On s’en câlisse : prière d’insérer

Il semblerait que l’establishment soit en train de commémorer 2012 à sa manière, donc à coups de films poches et d’intrigues cheap autour de la christologie de GND. L’enjeu de tout cet affairement est bien sûr la création de souvenirs destinés à faire écran aux myriades de petits récits, d’interprétations et de commentaires inavouables en ondes. C’est à qui masquera le mieux ce fait très simple : que la grève ait été une critique en acte de la représentation.

Le temps se serait-il arrêté après 2012, et tournerions-nous en rond depuis ? La lecture de ce texte de 2013 fournit deux ou trois arguments en ce sens. Il s’agit, nous dit-on, d’un prière d’insérer — d’une notice glissée dans un livre — qui avait été tiré à quelques dizaines d’exemplaires à l’occasion du lancement de « On s’en câlisse » au printemps 2013.

À l’échelle d’internet, et compte tenu de l’encombrement médiatique, il s’agit aussi bien d’un inédit.

Montréal, plaque tournante des arrestations de masse. Ville jumelée au plus long mot du dictionnaire. Avec ses quartiers du spectacle, que surplombe le QG de police. Le désert des festivals ; ses mirages de fêtes populaires. Et puis la gentrification tous azimut. Tout a repris maintenant et il semble que rien ne reste pour se mettre en travers de ce fastueux marasme.

Un an déjà, que cette « société », avec tout ce qu'elle a de plus mesquin, s'affaire à tirer de juteuses contreparties de la grève. Dans un hommage à l'envers, il s'agit de capitaliser sur le sacrifice que la grève fut, d'enterrer l'ineffable sous mille platitudes. Et naturellement, ce sont ceux-là même qui n'ont pas eu le courage de s'exposer au danger et à la perte qui font aujourd'hui leurs choux gras. L'une, qui du reste n'a jamais même désiré débrayer, est devenu collaboratrice de l'émission de celui qui n'haït rien tant que le concept de grève ; l'autre, député du parti qui, fidèle à son pattern, n'a voulu séduire un mouvement que pour mieux le trahir. La rumeur parachute le troisième dans une circonscription prenable pour QS aux prochaines élections. Comment ne pas lever les yeux au ciel, lorsqu'on voit s'agiter cette triste trinité, emportée à un si jeune âge dans la névrose du vouloir-parler-pour-l'autre, incapable en cela de faire grève.

Et leurs relationnistes, moins vedettes, mais d'une infatuation encore remarquable, qui ont publié un livre qui aurait aussi bien pu être une commande de l'état... Ici on expose ses photos dans une galerie à dessein de capital symbolique, alors qu'à l'autre coin de rue c'est le lancement d'une rétrospective commanditée par Boris, la bière. La grève est devenue un item à ploguer dans un CV. Pendant ce temps, dans les sphères instituées, nul ne songe plus aux judiciarisés qu'une poignée d'avocats au bord du burn-out et deux ou trois journalistes que guette le chômage. Ce sont ces anonymes, pourtant, avec leurs complices plus chanceux, qui ont fait l'inoubliable de l'événement. Aujourd'hui comme hier, quand tout ne tenait plus que sur des balles de plastique, nous nous situons en d'indicibles cortèges, du côté de ceux, parmi celle qui, au péril de tout, ont enflammé les horizons.

Ce qui est connu d'avance ne peut pas faire événement. C'est là le principe de la dette, laquelle n'exige jamais rien d'autre, au bout du compte, que de mettre en gage une puissance, une capacité à agir à l'encontre du système. C'est encore le principe qui préside à la commission d'enquête sur les événements du printemps 2012 qui veut identifier les « signes avant-coureurs » afin « qu'une crise sociale d'une telle ampleur ne se reproduise jamais au Québec. » Il faudrait dire toute la vanité de ceux qui, ayant refoulé ce qui, de la grève, faisait signe vers une alternative décisive au système, voudraient maintenant la saisir, ne serait-ce que pour la neutraliser à jamais. Connaître ce qu'on a refoulé : cela exigerait des dispositions, des volontés tout autres, moins austères. Et une franchise, pour commencer. Aucune science gouvernementale ne parviendra à épuiser ce qui s'est joué durant la grève. Et celle-ci, dont le sens même est d'être inachevée, reviendra, intempestive et implacable comme un lapsus, nous aider à trouver les mots pour dire tout ce qui a cours d'inhumain et d'insupportable. Que la prochaine fois, la situation puisse tourner à la faveur de la grève, c'est la consolation de ceux et celles qui ont pris, et prennent toujours, le parti de l'événement.

- Une tendance au sein du collectif de débrayage

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