Mission impossible: l’aventure anarcho-évangéliste en Chine

 

Chroniques stratégiques des tactiques historiques, no.1,

une série de l'Institut de louvetisme printanier

 

Mission impossible: l’aventure anarcho-évangéliste en Chine

 

 

Lorsqu’il prend les voiles pour l’Empire du Milieu en 1853, Hudson Taylor n’a pas encore fini ses études de médecine. À 21 ans, ce fils d’un pauvre pasteur méthodiste anglais sent que son heure est venue pour répandre le Verbe parmi les masses confuses de confusianisme. L’impassible dynastie des Qing, qui y règne depuis plus de deux cents ans, ne commence-t-elle pas à montrer des signes d’épuisement? Dans le sud et le centre, la révolte des Taiping fait rage. Inspiré par des brochures de missionnaires chrétiens, son leader, Hong Xiuquan, estime n’être nul autre que le frère cadet de Jésus-Christ en personne, et dit apporter à la Chine son « Royaume céleste de la Grande Paix ». Après la prise de Nankin, rebaptisée Tianjing (Capitale céleste), il en est désormais venu à contrôler l’entière vallée du Yangzi Jiang, et cogne aux portes de Shanghai. Aussi Hudson Taylor, en sa qualité de prêcheur en plein air parmi les gueux du Yorkshire, n’entend-il pas rater sa chance de prouver sa valeur de convertisseur aux yeux des Plymouth Brethen, qui lui ont tout juste donné l’occasion, lui et sa sœur, d’être baptisés de nouveau au sein de leur phratrie pseudo-calviniste.

« C’est dire que la mission de Taylor ne saurait supporter nulle autorité – mise à part celle de Dieu le Père, du haut de son impénétrable Chaire céleste »

Après un voyage catastrophique de cinq mois à bord du clipper Dumfries, Taylor enfin touche la terre rêche d’une Chine en pleine guerre civile. Mais il est fort de dizaines de milliers de digestes d’évangiles et de fournitures médicales, et s’il n’est pas pasteur ou ministre, ni ne possède un quelconque talent ou intelligence, peu lui importe : les Brethen n’ont que faire des titres à officier, ces insignes des diableries pontificales. Tant que l’anime l’Esprit Saint des Écritures, tout un chacun peut s’efforcer de contracter la Grâce divine, en dehors de toute division de sexe, de race et de classe, et au-delà des guerres de chapelles entre dénominations puritaines. C’est dire que la mission de Taylor ne saurait supporter nulle autorité – mise à part celle de Dieu le Père, du haut de son impénétrable Chaire céleste, « the secret place of the MOST HIGH » (China’s millions, 1890)

À l’instar de son prédécesseur Karl Gützlaff, qui fut entubé par ses convertis chinois – ayant couvert sous des récits de voyages épiques leur réseau opiomane carburant au recel d’évangiles à l’imprimeur de Gützlaff, qui les lui revendait à son tour –, les premiers prêches de Taylor en terre chinoise furent plus ou moins lamentables. Remisant le pardessus londonien qui lui avait valu l’apparence d’un « démon noir » apeurant les auditeurs potentiels, Taylor ravisa ses tactiques en revêtissant les atours locaux, complétés par arborisation d’une mince queue de cheval derrière un front frais rasé. Cela n’a cependant pas empêché ses effets médicaux de passer au feu à Shanghai, ni Taylor de se faire taxer tout ce qu’il possédait par d’obscurs bandits de grand chemin de croix chinois. Quant à la révolte des Taiping, elle trépassera bientôt au passage de « l’Armée Toujours Victorieuse » – cette milice entraînée à l’américaine avec l’appui des empires occidentaux qui avaient fini par renier le christianisme « fantaisiste » de Hong Xiuquan –, lorsqu’elle fera sauter les remparts de Nankin, en 1864, massacrant plus de 100 000 de ses habitants.

Ce n’est que plus de cinq ans après son retour en Angleterre que Taylor pourra lancer une expédition plus costaude, sous le nom de China Inland Mission. Cette fois, c’est toute l’équipe de 16 missionnaires, la plus grande jamais expédiée en Chine, qui se pare de costumes chinois – femmes et enfants inclus, puisqu’il ne manque pas, conformément à l’évangélisme « démocratique » de Taylor, de femmes parmi ses missionnaires, certaines étant mêmes célibataires. Plus généralement, les membres de la China Inland Mission sont repêchés tout à fait indifféremment de leurs origines sociales – avec une prédominance marquée de familles modestes et sans instruction –, ce qui ne changera pas lorsqu’ils seront, bientôt, des milliers. S’ils se cantonnaient d’abord à l’agglutination sous des missions communes, des heurts violents avec des nationalistes chinois à Yangzhou en 1868 – qui vaudront à Taylor de nombreuses critiques en métropole, certains parlementaires britanniques les accusant d’avoir failli déclencher une guerre et appelant au retrait de tous les missionnaires du territoire – les encourageront à se disséminer sur le continent, dans des avant-postes souvent très reculés.

Pour autant, les missionnaires dispersés en Chine continentale ne disposent pas de revenus réguliers ni même garantis par la Mission. Comme le disait Taylor, « God’s work done in God’s way will never lack God’s support », et à ne sert de lui forcer la main en lançant des campagnes de financement. Un observateur de l’époque rapporte la solitude et la détermination purement individuelle de ces missionnaires qui erraient aux confins du territoire Chinois : « Les missionnaires ne semblent aucunement préoccupés à acquérir la maîtrise des langues locales et sont indifférents aux questions d’organisation. Ils gardent toute la liberté de vagabonder dans le pays à leur gré, selon ce qu’on dit, puisqu’en ce qui les concerne, ils semblent croire être dirigés au jour le jour par la Providence même. »

 

« Il nous faudrait rendre au mouvement missionnaire sa place dans l’histoire de la science statistique – sachant que la  tenue minutieuse des livres porte la marque d’un méthodisme proprement capitaliste. »

En tout état de cause, cette relative désorganisation n’atténuera en rien l’enthousiasme de Taylor. Bien au contraire : avec les missionnaires du CIM qui affluent en nombre toujours croissant – d’une centaine en 1881 à plus de trois cents en 1887 –, il se prend d’idées de grandeur pour la multitude innombrable d’âmes sauvages à convertir. Dans le bulletin de le mission, judicieusement nommé China’s millions, Taylor se hasarde à calculer comment « un millier d’évangélistes, présentant chacuns les Évangiles à cinquante familles par jour, pourraient, après trois ans d’un tel travail (un millier de jours), toucher toutes les familles de la Chine. » (China’s Millions, 1890) Les catalogues des sociétés bibliques de l’époque, comme la British and foreign Bible society, révèlent une véritable obsession des chiffres, avec la compilation exhaustive des ventes selon l’édition, la langue, le lieu, etc. Au point tel qu’il nous faudrait rendre au mouvement missionnaire sa place dans l’histoire de la science statistique – sachant que la  tenue minutieuse des livres porte la marque d’un méthodisme proprement capitaliste. Il n’est d’ailleurs pas inutile de remarquer l’énorme disparité entre le nombre de livres distribués en anglais (40 millions) et en mandarin (1,3 millions), ni de pointer la correspondance d’un certain révérend Lunberg, dont on précise qu’il a vendu l’équivalent de £10 de bibles en Inde, mais se plaint que « parmi les Indiens seuls quelques uns peuvent lire la Bible anglaise (…), cela pourrait nous aider matériellement si nous pouvions donner les Évangiles aux Indiens dans leur propre langue », avant d’indiquer que « quelques Bibles ont été données gratuitement à quelques enfants orphelins qui en avaient vraiment besoin ». (British and foreign bible society, 1872, p.234) Hormis l’absurdité de considérer la lecture d’un ouvrage dans une langue incomprise comme un besoin, notons que Lunberg ne tient les traduction pour essentielles que d’un point de vue matériel – pour garnir son livret de ventes.

Lorsqu’il deviendra évident que la conversion des millions ne sera pas pour demain, les missionnaires se tourneront davantage vers les classes aisées, plus à même de comprendre la langue des colonisateurs, de partager et de propager leur foi conquérante. Jusqu’à ce que la Rébellion des Boxers vienne couper court aux prêches, laissant 58 missionnaires et 21 enfants du CIM perdre la vie dans son sillage. Taylor lui-même succombera en 1905, juste avant que son organisation – devenue pourtant la plus grande entreprise missionnaire au monde – n’atteigne son cap tant attendu des 1000 membres. Loin de la Chine entière, cette horde bigarrée de 800 fidèles analphabètes dispersés aux quatre coins de la Terre du Milieu n’aura finalement ramené que 18 000 brebis égarées au Ciel.

 


 

Commentaire

Mais quel est donc le problème de ce Hudson Taylor? Pourquoi s’obstiner dans une tâche impossible, sans même prendre les moyens nécessaires pour éviter un cuisant échec? Sans préjuger de nos erreurs, c’est une question qu’il nous faut d’abord retourner contre nous-mêmes. À voir tous ces tracts, ces journaux jetés sur réception, tous ces sites web, ces podcasts voués à l’oubli, toutes ces campagnes sans appui, ces slogans sans conviction, ces actions sans colère, manifestement quelque chose cloche dans la manière dont nous nous adressons au « monde », ainsi mis entre guillemets pour marquer cette ambiguïté entre la « vie » et les « gens », que le concept de « monde » ne rend jamais aussi bien qu’en langue québécoise. Ainsi le monde se trouverait à mi-chemin entre la vie et les gens, comme la « vie des gens » ou les « gens en tant qu’ils vivent » – en tant qu’ils sont « au monde ». S’adresser à eux, pour nous qui sommes tout autant « du monde » , procéderait donc d’un effort de mise en situation, d’évaluation des positions, de saisie des formes de la vie des gens tels qui vivent. Un effort qui implique, au bas mot, de se comporter soi-même comme vivant à même ce monde.

« Pour le puritain, le mal marque le moindre recoin du monde, et nulle « créature » n’est à l’abri. »

À l’évidence, le Royaume qu’entend instaurer Hudson Taylor n’est « pas de ce monde ». Il considère le nôtre, et à plus forte raison en Chine, comme livré tout entier au règne des forces diaboliques et de l’appétit idolâtre. Et il faut prendre le « tout entier » au sens fort : pour le puritain, le mal marque le moindre recoin du monde, et nulle « créature » n’est à l’abri. Pour autant, la simplicité du remède est à proportion de la grandeur du problème. Il n’y a pas mille manières de sauver les infidèles. Il n’y en a même qu’une : la Bible. D’une efficacité immédiate et complète, au point où sa seule exposition aux yeux du mécréant suffit à trancher sur sa solvabilité. Pour l’indigène, dont la diablerie est somme toute innocente, vu son état d’ignorance virginale et de primitive hébétude, l’exposition inaugurale au Verbe est tout à fait décisive. Soit il achète et rachète sa concupiscence passée, soit il rejette et ainsi ratifie ses péchés sous un statut désormais volontaire et coupable.

 

Or dans ce manège, la compréhension du fond comme de la forme du salut se révèle tout à fait secondaire, d’où cette indifférence stupéfiante des missionnaires envers la capacité des Chinois à lire leurs fascicules. Là n’est pas leur dessein : les membres du China Inland Mission offraient l’Évangile aux païens pour la simple raison que le Christ l’avait commandé et en avait fait la condition de son retour. Jésus ne leur a confié qu’une seule tâche, celle d’annoncer la Bonne Nouvelle, – « to broadcast the seed ». Mais le soin de séparer le bon blé des mauvaises herbes, conformément à une parabole christique dans Mt. 13,24-43, n’appartient qu’à Dieu seul. Le partage des sauvés et des damnés ne concernant que Lui, la seule tâche qui incombe aux missionnaires est d’accroître la gloire de Son royaume. Ce qui implique, comme un des seuls outils encore à disposition d’un clergé débarrassé des extravagances catholiques, de multiplier les prêches. Non dans le but de persuader et de convaincre, mais pour augmenter Son rayon d’action, Son bassin d’âmes à juger. Or, comme le remarque Max Weber, dans cette entreprise où on ne donne au prochain que ce qui lui revient, pour laisser à Dieu l’entière discrétion de la décision, « l’humanité des relations avec le prochain est pour ainsi dire perdue ».(Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme)

« Voilà qui n’est pas, camarades, ce que nous cherchons. »

À force de s’adresser au monde entier – conçu comme la somme fourmillante, millionnaire, d’une série d’individualités –, Hudson Taylor a fini par perdre de vue la vie des particuliers. Entre un Dieu tout à fait séparé, absolument transcendant et inconnaissable mais pourtant personnel et incantatoire, et la méprisable série des créatures individuelles, rien ne se tient, sinon le Livre, comme seul opérateur de conversion. Et encore, ce n’est que pour rabattre l’individu vide de vie propre sur son alter ego magnifié de Toute-Puissance – pour le subsumer au Royaume, auprès duquel il perdra toute activité qui n’est pas participation immédiate à une immuable gloire. Dieu monopolisant les rapports, le prochain paraît tout à fait impersonnel et interchangeable. D’où cette obsession de la statistique, qui cherche l’Absolu à coup de compilations exhaustives et de quantités mirobolantes.

Et comme toute somme repose sur des unités supposées indivisibles, la statistique ecclésiastique produit ses propres « nombres naturels » dans leur unicité quantifiable et substituable. Mais si ces monades sont interchangeables, ils ne sont pas pour autant en relation, pas plus qu’ils ne sont en contact : l’addition se fait du Très-Haut, comme par Rapture calculatrice, et la créature sans vie reste irrémédiablement seule. À l’instar de Job, acculé à lui-même par la souffrance induite par une machination expérimentale entre Dieu et Satan1, le sujet du prêche évangéliste n’a ni langue ni manière propre, devenu un simple corps étriqué jusqu’à montrer âme blanche, cette âme nue qui n’apparaît que lorsque destin et salut sont confinés à la plus personnelle des solitudes. En revanche, lorsque les sermons de Taylor s’adressent aux millions, « la somme des sujets ainsi ‘individualisés’ apparaît, à une échelle plus générale, comme une masse indistincte dont n’émerge aucune personnalité et dont les actes (…) sont devenus quantifiables » (Isabelle Kalinowski. « Max weber et les causalités surprenantes du sociologue »)

« Si toute vérité – hors la Bible – ne se trouve qu’en notre âme et conscience, il ne peut être question de ruse ou de stratégie. »

Dans sa solitude absolue face à un Dieu inhumainement jaloux, la créature ne peut se fier qu’au témoignage intérieur de sa conscience, à l’exception de toute autre altérité. C’est là, au sein de l’étincelle la plus intime, que Dieu sème le secret providentiel de la vocation, du métier qu’il réserve à chaque individu comme son destin prédestiné. Si toute vérité – hors la Bible – ne se trouve qu’en notre âme et conscience, il ne peut être question de ruse ou de stratégie. Ce serait succomber au monde – berceau des subterfuges et des illusions. En religion comme en affaires, « honesty is the best policy ». C’est que l’évangélisme, dont l’histoire n’est pas tout à fait séparée de celle du parti révolutionnaire (Thomas Münzer), a rapatrié l’ascèse solitaire jadis retirée dans les alcôves des couvents au sein même de la vie quotidienne, la transformant « en une vie rationnelle menée en ce monde mais qui n’était pas de ce monde ni conçue pour ce monde. » Voilà le nœud du problème au yeux de Max Weber, problème qui nous concerne toujours au plus haut point, nous qui dans la fuite de l’abjecte falsification capitaliste ne cessons de nous perdre en élucubrations spéculatives. Comment s’assurer alors que notre vie reste « de ce monde »? Lorsque les seuls regards reçus à l’entrée d’un squat ou d’un lieu collectif sont en chien de faïence, comment ne pas y voir un relent du vieux refus quaker de l’idolâtrie de la créature; celui qui les menait à refuser d’ôter leurs chapeaux, de s’incliner ou même d’utiliser le pluriel de politesse devant des étrangers?

« Sans amitié, il est sans doute possible de trouver des coreligionnaires, mais certes pas des camarades. »

La conséquence la plus accablante de l’individualisme missionnaire, liée à son mépris du monde et de la créature, est l’impossibilité de toute confiance envers les autres – et partant, de toute amitié. Le « Shakespeare des puritains », Thomas Adams (1583-1653), stipule que « l’homme savant n’est aveugle à aucune cause humaine, mais le mieux voyant dans la sienne. Il se confine au cercle de ses propres affaires, et ne jette pas ses doigts dans des jeux inutiles… Il voit toujours les autres de loin, pour ne pas s’abîmer dans leur déception ». Quant à Richard Baxter (1615-1691), il conspue énergiquement « l’acte irrationnel et indigne d’une créature rationnelle d’aimer quiconque plus que la raison ne le lui permet… Cela accapare souvent l’esprit des hommes jusqu’à entraver leur amour de Dieu. » Tandis qu’un évêque de l’Église d’Angleterre comme Lewis Bayly, convaincu que Dieu demeure le seul homme de confiance, peut recommander à ses fidèles « d’imaginer chaque matin, avant de sortir parmi les hommes, qu’on pénètre dans une forêt vierge hérissée de dangers et de demander à Dieu le « manteau de la prudence et de la justice » » (Bayly, Praxis pietatis). Alors que cette méfiance généralisée causera la disparition de la pratique de la confession chez les puritains, il est évident que dans le délire évangéliste, comme dans toute société théocratique, « les hommes ne peuvent plus spontanément se tourner vers leurs amis, leurs semblables, et confronter les évidentes absurdités de la vie. »(Stanley Diamond, introduction à Paul Radin, The Trickster. 1972.) Et sans amitié, il est sans doute possible de trouver des coreligionnaires, mais certes pas des camarades.

Qu’à cela ne tienne cette probité puritaine était de son temps l’ennemi numéro un de l’État monarchique. Les cours dynastiques éprises de l’infini va-et-vient des liaisons dangereuses ne manquaient pas d’être décontenancées devant l’ascétisme rigoureux, confinant à l’anti-autoritaire, des protestants sectaires. C’est pourquoi James Ier, et Charles Ier à sa suite, ont tant insisté sur la diffusion du Book of sports, qui listait les divertissements admis par la couronne, en dépit de l’hostilité des moralistes bourgeois et puritains confondus – jusqu’à punir de mise à pied tout refus d’en faire la lecture chez ses fonctionnaires. On y comptait nombre de fêtes manifestement païennes, les danses autour des arbres de mai comme les Ale fests bien arrosés; pratiques médiévales définitivement abrogées par Cromwell. Non que le protestantisme entendait bêtement interdire tout sport, « il fallait seulement qu’il soit mis au service d’une fin rationnelle : la détente nécessaire à de bonnes performances physiques. »(Weber) Ses réserves visaient les plaisirs physiques et charnels autant que les discours superflus, tous ces idle talks n’ayant pas la gloire de Dieu en ligne de mire. Son vrai problème concernait la manière dont les activités humaines, au lieu de viser le Royaume céleste, se cantonnaient à elles-mêmes, et à leur monde, comme fin en soi.

Comment expliquer, alors, que ce soit ces cohortes puritaines débarquées en terre d’Amérique qui aient fini par produire la nation la plus outrancière qui soit, moralement parlant? Assurément aucun sport n’est à lui-même sa fin autant que les colonnes de voitures NASCAR tourbillonant autour des seules caméras télé (– nouveaux arbres de mai?) Comment un ascétisme moral des plus stricts a-t-il pu aboutir à la plus grossière des obscénités, sans que le sectarisme protestant ne soit un instant remis en cause? En dehors des considérations dialectiques qui fondent l’intimité des extrêmes sur le simple fait, somme toute cognitif, que « tout ce qui est cache son contraire »(Carl Schmitt. Théologie politique I), un intarissable fil rouge lie l’ascétisme à l’obscénité, dans leur commun mépris du corps, de la créature et de son monde. Voilà le pivot sur lequel a basculé, à 180 degrés, la colonie américaine, en infléchissant sa haine ascétique pour le monde humain vers une tendance morbide à assumer sa propre déjection, quitte à se vautrer dans sa propre souillure. De l’absurde cavalcade de Taylor distribuant ses évangiles divinement incompréhensibles, on passe à la vulgate des entrailles pour toucher ses ouailles. Mais quant au monde, rien ne change : toujours trop haut ou trop bas, à lui on ne parle pas.

« C’est dire combien se valent frigides contre la casse et enivrés du riot porn, tous deux coincés en question-piège, sans se douter combien le monde y répond en toute simplicité. »

À bien y regarder, c’est bien la même logique paradoxale qui est à l’oeuvre au niveau de l’économie libidinale. Suite au rejet de tous les rites sacramentels dont le catholicisme ponctuait l’itinéraire spirituel, débarrassé même du secours des prêtres, le puritain se retrouve seul devant son destin, oscillant entre un état de salut et une damnation également définitives. Dépouillé de l’efficacité proprement magique des artifices expiatoires, il ne peut plus se libérer de l’angoisse accumulée : sa tension coupable devient sans relâche, irriguant les moindres parcelles de sa vie. À ce point, seul un méthodisme du quotidien, une rigueur et une austérité de tous les instants peut lui permettre de supporter la succession des épreuves que rien ne tempère. Il ne peut vivre avec la certitude du salut qu’au beau milieu d’une abstinence fanatique. Rien de plus opposé, semble-t-il, à la pornographie désormais maîtresse des consciences, si ce n’est l’incapacité de pouvoir mettre un terme et de relever la tension. Car le rapport pornographique n’aboutit pas plus que l’ascétisme à un terme et un accomplissement – à force de chercher la plus abstraite des jouissances, il ne cesse de différer le relâchement, quitte à se jeter dans des eaux combien troubles. À force de lumière, l’œil sans paupières se refait des œillères, comme en retour l’abstinence angoissée n’arrive pas à sortir du domaine qu’il s’est pris de conjurer. C’est dire combien se valent frigides contre la casse et enivrés du riot porn, tous deux coincés en question-piège, sans se douter combien le monde y répond en toute simplicité.

À vrai dire, l’aventure puritaine de Tayor nous offre moins le contre-exemple d’un prosélytisme ratant sa cible que le symbole de notre propre infection au nihilisme triomphant. Car si une telle charge hantée d’un mépris du monde et de la créature en venait à trouver son efficace et à assurer son triomphe, ce serait au détriment de ce qu’il s’agit précisément de sauver. Lorsque le monde entier devient l’objet du soupçon, l’impossibilité de sa transformation – plier le chaos ambiant au mouvement ordonné des corps célestes, à la sauce indifféremment protestante ou anarchiste – ne peut mener qu’à le détruire par dépit. Et c’est là, dans le risque toujours menaçant que la crainte de l’abject ne constitue une tyrannie de l’abstrait, que la question de l’adresse au monde se fait la plus cruciale. Tout comme le sort de toute la trajectoire découle de la première visée, il nous faut bien voir ce qu’est le monde recherché : ni au ciel ni dans l’abîme, mais tout juste à côté.

 

Insitut de Louvetisme Printanier



1. Dans le livre de Job, l’un des passages de l’Ancien Testament les plus marqués par l’égide des prêtres, Satan est un personnage séparé et autonome de Dieu, tout en étant commandé par Lui en dernière instance. Le calvinisme reconduit cette conception paradoxale en soutenant que « Dieu est omnipotent sans être responsable du mal que les hommes choississent de faire par l’intermédiaire de Satan. » (Stanley Diamond, introduction à Paul Radin, The Trickster.)