Montréal, état des lieux

En 2012, se tenait au Centre d’Histoire de Montréal l’exposition « Quartiers disparus ». Était-ce pour détourner notre attention que la Ville organisa cette exposition ? On peut certes faire l’économie du présent en se retournant, la larme à l’œil, vers les vestiges des « Quartiers disparus ». Repu de reliques et de clichés, le spectateur convient d’oublier qu’au coin de la rue, à Griffintown, le bulldozer reprend du service. Malheur au fonctionnaire qui aurait glissé une allusion au présent dans cette exposition ! Et les universitaires obséquieux qui éditèrent le luxueux livre de l’exposition ont eux aussi bien fait attention de ne pas souffler mot du caractère dialectique des images.

À ceux et celles qui voulaient bien tendre l’oreille, le bruit des gigantesques pieux qu’on enfonçait dans le sol aqueux de Griffintown suppléait aux cloches d’une église jamais reconstruite pour signaler la mort d’un quartier. Ce furent surtout les punks, les pauvres et les messagers à vélo qui entendirent ces cloches ; et qui leur tendrait l’oreille, à eux ?

Par la suite, il semblerait que Griffintown devenu Condoland dût servir de prototype à d’autres aménagements. Partout depuis, s’exhibe cette même verticalisation de l’absence. La hauteur de ces tours est en raison inverse de celle des plafonds qui y prosternent l’existence ; et le propriétaire en pâtit toujours silencieusement. La chambre de Jean Leloup semble préférable à chacun de ces nids de cadres. Imagine-t-on vivre dans le HLM de Renaud avec le couplet du jeune dynamique répété sur 200 « unités  d’habitation » ? Car ces prismes désastreux ressemblent beaucoup aux bâtiments que les gouvernements conçurent jadis pour les classes indigentes et laborieuses. Seulement, ils ont pour eux le lustre de la nouveauté et, très rarement, quelque fugace aménité. Le propriétaire peine à saisir ce clin d’œil que lui adresse l’Histoire.

Montréal est érigée sur un immense cimetière « indien » d’abord, prolétarien ensuite. Sous son « ciel colonial » (Aquin), quelques apaches ravivent cette hantise, ébréchant nuitamment les symboles de la gentrification. Des initiatives plus diurnes paraissent porteuses. Après 10 ans de lutte, le Bâtiment 7 à Pointe Saint-Charles est sur le point d’ouvrir ses portes. La Passe a trouvé ses nouveaux quartiers dans une des dizaines d’églises désertées de l’Île. Kabane77 demeure jouable et les réactions absurdes de la Ville confirment notamment l’intérêt du projet. Il y a aussi chlag.info qui se propose d’enquêter sur la gentrification à Hochelaga et d’animer sa critique. Nous reprenons d’ailleurs sur littoral la somme des trois parties d’une analyse du discours de la Société de développement commercial (SDC).

Aussi de nouveaux terrains de lutte émergent. Radio-Canada, ce grand ami du public — ce fleuron habermassien ! — a vendu à un promoteur comme si de rien n’était l’ancienne enceinte du Faubourg à m’lasse. Ce même terrain où, non sans avoir préalablement rasé un quartier populaire, elle planta son hideuse « Maison » il y a 40 ans à peine. On peut compter sur ces journalistes pour que tout soit fait dans la nuit et sur la pointe des pieds. C’est que la politique du fait accompli ne passe pas de mode, contrairement à tous ces condos.

Au milieu des nouveaux no man’s land, une question nous habite : et si les quartiers réapparaissaient ?
 
 


 
À voir, le documentaire Griffintown de Michel Régnier (1972, 26 min.)