« Pour la suite du monde… »

Nous publions cette lettre envoyée au Devoir à l’automne 2014, mais restée inédite, si l’on excepte quelques exemplaires rêveusement déposés sur la table de l’AFESH-UQÀM. À l’époque, TransCanada, la squelettique multinationale albertaine, projetait encore de transformer le large de Cacouna en « la plus importante infrastructure de transport et d’exportation de pétrole des sables bitumineux de l’histoire » (Le Devoir du 6 septembre) avec l’aval du ministère de l’environnement, cette coquille vide du capital. Allégresse dans l’apocalypse, qui se serait monnayée de la disparition des bélugas du Saint-Laurent, entre autres.

Lisez donc cette brève lettre, où il en va — obliquement, négativement — du littoral.

Il est un documentaire ayant fait époque au Québec qui trouve son amorce dans l'organisation d‘une pêche au « marsouin ». Quand, au début du film, le joyeux équipage s'efforce de justifier l'anachronisme de pareille entreprise -- la pratique de la pêche au béluga est alors délaissée depuis au moins une génération -- un des protagonistes pose, dans une réplique qui devait donner son titre au film, que c'est « pour la suite du monde ». Et en effet, il s'agissait de transmettre un fragment, de sauvegarder la trace d'une forme de vie que la modernité, bien que tardive au Québec, avait déjà assignée au folklore. Cette forme de vie en voie d'extinction, la même que l'on retrouve par exemple au centre du roman de 1938, « Trente arpents », consiste non pas tant en la vénération d'un Dieu abstrait qu'en une éthique de la Terre, de laquelle, incidemment, on ne saurait faire qu'un usage humble, en-deça de toute infatuation.

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Ces jours-ci, au moment où la question de la suite du monde se pose un peu partout comme une véritable énigme et avec une insistance qu'aucun bilan ne parvient à congédier, les bélugas refont étrangement surface. Dans un décret qui a la consistance d'un acte manqué, l'étourdi que, par un curieux contresens, on appelle « ministre de l'environnement » allait, la semaine dernière, précipiter leur disparition. Depuis les enceintes d'où nous parvient un cinéma cette fois très mauvais, un des fondés de pouvoir dont on veut nous faire croire qu'il décide encore de quelque chose, brodait cet alibi sur la bévue de son acolyte : « Le gouvernement fédéral dépense 16 milliards de plus qu'il ne perçoit au Québec et [...] une grande partie de cette richesse provient de l'exploitation des hydrocarbures dans l'ouest du pays. [...] Je voudrais qu'on laisse penser aux Québécois qu'ils sont dans un autre pays, mais ils sont Québécois, ils sont canadiens et il faut qu'on participe à l'économie canadienne. » (Le Devoir du 26 septembre).

Les bélugas du fleuve, au seuil de leur extinction, comme autrefois les femmes et les hommes de la terre, se rappellent à notre mémoire pour la suite du monde. Ils ont le malheur, avec les autochtones, mais aussi avec bon nombre de de ceux et celles que l'on catégorise comme « marginaux », de n'être pas des formes de vie capitalistes. Ils sont là, « ne servant à rien », à nager en travers des flux marchands. À encourir toutes les folies d'appropriation. À être dans les pattes des fondés de pouvoir, partout où ceux-ci promènent leur politique patibulaire. Notre monde, de toute sa fumeuse incandescence, éclaire leur existences fugitives d'une teinte crépusculaire. Et tandis que la biodiversité décroît en raison inverse des PIB, une nature d'année en année plus improbable luit en fond d'écran des interfaces qui disposent de nous. La mer, elle, avec sa sagesse chagrine, soumet à notre attention une image sans doute spéculaire : à mesure que poissons et cétacés la désertent, les méduses, elles, vont pullulant.

Une question court sur les lézardes de ce monde : comment viendra la suite ?

- B. Biloba, étudiant

 


 
Le documentaire en question Pour la suite du monde de Michel Brault et de Pierre Perrault (1962, 1 h 45 min.)