Bissonnette et le Québec — l’inceste culturel

Commérages

Pour ses victimes, le pire de l’horreur se trouve sans doute dans ses suites. Car le trauma laisse coi et donne lieu aux pires insanités – précisément de ceux qui, n’ayant rien à dire, s’empressent de dire n’importe quoi. De sorte, qu’en cette heure cruciale du post-attentat, où chaque énoncé revêt une forte teneur symbolique, presque de l’ordre d’une sentence, le moindre quidam en profite pour vider son sac, ajoutant l’effusion verbale à celle du sang.

Ainsi rares sont ceux qui n’ont pas été témoins de tel voisin de copropriété, telle cliente de quincaillerie ou tel coéquipier de hockey cosom y allant de sa petite opinion sur le sujet de l’heure : les « musulmans ». Ils prennent certes garde d’appuyer le geste, mais le constat du drame est immanquablement suivi du « mais… » fatidique. Pour dire, à travers menus reproches dérisoires1, que la responsabilité d’un des pires massacres racistes récents ne saurait incomber aux seuls Québécois, ni encore à leur insigne représentant, Alexandre Bissonnette. Comment pourraient-ils être imputables de cet acte, eux qui se savent si médiocres?

C’est à n’y plus rien comprendre. Voir ainsi s’installer l’abominable « guerre des races » à même cette population que l’on croyait si passive, à même les plus sordides salons de bingo et soupers spaghetti, cela dépasse l’entendement. À moins de comprendre combien l’apathie est jalouse, et le médiocre toujours en passe de retourner vicieusement tout son ressentiment contre la moindre dignité culturelle. Et au comble de son insignifiance assassine, le médiocre ne cesse jamais de s’estimer victime.

Repolarisation

Récapitulons : en 2012, il y a très exactement cinq ans, le Québec en entier s’était polarisé autour du mouvement qui faisait rage. Il n’y avait rien d’autre à l’agenda : à Noël en famille, au bureau ou à l’hospice, rien n’importait plus, on ne pouvait être que « pour ou contre la grève »

Peu après, le PQ – pourtant élu sur la peau des fesses grévistes – avait tenté le grand écart en introduisant son immonde Charte des valeurs, qui remplaçait les questions sociales de la grève (endettement étudiant, répression policière, etc.) par la définition des critères d’appartenance à la société québécoise. Avec le discours républicain sur le voile importé de France en trame de fond, on demandait maintenant à « monsieur madame tout le monde » de distinguer ce qui est « québécois » de ce qui ne l’est pas. Et tout à coup, sous la caution de l’État, la rumeur des rues s’est mise à maugréer non plus contre la police ou les étudiants casseurs, mais contre cette hypothétique marée humaine qui entendait séjourner au Québec sans adhérer à ses soi-disantes « valeurs ». L’agenda social, qui prescrit les questions qui divisent, avait été ravi des mains grévistes – qui avaient pourtant dû s’échiner six mois durant pour enfin imposer ses vues –, pour échoir à la Nation et à son corps de vigilants citoyens.

Masse médiatique

« Québec, qui espérait tant figurer à son tour sur la mappemonde, elle vient pour sûr de s’inscrire sur celle des djihadistes. »

Cette stratégie de repolarisation de la société avait maintes fois fait ses preuves en France pour dévier les divisions politiques vers des questions ethniques et culturelles. Une large portion de son consortium médiatique semble désormais pleinement consacrée à provoquer des ennemis autrement anodins, que ce soit l’extrême-droite familialiste à travers la question du mariage gai, ou le djihadisme avec les caricatures de Mahomet. Dans ces sombres années où les vaines et vilaines guerres ont plombé l’hexagone, il n’y a que le mouvement contre la loi « Travaille ! » qui a pu fournir une rare éclaircie – et une pause salutaire dans la multiplication des massacres.

En ce qui concerne le Québec, qui espérait tant figurer à son tour sur la mappemonde, il vient pour sûr de s’inscrire sur celle des djihadistes…

«  Sans doute, lorsque le citoyen ne sait plus proférer que les phrases qu’il a entendues à la télé, il ne peut finir que par se régurgiter lui-même. »

Après la tuerie de Polytechnique, qui a vraisemblablement inspiré le misogyne Bissonnette, les féministes s’étaient révoltées par la prolifération de dossiers médiatiques portant sur le désarroi existentiel des hommes ou l’ascension sociale des femmes. L’insistance maladive des médias à construire la figure de la « féministe » comme l’objet d’un débat sur la scène sociale, l’aurait en quelque sorte isolée du restant de la société, contribuant à sa vulnérabilité – et pavant la voie au backlash masculiniste. Et les torchons publiés juste après le massacre de St-Foy s’évertuant à montrer que le geste de Bissonnette vient d’un problème avec l’immigration ne font que reproduire la même violence. On le sait très bien depuis l’élection de Trump: le consensus médiatique ne manque pas de susciter une radicalisation dans le sens contraire, en provoquant une écœurantite proportionnelle à sa force centrifuge. Sans doute, lorsque le citoyen ne sait plus proférer que les phrases qu’il a entendues à la télé, il ne peut finir que par se régurgiter lui-même – et voter pour le diable en personne. Ou attaquer une femme voilée, au nom de sa propre émancipation…

Motifs

Convenons-en : au regard de cette spirale médiatique – et de toute l’infrastructure logistique que suppose sa puissance – les motivations personnelles de Bissonnette comptent pour bien peu. En vérité, cet être abject ne se distingue de ses citoyens défenseurs à demi-mot que par une différence de degré – que par l’unique plomb de plus qu’il a fini par péter. Pour le reste, tous se sont abreuvés à la même poubelle.

« Bissonnette n’a fait qu’exprimer, sous sa forme la plus brutale, tout le ressentiment du Québec pour qui refuse de s’adonner à son inceste culturel. »

On a beau chercher, en lui-même le geste de Bissonnette représente tout le contraire d’une motivation. C’est même le paroxysme de la lâcheté : surprendre ses proies en prière, les mitrailler dans le dos, et puis s’enfuir, pour appeler soi-même les flics et s’assurer une sortie. Rien qui ne permette de croire que Bissonnette ait eu quelque volonté propre. Il n’était que le vecteur détraqué, le transistor malade d’une lourde tendance à ne pas pouvoir admettre ce qui persiste dans sa différence, ce qui ne se laisse pas apprêter à la sauce abjecte d’un Québec baignant dans son propre jus. Bissonnette n’a fait qu’exprimer, sous sa forme la plus brutale, tout le ressentiment du Québec pour qui refuse de s’adonner à son inceste culturel.

C’est dire toute la terrifiante banalité du geste. Pas même glaciale : banale. À l’image de ce sordide boulevard de Sainte-Foy, dont on dirait que Bissonnette l’a porté à son comble de laideur, soudainement transfigurée de violence. Sans grâce, sans distinction, sans rituel, sans intérêt, ni même idée derrière la tête.

Mal à son Québec

Or si Bissonnette était certes dénué de motivations, il portait sans doute des motifs, au sens des figures et des formes – précisément les empreintes de la masse médiatique. Et en cela communes à tout l’ô combien serré et étouffant tricot du Québec pure laine. Loin de présenter la cohérence de l’idée, les motifs sont davantage de l’ordre de l’image, ou de l’image d’une image, fac-similé copieusement déformé d’un inaccessible objet de convoitise.

On la voit d’ailleurs à l’oeuvre dans toute la série, étonnamment abondante au prorata de la population, de tueurs fous dans la soi-disant Belle Province, dont plusieurs étaient singulièrement marqués par une propension à délirer la perte d’une certaine unité sociale. Marc Lépine à Polytechnique, Denis Lortie à l’Assemblée Nationale, même Richard Bain au Métropolis, portaient une psychose à forte connotation politique, liée moins à la singularité des tueurs qu’au passage à la limite, à la mutation psychotique d’une propension, transversale à toute la société québécoise, à rêver la « refondation » unitaire du tissu social.

En termes très généraux, ce motif exprime une nostalgie de l’homogénéité sociale. C’est l’image de l’image d’un Nous unifié, sans reste, ni parasites, ni interférence: le délire sans cesse resurgissant d’une société transcendante et sans faille, qui coïncide intégralement avec elle-même. Lorsque pas une seule personne ne manque à la messe, ou à la tablée familiale…Ce sont toutes ces lettres sur la petite du français et les dangers du voile, ces vaines publications nationalistes, ces meuglement de radio-poubelles, tout ce délire incestueux sur soi-même qui devient de plus en plus le seul « débat public » de ce petit Québec.

Bissonnette, c’est le Québécois qui cherche son contenu propre. Et qui, faute de le trouver, met à mort ce qui s’en échappe.

Autochtonie et exil

Dès 1968, Fernand Dumont constatait combien les Québécois sont « obsédés par le désir d’une unité de la culture » (Le Lieu de l’homme). Il attribuait ce fantasme à la « défection » de la culture québécoise, qui avait créé un véritable « vide », où « la culture ne fournit plus de modèles de vie ».

Mais nostalgie de quoi, au juste? À quel saint Bissonnette avait-il donc voué sa guerre, parmi tous les saint-machins ? Qu’était la consistance de ce Québec mythique, donc la culture fournissait immédiatement et intégralement le contenu des existences? Le Québec n’a-t-il jamais été rien d’autre qu’une vulgaire théocratie de bananes sise aux confins de l’habitable?

« La quête de l’identité n’est rien d’autre que cet auto-dialogue paranoïaque, où le soi prétend se saisir soi-même. »

Le regret de l’unité perdue s’assure une hégémonie sans partage sur toute la scène politique et culturelle du Québec, hors les Libéraux, qui profitent cyniquement du vote de tout ce qui ne se reconnaît pas dans cette hégémonie. Il n’est toujours question que de ce que tout le monde en parle et qu’il faille donc bien qu’on se parle, qu’on se parle à nous-mêmes, entre nous-autres. La quête de l’identité n’est rien d’autre que cet auto-dialogue paranoïaque, où le soi prétend pouvoir se saisir soi-même.

Et si, pour changer, on leur demandait plutôt aux musulmans, ce qu’ils pensent de nous? Ou aux autochtones, tant qu’à y être?

En ce qui nous concerne, nous grévistes, nous « radicalisés » d’un autre genre, les seuls contenus de « l’identité québécoise » qui aient eu un tant soit peu d’intérêt et de dignité dans son histoire lui sont venus de l’extérieur – précisément des autochtones ou des exilés. Qu’on pense, pour toute la période pré-moderne, au caractère ingouvernable des coureurs des bois, qui ne cessaient de s’échapper de la métropole dans un irrépressible « devenir-sauvage » (comme ils le disaient à l’époque), ou encore aux solidarités ouvrières, aux côtés des communistes juifs, dans les usines textiles du Montréal des années 1930, ou même à toute la phase décolonisatrice du mouvement indépendantiste, qui lisait Fanon et entretenait des liens privilégiés avec les Black Panthers et le FLN.

« Nous, minorité politique, étouffons dans l’air poisseux de l’inceste culturel. »

Un certain Québec à mi-chemin entre l’autochtonie et l’exil, donc – qui prend la responsabilité de son propre vide identitaire et s’efforce de regarder ailleurs, chez les autres, ce qui se trame de vivant.

L’autochtonie et l’exil : tout le contraire, en somme, du monstrueux colon-colonisé qui, la gâchette précoce, prétend à la Souveraineté sans pouvoir dire autre chose que sa haine, hormis quelques chansons à répondre reprises des ondes. Car dans l’intervalle c’est encore elles qui tiennent lieu du social – et Bissonnette, tout comme son désir meurtrier d’une « société unifiée », ne sont guère rien de plus que ses reflets – sa cote d’écoute intégrale, son plein rayonnement.

En tant que minorité politique, nous étouffons dans cet air poisseux d’inceste culturel. Et en cela nous prenons le plus résolument du monde parti pour les proscrits et les minorités par trop visibles, si venait à se confirmer cette guerre inadmissible.

 

Paul Minuscule

 

PS : Rendez-vous le 4 mars prochain à l’Hôtel de Ville. Venons en force pour tuer ces fachos dans l’œuf !



1. Ainsi à l’émission Fabi la nuit (98,5FM), une certaine Nicole, après s’être assurée de dénoncer la tuerie de Sainte-Foy, s’est mise à reprocher aux musulmans leur goût vestimentaire, qui aurait à son avis provoqué l’ire du jeune Bissonnette.