Psychologie d’un tueur — considérations sur l’attentat de Québec

« […] l’expérience donc fait voir aussi clairement que la raison que les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients  de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ; et, en outre, que les décrets de l’Âme ne sont rien d’autre que les  appétits eux-mêmes et varient en conséquence selon la disposition variable du Corps. […] Ceux donc qui croient qu’ils parlent, ou se taisent, ou font quelque action que ce soit, par un libre décret de l’Âme, rêvent les yeux ouverts. »

Spinoza. Éthique, Partie III, proposition 2, scolie

 

Il y a de ces événements qui nous rappellent douloureusement notre impuissance devant la progression de la barbarie à l’échelle planétaire. Ultimi babarorum. Que l’expansion et la consolidation du capitalisme coïncident avec l’émergence d’une « guerre de races » généralisée ne surprend personne qui connaît un tant soit peu l’histoire du XXe siècle. La brutalité du crime commis le 29 janvier dernier à Québec ne peut toutefois faire autrement que de nous plonger dans la plus complète épouvante. C’est le propre de ce type de provocation fasciste de nous paralyser, de nous empêtrer dans une telle détresse et désorientation que l’acte même de penser devient presque impossible. Sans prétendre réinventer la roue ni être d’une exhaustivité complète quant aux raisons de l’attentat de Québec, ces quelques considérations se proposent de remonter à certaines de ses causes déterminantes, de marquer un temps d’arrêt pour faire le point et reprendre son souffle.

 

I. Le symptôme : la subjectivité meurtrière

Dans un article du 3 février dernier, publié dans le Journal de Montréal, on faisait état de la condition psychologique particulière du terroriste : alcoolique et sous antidépresseurs, son indigence existentielle l’aurait amené à cultiver une peur et une haine sans bornes pour l’Islam. Bien qu’il est indéniable qu’une opération visant à nous distraire de la portée politique de son acte en réduisant celui-ci à une biographie peu édifiante et à un parcours difficile soit à l’œuvre, il faut éviter de sous-estimer les indices que nous donne sa disposition affective et psychologique. Ceux-ci nous pointent les motivations non pas subjectives, mais objectives qui ont pu pousser un banlieusard paumé de Québec à assassiner de sang-froid six personnes sous prétexte qu’elles ébranlent la fantasmatique harmonie organique de la communauté nationale. La complexion affective du tueur est un symptôme d’un mal plus profond et menaçant dont on doit de toute urgence examiner les causes.

 

II. État des pathologies contemporaines

« Québec a certes une riche histoire d’oppressions. »

Une erreur flagrante consisterait à isoler la psyché et le corps du tueur de son environnement immédiat et médiat, local et international, pour en expliquer la folie meurtrière qu’à partir de sa biographie personnelle. Posons-nous d’abord la question : à quels genres d’influences un corps est-il exposé à Québec ? Tout le monde connaît l’œuvre des radio-poubelles qui depuis tant d’années diffusent, sur les ondes FM de la capitale nationale, leur logorrhée peu amène et stigmatisent les minorités religieuses, sexuelles et culturelles. Indubitablement, elles sont un facteur important de l’équation. Il y a aussi ces quelques groupes fascistes dont l’existence a nouvellement été remarquée dans l’espace public et qui patrouillent dans certains quartiers, recherchant la confrontation à coup de bravades grossières. Puis, il y a finalement l’histoire de Québec, l’histoire du Québec ; cette histoire souillée de sang, cette histoire puante de la  domination coloniale et du racisme. La ville de Québec, en tout premier lieu, ne donne pas sa place dans le triste palmarès des villes racistes. Que l’on pense au racisme systémique dont sont victimes les nations premières vivant à proximité de la capitale, à la vague d’incendies criminels qui toucha les synagogues de la ville en 1944 ou encore aux déclarations douteuses du Maire Labeaume refusant d’accueillir des « jeunes hommes frustrés » nouvellement arrivés de la Syrie, Québec a certes une riche histoire d’oppressions. L’épisode de la Charte des valeurs pas trop loin dans le rétroviseur, le momentum est à son meilleur pour les islamophobes et les racistes de tout acabit. Il n’est pas à exclure non plus que, sous le coup d’une mutation historique qui peut aussi s’observer à l’échelle internationale, le légendaire antisémitisme dont se drapaient les élites canadiennes-françaises, du chanoine Groulx à Henri Bourassa en passant par Jean Drapeau, ait fait place à l’actuelle islamophobie d’un Martineau ou d’un Bock-Côté. Il s’agit d’un même et antique ressentiment à l’encontre des « religions de la Loi », contre ces temporalités et ces modes de vie réputés par les canons de la réaction incompatibles avec le calendrier et les mœurs de la majorité : « Les barbes, les tephillim et caftans des juifs immigrés d’Europe orientale d’autrefois correspondent aux barbes et voiles des musulmans aujourd’hui. Dans les deux cas, les pratiques religieuses, culturelles, vestimentaires et alimentaires d’une minorité sont mobilisées afin de construire le stéréotype négatif d’un corps étranger et inassimilable à la communauté nationale1 ».

« Ne manquait plus qu’à désigner un bouc émissaire responsable des malheurs qui accablent l’Amérique.  »

Mais une deuxième erreur serait de soustraire ce contexte local de la synergie internationale et des forces mortifères qui menacent de ressurgir autant au Moyen-Orient, qu’en Afrique, qu’en Europe et qu’au sud de nos frontières nationales. À cet effet, l’élection de Donald Trump signale l’incapacité du libéralisme politique et de l’économie capitaliste à pacifier les relations sociales. Bien au contraire, l’extension de l’économie politique capitaliste se paie au prix de ce qu’il convient de nommer « la guerre civile mondiale ». Plus encore, Trump est le symptôme d’un tournant crucial dans cette guerre : la « révolte » des Blancs contre les minces possibilités d’existence qu’offrait encore jusqu’à tout récemment ce monde à bout de souffle. Le phénomène Trump carbure à la désillusion blanche face à l’univers de la concurrence et de la marchandise. Il est vrai que, dans une certaine mesure, l’élection de Trump représente une révolte contre les effets du capitalisme financier triomphant, une révolte paradoxale et aveugle sans doute puisqu’elle n’appelle à rien d’autre qu’à un féroce renforcement de la domination. De quoi donner raison au célèbre adage qui veut que sans idées adéquates des causes de la domination ni pratique réelle d’émancipation, le peuple se bat « pour sa servitude comme s’il s’agissait de son salut2 ». Ne manquait plus qu’à désigner un bouc émissaire responsable des malheurs qui accablent l’Amérique. Or, depuis le 11 septembre 2001, rien de plus facile à trouver. La campagne de Trump n’a fait qu’exacerber le racisme latent à la société américaine et a réaffirmé les contours de cet « ennemi intérieur » dont nul discours haineux ne peut se passer. La paranoïa atteignant son comble, un seul impératif prend le dessus : défendre sa vie quitte à faire mourir, symboliquement, politiquement, voire littéralement, celle de l’ennemi, c’est-à-dire « Le Musulman ». La caractéristique première d’une guerre qui prend comme ennemi une partie supposée étrangère du Tout social est qu’elle se diffuse à basse ou haute intensité dans tous les plis de la société, depuis la milice patriotique qui arpente les rues jusqu’au crachat sur la femme voilée dans l’autobus.

« […] on ne saisit pas l’intensité de la servitude sous le capitalisme tant et aussi longtemps qu’on la prend dans un sens strictement économique. »

Profitant donc de la confusion que sécrètent la souffrance et la tristesse endémiques ainsi que de la fascination médiatique autour de sa personnalité, Donald Trump a réussi à se hisser au sommet de la  hiérarchie politique de la première puissance militaire mondiale. C’est dire l’ampleur de la terreur économique et du cynisme qu’a produit la restructuration post-industrielle du travail pour amener des millions d’électeurs américains à voter pour un candidat qui ne se cachait pas de sa volonté de s’entourer de magnats du pétrole, de grands industriels et d’éditorialistes d’extrême droite. Mais on ne saisit pas l’intensité de la servitude sous le capitalisme tant et aussi longtemps qu’on la prend dans un sens strictement économique. Même s’il ne manque pas de statistiques pour révéler l’indécent scandale de la concentration de la propriété sous-jacente au mode de production capitaliste (industriel ou post-industriel selon les régions du monde), ces dernières peinent à cerner l’essentiel de la détresse qui réside bien plus dans la tristesse à laquelle on nous accule. Tristesse n’est pas à pendre ici dans son sens banal et émotif, mais ontologique. Dans son sens spinoziste, elle correspond à l’évidement de la plénitude de l’existence, le passage d’un degré d’effectivité et de présence à un degré moindre. Il n’existe pas et ne pourra jamais exister d’outil statistique assez affûté qui puisse à calculer le dégoût face à la vacuité de la vie que l’on tente de nous faire. D’ailleurs un réflexe courant est de trancher in fine en faveur de la nature économique de la servitude. Or, cette variable économique doit, afin de mieux saisir les mécanismes de domination, être couplée et même subordonnée à une variable passionnelle, affective. À partir de cet éclairage, on comprend mieux comment les configurations contemporaines du pouvoir fonctionnent. En effet, les dispositifs qui encadrent notre quotidien doivent, afin de pouvoir opérer, avoir préalablement vidé ce que la vie avait de dense, d’intrigant, de singulier. Ils doivent, autrement dit, perpétuellement recouper les existences du tissage de connexions et de rencontres dans lequel elles sont toujours déjà engagées.

« Élaborer une figure politique de la rupture est notre plus pressante tâche. »

Or, en l’absence d’une option politique révolutionnaire, et face à la servitude passionnelle engendrée par le capitalisme, deux scénarios, aussi peu souhaitables l’un que l’autre, s’offrent à nous : soit une passion narcissique communautariste qui mime – sans vraiment l’accomplir – une rupture d’avec le narcissisme de l’universalisme abstrait du Capital (fascisme), soit une passion ascétique religieuse qui nie l’ici-bas au nom de promesses intenables dans l’au-delà (djihadisme). Opposant dos-à-dos djihadisme et capitalisme, Michel Surya remarquait judicieusement dans un livre récemment paru que :

« Capitalisme et djihadisme sont l’un et l’autre une variante du puritanisme ; mieux : ils sont l’un comme l’autre une variante violente  d’un même puritanisme à son stade terminal. Puritains, en ceci qu’il  obéissent chacun à une passion […] : la passion ascétique (le djihadisme), la passion narcissique (le capitalisme).3 »

Élaborer une figure politique de la rupture est notre plus pressante tâche.

 

III. Ébauche d’une guérison : construire la rupture

Revenons à notre point de départ. Comment une telle subjectivité meurtrière a-t-elle été produite ? La terrible valse de mort entre tristesse et haine, entre le vide existentiel du désert consumériste et l’islamophobie rampante attisée par les médias et quelques personnages publics aura fatalement élu domicile dans le corps du tueur de Québec. La question devient évidemment celle de savoir quel remède pourra éviter que ce morbide mariage ne fasse d’autres victimes ? Ce n’est certainement pas le mythe de l’unité nationale que tente de faire valoir les violons du libéralisme qui y changera grand-chose. Tout au plus ce mythe aurait-il pu établir une précaire et provisoire tolérance avant qu’une autre catastrophe ne frappe. Mais certains chiffres démentent déjà cette stratégie. Les agressions à caractère islamophobes ont décuplé en quelques jours comme si l’atrocité de l’attentat avait finalement décomplexé le citoyen lambda quant à son racisme.

« Il en va de l’élaboration même d’une stratégie révolutionnaire. »

Plus que jamais, il devient urgent d’œuvrer à la rupture, de sortir de la politique de la peur, de mettre en échec l’économie et son mode de reproduction affectif, id est la tristesse. Endiguer le mortel penchant de la société spectaculaire-marchande pour le néant n’est pas une mission facile. Il en va de l’élaboration même d’une stratégie révolutionnaire. Ce que nous pouvons en dire très généralement est qu’elle doit prendre ses aises dans le champ de l’éthique, elle doit pouvoir être à même de proposer une autre voie existentielle, une autre conception de la vie bonne. C’est de là que les fascistes tirent leur succès, en proposant un simulacre d’alternative à un monde à la dérive qui ne suscite plus l’adhésion de personne. Leur nihilisme est une moribonde réponse à la banqueroute totale des formes politiques traditionnelles. À quoi ressemblera la politique à venir, notre politique ? Le fameux « Que faire ? » que s’adressent de temps à autre les révolutionnaires concerne non pas tant une action à produire que le sens de ce que nous faisons dans une époque qui en a si peu.

 

« La vraie vie est absente » disait Rimbaud.
À nous de la faire advenir.

–Saul Noyavsky et d’autres communistes



1. Enzo Traverso. La fin de la modernité juive : histoire d’un tournant conservateur, Éditions La découverte, p.122.
2. Baruch Spinoza. Traité théologico-politique, Préface.
3. Michel Surya. Capitalisme et djihadisme : une guerre de religion, p.19.