« À nous la rue ! »

Voici une autre version de la lettre qui a circulé dans Le Devoir du 25 juillet. L’auteur nous signale que le journal a francisé le mot smartphone, dénaturant ainsi une portion de son texte. Une autre phrase a aussi été modifiée sans consultation. Nous présentons ici une version ultérieure de la lettre, quelque peu retouchée par l’auteur.

Tout porte à croire que c’est « juste pour rire » que la Ville a appelé « À nous la rue ! » l’un des festivals du 375e. Il n’y aurait là, au reste, qu’une énième réalisation à verser au compte de ce qu’elle a réalisé, juste pour rire. Elle a cédé ce qui restait du centre-ville aux Rozon et aux Evenko, juste pour rire. Le barrage des festivals, ses checkpoints et son occupation policière y disputent à Montréal son peu d’été, et cela juste pour rire. Montréal, festival -- partout cette rime qu’on a répétée, jusqu’à ne plus rien vouloir dire. Mais allons... juste pour rire : les festivals fanés, pleins de leur pompe commerciale et de leur gaîté d’emprunt ; le cirque sursécurisé que l’on apprend à éviter et que les policiers ont si souvent honoré de leurs treillis arlequin ; l’hébétude des touristes et les retombées que, désagréables, ils égrènent. Il faudra bien, un jour, prendre la mesure de tout l’urbanisme qui s’est étayé, depuis une trentaine d’années, sur ces trois mots : juste pour rire.

« À nous la rue ! », nous lancent les affiches du 375e, comme on raconte une blague. Près du fleuve, Montréal ville intelligente s’illumine ainsi qu’un smartphone gigantesque. S’il est une chose que ce 375e met en lumière, c’est le moment où la Ville s’est placée sans reste sous le concept de festival. Pour le coup, elle n’a pas pu s’empêcher de créer son propre festival ; elle s’est finalement faite festival, festival des festivals. Mais cette fête tautologique où la Ville croit briller de ses plus beaux feux correspond paradoxalement au point où le festival se tient au plus loin de son origine. En effet, la provenance étymologique de festival est le festus latin, ce qu’on appelle la fête. Et pourtant, je crois que ce n’est faire injure à personne que de constater, que, dans la liste pléthorique de l’« événementiel » des mégafestivals, il n’est que la fête qui demeure introuvable. Car chacun comprend, dès l’adolescence, que le ferment de la fête est une allégresse momentanée face aux normes. Une danse que la règle cesse un moment de scruter. Il faut, dans la fête, pouvoir fermer les yeux. Une fête sous haute surveillance, où tout est chronométré, encerclé et quadrillé ne saurait s’adjoindre l’inoubliable. C’est pourquoi dans le Montréal du 375e, au sein du festival des festivals, la fête a pu s’éclipser dans une pure opération de commerce, et, plus ostensiblement encore, dans une pure opération de police. En ce sens, il est certes de mauvaise augure qu’on nous enjoigne à magasiner une nouvelle voiture dans l’enceinte du Juste pour rire, ou que l’austérité y extorque à l’ennui 10$ pour un verre de bière. Mais le crépuscule de la fête ne s’observe le plus nettement que dans le déploiement somptuaire de la police. Et ce n’est que bien tristement que l’on arrive à trouver « normal » ces effectifs aussi massifs que superflus. La balade la plus banale au centre-ville est aujourd’hui en mesure de relever les cordées d’une douzaine d’auto-patrouilles dans le calme le plus plat, les cadets exécutant les cent pas au coin des rues, les patrouilles armées déambulant sans pourquoi, redoutablement désœuvrés. Et encore, les innombrables pions des compagnies de sécurité les plus diverses, entre le coup de chaleur et la rêverie... Dans le festival où la fête a été oubliée, c’est la police -- et elle seule -- qui doit donner le spectacle d’un temps libéré du travail et rendu disponible aux aléas de la fête. La sagesse, pour le spectateur, est alors de remarquer combien il est conséquent pour la Ville, après avoir si rigoureusement inversé un des concepts les plus anciens de l’humanité -- celui de fête -- de se proclamer « innovante ».

« À nous la rue ! », lit-on placardé un peu partout dans le Quartier latin, comme se pose une énigme. Lorsque, d’un rapide tour d’horizon, l’équivoque du « nous » est levée, il se peut que ce nom rappelle autre chose. « À nous la rue ! » ... Montréal, rappelle-toi : un autre nous, dans ces mêmes rues. « À nous la rue! », c’était bien, jusqu’ici, le mot d’ordre, scandé inlassablement, des manifestations de grève. Au milieu de la rue Saint-Denis, à la hauteur de la côte qui descend vers Ontario, les festivals gonflables font révérence, dans nos souvenirs et nos rêves, à la procession lente et heurtée de la grève. Une grève rutilante et profonde, maniant la pénombre. Un art de rue dont prennent ombrage la police et ses régisseurs. Une grève, maintenant comme hier à faire. Une grève, si c’est bien la fête incertaine et séculaire que le peuple fait aux puissants.

- Félix Beausoleil, étudiant, UQÀM