretenir des liens avec des groupes ou des individus allochtones : « No One is Illegal a été là depuis le premier jour, et a offert beaucoup de soutien, notamment à travers les réseaux sociaux. Black Lives Matter aussi ; cette solidarité et ces appuis sont vraiment encourageants. » Deux fois par semaine, des membres du camp rencontrent par ailleurs des procureur·e·s de la Couronne et des juges, dont certains montrent sympathiques à leur revendications. Revendications qui, d’ailleurs, sont multiples et complexes – trop complexes pour être réduites à une liste de clauses négociables : « On nous demande souvent quel est le but, ou qu’est-ce qui nous ferait partir, et je pense qu’on pourrait simplement répondre : « Où est-ce qu’on irait ? On est sur un territoire autochtone. » La question ça devient plutôt de savoir qu’est-ce que tout le reste du monde fait ici ! En fait c’est une question très large : ça ne se réduit pas à une liste de choses ; ça pourrait éventuellement en arriver là, mais, à plus grande échelle, on parle de terres où des gens ont vécu depuis des dizaines de milliers d’années – alors comment on se projette, considérant que, quand on regarde ça comme ça, le système colonial a été ici depuis très peu longtemps ? Ce n’est pas une question simple ! »

Parmi les gens qui s’arrêtent devant le camp, il y a des gens très enthousiastes, des gens qui se demandent comment ils peuvent aider2… mais aussi des gens qui demandent qui sont Tina Fontaine et Colten Boushie : « C’est une belle opportunité d’en parler aux gens, de leur donner de l’information. Et la plupart sont généralement plutôt ouverts, réceptifs, et n’en ont simplement pas entendu parler , pour des raisons que j’ignore ! »

Quant à la signification du Soaring Eagle, cet aigle qui monte en flèche, Gein rappelle que l’idée ne vient pas d’elle3, mais que l’aigle est sacré dans plusieurs cultures autochtones ; et l’envol, pour elle, c’est celui des jeunes, cette nouvelle génération qui s’élève, qui commence à avoir une voix. « Dans ce camp, mais aussi, aux États-Unis, actuellement, avec tous les débats entourant les armes à feu… ces générations arrivent et ça, vraiment, c’est très puissant. »

Lorsque vous échangez des remerciements, avant de poursuivre votre route, vous lui avouez ne pas savoir quoi répondre quand on vous dit  Miigwetch… « De rien » ? Elle vous confie en riant que l’interprétation du mot a changé, depuis le début de la colonisation. Autrefois, quand on voulait mettre fin à une discussion, on disait Miigwetch , « assez ».

Évidemment, les colons ont pensé que ça voulait dire « merci ».

K. Lucas



1. Accused in death of Tina Fontaine not guilty of murder, The Turtle Island News, 22 février 2018.

2. À cette question, Gein propose plusieurs réponses : en parlant autour de soi des problématiques qui touchent les autochtones, notamment à des gens qui ne sont pas sensibilisés à la base… Googler « Settler colonialism », aussi, c’est déjà une bonne piste ! La page FB du campement met aussi régulièrement à jour une wishlist, pour celles et ceux qui passeraient par là.

3. Le nom a été choisi par Darla Contois, qui a mis en place le premier camp, à Winnipeg, puis a été repris par les autres camps.