Habiter Standing Rock

Nous avons traduit ce texte paru dans Roar à la fin novembre.

 

— pour Clark Fitzgerald —

Un vaste mouvement de résistance a pris forme à Standing Rock ces derniers mois. Comme les émeutes de Ferguson et l’occupation de Wounded Knee en 1973, le lieu même de la lutte en est devenu le nom : le seul terme de « Standing Rock » évoque immédiatement tous les campements, les sabotages, les blocages et les affrontements visant à empêcher le Dakota Access Pipeline de traverser la rivière Missouri.

 

FAIRE L’HISTOIRE

Avant d’attirer des milliers de personnes et de capter l’attention de la planète entière, les campements tentaculaires de Standing Rock débutèrent de manière somme toute assez modeste. Le 1er avril 2016, quelques jeunes de la réserve de Standing Rock montèrent le camp de Sacred Stone comme vigile pour surveiller les débuts du chantier du Dakota Access Pipeline. À ce stade, cela faisait déjà près de deux ans que les Sioux de Standing Rock s’étaient lancés dans une poursuite judiciaire pour bloquer la construction de l’oléoduc. À l’origine, le camp était installé à l’intérieur du territoire de la réserve, près du confluent entre les rivières Missouri et Cannonball. L’histoire orale dit que cette intersection générait autrefois un tourbillon dont les pierres étaient sacrées, d’où le nom du camp Sacred Stone. Puis dans les années 1940, le Army Corps of Engineers a altéré le chemin de la rivière en inondant une portion de la réserve, ce qui détruit autant le tourbillon que ses pierres sacrées. Tout au long du printemps et de l’été 2016, le camp de Sacred Stone servait à la fois de lieu cérémoniel et de base arrière pour une série d’actions symboliques visant à bloquer le début des travaux.

À la fin juillet, lorsque certains indices laissaient croire que la construction allait bientôt débuter sur la zone, la communauté de Standing Rock invita formellement Oceti Sakowin – le conseil à sept feux des nations lakota, dakota et nakota – à se rendre sur les lieux. Cet appel visait tout particulièrement les guerriers de la nation oglala lakota vivant dans la réserve de Pine Ridge. Accompagnés de leurs familles, beaucoup d’entre eux se rendirent à Standing Rock immédiatement après avoir célébré la cérémonie annuelle de la Danse du Soleil.

Oceti Sakowin emboîta alors le pas en invitant d’autres nations autochtones et certains alliés non-autochtones à rejoindre le campement. Alors que les renforts commençaient à déferler sur Sacred Stone, le camp de Rosebud s’installa dans les environs – toujours sur le territoire de la réserve, mais cette fois près de la sortie de l’autoroute 1806. Avec la foule qui ne cessait d’affluer, on dut également monter un camp de « débordement » de l’autre côté de la rivière Cannonball. Ce camp, baptisé Oceti Sakowin, deviendra bientôt le principal point de ralliement des opposants à l’oléoduc, regroupant une population de plusieurs milliers de personnes. Oceti Sakowin se trouvait à l’extérieur des limites de la réserve, sur des terres qui appartiennent officiellement à l’Army Corps of Engineers, ce qui en faisait de facto une occupation illégale. Ce geste de défi était par ailleurs une bravade face aux nombreuses violations de traités, qui finirent par confiner la souveraineté du peuple lakota aux seules limites des réserves gérées par le gouvernement fédéral.

Dès lors que les « protecteurs de l’eau » du camp Oceti Sakowin n’avaient plus qu’à traverser une courte distance pour atteindre et mettre en péril les chantiers de construction actifs, les actions directes se multiplièrent sur une base quotidienne. Les militants firent notamment recours à tactique de l’enchaînement, héritée du mouvement écologiste, qui consiste à s’enchaîner aux équipements de construction pour empêcher leur utilisation.

Ainsi, la saison estivale vit passer une série de coups d’éclat. Certains peuples autochtones autrefois considérés comme les ennemis historiques des Lakotas, tels que les Crows, offrirent leur appui à la lutte en faisant une entrée solennelle à Standing Rock, drapeaux à la main. À terme, plus de trois cents Nations autochtones finiront par dépêcher des délégations à Standing Rock et formeront des alliances en solidarité avec la lutte contre l’oléoduc. Au début septembre, la population totale des campements atteindra un sommet d’environ cinq mille occupants.

Ce moment coïncidait avec la culmination du conflit, lorsque Standing Rock se retrouva sur toutes les manchettes, l’affaire étant désormais traitée comme un événement d’envergure nationale. Alors que direction du DAPL embauchait une firme de sécurité privée pour surveiller ses chantiers et empêcher les blocages, la communauté de Standing Rock déposa au tribunal des preuves de l’existence de sites archéologiques se trouvant sur le tracé de l’oléoduc, dont un certain nombre de cimetières ancestraux. Le lendemain de ce dépôt, le 3 septembre 2016, un bulldozer rasait un des sites en question.

Ce même après-midi, alors que des centaines de personnes manifestaient le long de l’autoroute où ils plantaient symboliquement les drapeaux de leurs nations respectives, le contingent se retrouva face à face avec cette démolition, qui avait toutes les allures d’une profanation. En guise de réplique, un groupe de femmes entreprit d’ouvrir la grille qui encerclait le chantier, et des centaines de manifestants s’y engouffrèrent pour bloquer les bulldozers. Alors que les ouvriers du chantier commençaient à battre en retraite, les « protecteurs de l’eau » se butèrent aux forces de sécurité privées à la solde du DAPL. Dans l’affrontement qui s’en suivit, les manifestant furent gazés, frappés, plaqués au sol et mordus par des chiens d’assaut. Lorsque les images de l’altercation commencèrent à circuler sur internet, évoquant autant le mouvement des droits civiques des années 1960 que les guerres coloniales du XIXe siècle, tous les yeux se tournèrent vers Standing Rock.

La semaine suivante, le gouverneur du Dakota du Nord décréta l’état d’urgence et appela en renforts la Garde Nationale, qui mit en place des postes de contrôle militarisés entre Standing Rock et Bismarck, la capitale de l’État. En même temps, la longue poursuite judiciaire entreprise par la communauté de Standing Rock aboutit sur une décision favorable au DAPL, le juge ayant renoncé à livrer une injonction interdisant la construction de l’oléoduc. Quelques heures plus tard, plusieurs branches du gouvernement fédéral, dont l’Army Corps of Engineers, publièrent une déclaration où ils réclamaient une injonction temporaire pour empêcher toute construction à moins de 40 miles de la rivière. Cela permit au Front Line Camp, un petit campement également surnommé Sacred Ground, de s’installer de part et d’autre de l’autoroute 1806 pour surveiller les équipes de construction et établir une vigile sur les cimetières ancestraux menacés par l’oléoduc.

Pour maintenir le momentum, le camp dut rivaliser d’ingéniosité au plan stratégique. Alors que les activités de construction s’éloignaient toujours davantage des campements, on resserra la planification des actions de cadenassage au sein de groupes plus restreints et spécialisés, opérant dans le secret. Néanmoins, ces actions durent être suspendues après que l’entre d’entre elles se soit soldée par une arrestation de masse, débouchant sur une accalmie de près de deux semaines. En revanche, les occupants se mirent à organiser des caravanes mobiles, mobilisant plusieurs dizaines de voitures, de camions et d’autobus, dans lesquels pouvaient s’entasser plusieurs centaines de personnes. Ils espéraient ainsi permettre une large participation aux actions, comme aux débuts du mouvement, afin de bloquer les chantiers actifs, situés à une heure de route en amont des campements.

De la fin septembre à la fin octobre, ces véritables barricades de caravanes automobiles se multiplièrent jusqu’à avoir lieu sur une base quotidienne, ne laissant d’autre choix aux ouvriers du DAPL que la fuite, parfois avant même que les activistes n’arrivent sur place. Si ces actions, minutieusement planifiées et souvent accompagnées de cérémonies de plantation de saules ou de maïs sacré, étaient officiellement menées par des aînés, elles amenaient la participation autant des jeunes que des personnes plus âgées, autant des hommes que des femmes. Le plus souvent, les jeunes arrivaient les premiers sur place et en profitaient pour faire des graffitis ou vandaliser les équipement de construction, avant que les aînés n’arrivent pour prendre en charge les cérémonies. Alors que la police commençait à militariser son appareil répressif et que les arrestations de masse reprenaient de plus bel, les caravanes changèrent de tactique pour se déplacer le plus lentement possible aux abords des chantiers, provoquant le départ des ouvriers sans courir le risque d’être interpellés.

Malgré les nombreuses interruptions du travail en cours, vers la fin octobre la construction du DAPL se rapprochait de nouveau de la rivière Missouri, la dernière étape à franchir dans son parcours. Brandissant le traité de Fort Laramie, les Oceti Sakowin déclarèrent que la portion du tracé du pipeline où ils s’étaient installés devait être considérée comme leur « propriété éminente ». Ils réaménagèrent le camp Frontline, un petit avant-poste situé sur des terres appartenant officiellement au DAPL, en vue d’accueillir des centaines de personnes. Or lorsque des barricades s’élevèrent sur l’autoroute 1806 à proximité, l’éviction du camp Frontline devint imminente. Avec la pression croissante, les protecteurs de l’eau finirent par démanteler les barricades, réussissant malgré tout à maintenir leur checkpoint le long de l’autoroute.

Quoi qu’il en soit, le département du Sheriff de Morton County, avec l’aide de la Garde Nationale et de cinq départements des forces de l’ordre d’autres États, entreprit d’expulser le camp Frontline le 27 octobre, avec un imposant déploiement de policiers antiémeute, de véhicules blindés et même un canon à son LRAD. Afin d’empêcher la police d’accéder au camp, certains occupants abandonnèrent leurs propres voitures au milieu de la rue, crevant les pneus et retirant les plaques d’immatriculation, alors que d’autres s’enchaînaient à un camion. Lorsque la rafle débuta, de nouvelles barricades furent installées à l’intersection des deux autoroutes et sur un pont un peu plus au sud, s’ajoutant à celles qui avaient été incendiées sur les autoroutes 1806 et 134. Au milieu du chaos ambiant, plusieurs véhicules de construction et de police furent ravis par les flammes.

Les semaines suivantes virent une multiplication dramatique des affrontements entre les protecteurs de l’eau et les forces de l’ordre, alors même que la construction ne cessait d’approcher la rivière.

 

 

COMME MOUVEMENT

L’occupation de Standing Rock se fonde sur la présence. En s’efforçant de créer une nouvelle vie communale à même les terres traditionnelles d’Oceti Sakowin, elle fait le parie de balayer du revers de la main tout les « progrès historiques » qui ont amené les américains à leurs portes: l’achat de la Louisiane en 1806; la violation des traités de Fort Laramie en 1851 et 1868; l’incorporation du Territoire du Dakota en 1861; l’admission du Dakota du Nord dans l’Union en 1889; et l’officialisation des limites territoriales de Standing Rock en tant que réserve séparée du reste de la Grande Nation Sioux.

Grâce à l’occupation et au mouvement social qu’il a provoqué, ces histoires peuvent être analysées sous un jour niveau – quitte à rouvrir de vieilles disputes. D’une certaine façon, les luttes sur la souveraineté de ce territoire se cristallisent dans des querelles juridiques, où l’on voit une série de corps policiers, la Garde Nationale et des compagnies de sécurité privées intervenir pour défendre l’excavation des soi-disantes propriétés publiques et privées et faire place au DAPL. À la fin septembre, le chef de Standing Rock, Dave Archambault II, amena même le dossier à Genève pour informer le Conseil des Droits Humains des Nations Unies des abus et violations ayant eu lieu sur des terres protégées par des traités historiques. De tels efforts témoignent du nexus complexe de forces locales, étatiques, fédérales, privées et internationales, tout autant que de la situation où se sont retrouvés les peuples autochtones en défendant et plaidant pour leur souveraineté.

Si le mouvement de Standing Rock ne manque pas de traditions de résistance dans lesquelles puiser, il partage également un certain nombre de traits avec les nombreux soulèvements qui ont récemment secoué la planète. D’une part, le développement des infrastructures tend généralement à devenir à la fois l’objet et le site des luttes : le camp et le blocage priment désormais parmi l’arsenal des tactiques et des ripostes possibles. De l’autre, les antagonistes assument de plus en plus de se définir comme étant essentiellement superflus à l’égard des exigences du capital, tout en restant dépendants du marché pour leur propre reproduction. Le campement et le blocage créent alors une rupture dans l’expérience normalisée de la vie quotidienne, et l’expérience de la vie dans le camp devient un laboratoire pour expérimenter de nouvelles manières de vivre ensemble.

Les mouvements sociaux du passé, autant autochtones que non-autochtones, ont souvent pris racine dans une communauté et un territoire particuliers – un tissu social dense dans lequel on pouvait vivre jadis une bonne partie de sa vie, grâce à une reproduction sociale assurée par un ensemble d’institutions culturelles, spirituelles, politiques et familiales. Ainsi ces luttes étaient en mesure de mettre de l’avant un monde tout à fait cohérent à même – et contre – le monde auquel elles s’opposaient. Cela facilitait également la transmission des traditions de lutte entre les différentes générations et créait une certaine obligation morale d’y participer, tout en procurant une vision cohérente du monde et d’une alternative possible au capitalisme. L’histoire des cinquante dernières années est celle du démantèlement de la possibilité de tels mondes. Et la puissance de l’occupation de Standing Rock relève d’une nouvelle capacité à simultanément se rappeler et créer sa propre potentialité en tant que communauté-en-lutte.

Si les actions de protestation contre la construction du pipeline ont vite gagné en visibilité dans les médias, les connexions générationnelles, spirituelles et territoriales sont restées davantage dans l’ombre, tout comme le contexte plus général du mouvement. Ce sont pourtant les liens qui animent Oceti Sakowin et la puissance de leur vision du monde qui constituent le fondement même et la raison d’être de Standing Rock: ce qui a permis sa consistance, sa durée et sa persistance sur une durée de plus de sept mois.

En revanche, la politique exprimée dans l’occupation de Standing Rock n’est pas fondée pas sur la décision, mais l’engagement. Dans la société représentative-libérale, les décisions sont prises par le petit nombre et affectent la multitude: leur légitimité réside dans l’attente tacite à ce que leurs résultats soient acceptés et adoptés. Mais un engagement, pour sa part, ne pourrait pas ne pas être pris par tout un chacun. Pour qu’un mouvement tienne dans la durée, comme à Standing Rock, il faut s’assurer de la détermination de l’ensemble de ses participants, pour des jours, des semaines, des mois. Cela est la seule garantie de sa forme communale : le mouvement tiendra aussi longtemps que tiendront ses engagements, qui ne reposent sur rien d’autre sur la puissance des campements à lier les gens ensemble.

À la différence d’une mobilisation politique, où le peuple est simplement appelé à agir ensemble, les participants de Standing Rock doivent également vivre ensemble. Et pas seulement pour quelques jours ou semaines, mais maintenant depuis sept mois. L’espace même des camps se compose non pas d’un seul mais d’une multitude de micro-camps autonomes et diversifiés, qui ont dû se trouver des manières de vivre et de lutter ensemble. De même, le caractère prolongé du mouvement exige que le travail reproductif quotidiennement nécessaire pour maintenir la subsistance de ses habitants, tant au niveau matériel que spirituel, puisse ne pas être étranger au contenu et à la stratégie de la lutte en tant que telle.

ICI RÉUNIS

On peut distinguer trois types d’habitants des camps de Standing Rock. Leur noyau se trouve évidemment chez les Oceti Sakowin, qui incluent autant les membres de la réserve de Standing Rock que ceux des réserves environnantes qui composaient jadis la Grande Nation Sioux, incluant Cheyenne River, Pine Ridge, Rosebud, Crow Creek, Lower Brulé, etc. À leurs yeux, la spécificité de la terre elle-même, ses collines, grottes, vallées et rivières sont d’une importance primordiale, chacune portant une signification historique et un usage contemporain spécifique. L’occupation de Standing Rock, dit-on, représente la première réunion de l’ensemble du conseil des Oceti Sakowin depuis les Guerres Sioux, il y a plus d’un siècle.

La seconde catégorie de participants sont les autres peuples autochtones de l’Île de la Tortue – l’Amérique du Nord –, qui ont envoyé des délégations et des représentants de partout sur le continent, dans ce qui est devenu le plus grand rassemblement de peuples autochtones depuis l’arrivée de européens. Cette démonstration de solidarité est le point focal de l’occupation, dont le boulevard principal est bordé de centaines de drapeaux des nations tribales qui l’ont visité. Les drapeaux sont souvent utilisés dans les camps pour démarquer les espaces et donner une représentation visuelle en hommage à ceux qui incarnent l’étoffe de cette nouvelle communauté. À la fin de septembre, alors que le mouvement changeait de tactique pour bloquer la construction avec des actions de caravanes, on encourageait les participants à amener leurs prières, tambours et drapeaux en hommage à la vive solidarité inter-tribale dans le mouvement #NoDAPL. La consistance et le momentum du mouvement ne s’en retrouvaient que mieux développés en eux-mêmes, par-delà de l’occupation et de cet oléoduc en particulier.

Un troisième niveau de participation comprendrait tous les activistes non-autochtones ayant voyagé à Standing Rock pour offrir leur soutien solidaire. Souvent inspirés par la composante écologiste de l’opposition au pipeline, cette catégorie inclut autant des hippies « nouvel âge » que des animateurs de médias libres et des anarchistes. Des gens sont venus à Standing Rock d’aussi loin que l’Amazonie, l’Arctique et la Palestine. On dit que Standing Rock est le plus grand rassemblement commun entre autochtones et non-autochtones de tous les temps. Ce facteur a sans aucun doute contribué au succès et à la longévité du mouvement, où prime l’ouverture à la rencontre et la solidarité.

Ce qui est remarquable dans l’occupation de Standing Rock, c’est qu’elle n’est pas une mobilisation politique typique, de celles qu’on voit à New York, Washington ou d’autre métropoles américaines, où des populations considérables habitent déjà sur place. Cette fois, la résistance s’installe dans un des quatre états les moins populeux des États-Unis, à une heure de route de sa capitale, Bismarck, où vit une population d’à peine 61 000 habitants. Standing Rock est à 1500km de Chicago, 2500km de Los Angeles et encore plus loin – à 30 heures de route – de New York. Cela dit à quel point les milliers de personnes qui ont circulé dans l’occupation ces derniers mois ont vraisemblablement voyagé des distances et dépensé des sommes énormes pour rejoindre le mouvement.

CARTOGRAPHIE

Déployés le long de l’autoroute 1806 se trouvent les quatre camps différents qui composent l’occupation : Sacred Stone, Rosebud, Oceti Sakowin et Sacred Ground. En tout temps, ces camps hébergent entre 1000 et 3000 personnes, avec un sommet de 5000 au début septembre.

Oceti Sakowin, le camp principal (et de loin le plus grand), a la taille d’une petite ville, avec son propre réseau de routes, ses quartiers et quelques infrastructures rudimentaires. L’artère principale qui mène de l’autoroute au camp est parsemée des drapeaux de près de 300 nations autochtones qui y sont parvenus pour montrer leur solidarité. Au cœur du camp se trouve le feu sacré, site d’une procession constante de cérémonies, danses, performances, discours et discussions, et où l’on trouve également une imposante cuisine communale servant des repas chaque jour.

Le camp héberge désormais une école primaire, une station de radio pirate, un centre des médias indépendants, une station de recharge à l’électricité solaire pour les téléphones et les équipements, une force de sécurité volontaire organisée par l’American Indian Movement, une station médicale, des tentes offrant des massages et des plantes médicinales, un terrain de crosse, plusieurs douzaines de tentes où l’on distribue de la nourriture, du matériel de camping et des vêtements, ainsi que des douzaines de toilettes, de bennes à ordures et des citernes d’eau. Le camp comprend une dizaine de tentes de sudation et une demi-douzaine d’étables à chevaux pour le système de messagerie par cheval. À un certain moment, on a même construit une piste de cours automobile. Un groupe de sage-femmes a accompagné au moins une naissance dans le camp. On y trouve également un système de camions qui distribuent du feu de bois, de la nourriture et d’autres provisions dans les camps plus petits, ainsi qu’une petite flottille de bateaux à moteur et de canots.

Le camp d’Oceti Sakowin est composé d’une douzaines de camps plus petits, organisés sur une base tribale, familiale ou affinitaire. Chacun de ses camps est organisé autour d’un feu et d’une cuisine communale. Ces camps-dans-les-camps sont autonomes et autosuffisants, comprenant les composantes vitales de toute implantation humaine. Les frontières entre la construction d’une maison ou d’un village à l’intérieur du campement général sont floues : on pourrait interpréter, d’un côté, les tentes comme des chambres individuelles et le feu de camp comme une aire commune dans ce qui est essentiellement une maison unitaire; ou plutôt, d’un autre côté, les tentes elles-mêmes comme des maisons, le feu de camp devenant une petite place de village.

Le camp Red Warrior, connu pour avoir organisé bon nombre des actions directes du mouvement, est situé derrière Oceti Sakowin, le long de la rivière Cannonball. Il est entouré d’une clôture et possède sa propre force de sécurité, son foyer, ses tentes de provisions, sa cuisine communale, ses repas quotidiens, ses aires de restauration et de réunion dans de grandes tentes prospecteur, une bibliothèque, un atelier de sérigraphie, des machines à coudre et une tente de scout pour surveiller et cartographier l’avancée des travaux de construction. À côté du Red Warrior camp se trouve le mini-camp Haudenosaunee, qui héberge les membres de la Confédération des Six Nations. Ce camp possède également son propre feu, ses repas, ses tentes à provisions, etc. Tout près, on trouve aussi le camp Two Spirits. À l’évidence, les mini-camps prolifèrent à travers Oceti Sakowin et Standing Rock, témoignant du caractère multiple du mouvement.

Au niveau spatial et organisationnel, on ne saurait trouver un camp princial, une assemblée unitaire, un feu central, un seul repas collectif ou une instance décisive ou administrative à Standing Rock. De là vient, précisément, sa force. C’est que le rassemblement – historique et sans précédent – de peuples à Standing Rock a trouvé une manière de vivre et de lutter ensemble tout en reconnaissant et en respectant les différences et les besoins de chacun.

LA TEMPORALITÉ ET LE DAPL

Un des traits distinctifs de Standing Rock est la base familiale et l’interconnectivité générationnelle qui forment la structure même des campements et du mouvement. Il n’est pas rare de voir, en l’occurrence, un mini-camp fondé par une mère de clan de soixante ans ayant lutté au sein du American Indian Movement dans les années 1970. Elle campe là avec avec ses enfants, qui ont la quarantaine, et qui ont jadis été des « louveteaux » du AIM, comme il y en avait chez les Black Panthers. Et ceux-là auront souvent grandi dans un famille très politisée, orientée sur l’organisation politique et la conquête des manières traditionnelles de vivre et d’élever une famille.

Cette génération, née au croisement des années 1960 et 1970, a fourni plusieurs leaders respectés du mouvement, alors que leurs enfants, neveux et nièces, dans leur vingtaine, sont souvent les guerriers les plus actifs et les volontaires qui se trouvent en première ligne des manifestations. On peut également voir leurs jeunes enfants ou petits-enfants jouer et courir à travers le camp, ou encore suivre des cours à l’école qu’on a mise sur pied pour ceux qui se sont installés sur les lieux à temps plein avec leurs enfants. Tout cela représente déjà quatre générations et, bien sûr, chacun de ces camps rassemble autant des familles étendues que des liens familiaux plus affinitaires, ce qu’on appelle tiospaye en langue lakota, où les uns et les autres interagissent avec respect et intimité, en tant que sœurs, cousins, tantes ou grand-mères. Ces liaisons familiales sont enracinées dans une compréhension individuelle et sociale plus large de soi comme partie d’une structure clanique, communautaire et nationale. La culture de l’occupation de Standing Rock comprend donc des ensembles de relations et d’obligations foncièrement distinctes de la logique homogénéisante de la citoyenneté, où les individus sont simplement considérés comme équivalents, sans attachements, responsabilités ou histoires partagées.

Les Lakotas parlent souvent des « sept générations » comme d’un cadre dans lequel la subjectivité peut être comprise en continuité à la fois avec les ancêtres et ceux qui restent à venir. Soi-même, avec les trois générations qui nous précèdent, et les trois qui vont suivre. Ou encore soi-même avec les petits-enfants de ses petits-enfants, autrement dit, ceux qu’on ne rencontrera jamais. Chaque décision ou action qui engage notre soi ou notre nation, notre tiospaye, doit non seulement tenir compte de notre existence individuelle présente, comme c’est le cas dans la société libérale, mais aussi des sept générations. Lorsqu’une telle vision éthique et historique du monde se voit appliquée à un territoire, la question devient non seulement celle de la protection de la Grande Nation Sioux ou de la rivière Missouri telle qu’ils existent aujourd’hui, mais aussi la question des moyens – de ce qui est nécessaire au maintien et à la continuité de ce qui fait leur force, leur existence, à travers les générations passées et à venir.

Les Lakotas réfèrent souvent à la prophétie du Serpent noir, qui raconte l’approche d’un grand serpent qui entraînera une inqualifiable destruction dans son sillage. Ces dernières années, ce mythe a été identifié avec le Pipeline Keystone, qu’on prévoyait également construire à travers le territoire des Oceti Sakowin avant qu’un large mouvement n’entraîne Obama à rejeter la dernière phase de sa construction, en novembre 2015. Depuis lors, la prophétie est régulièrement citée à témoin pour tous les projets de pipelines, existants ou projetés. En août dernier, Iyuskin American Horse, de Standing Rock, écrivait dans The Guardian :
« Nos aînés nous ont dit que si le zuzeca sape, le serpent noir, passait à travers nos terres, notre monde prendrait fin. Zuzeca est venu sous la forme du Dakota Access Pipeline et je dois donc me battre… Nous ne sommes pas des manifestants. Nous sommes des protecteurs. Nous défendons pacifiquement notre terre et nos manières de vivre. Nous nous tenons ensemble, debout, en prières, luttant pour ce qui est juste. Ici nous faisons l’histoire. Nous vous invitons à vous joindre à nous et à repousser le serpent noir. »

Plusieurs occupants de Standing Rock, en particulier ceux du camp Red Warrior, se sont eux-mêmes baptisés « les Tueurs de Serpents Noirs » (Black Snake Killas), dessinant ce slogan au pochoir sur leurs vestes à camouflage. C’est devenu devenu un cri de guerre du mouvement.

LA PRIÈRE ET LA CONTESTATION

L’idée de la prière comme mode d’être est une caractéristique majeure de l’occupation et de la communauté qu’elle a inventé. Vic Camp, un Lakota Oglala de Pine Ridge connu comme un des meneurs du mouvement, nous a expliqué la différence entre vivre dans un tipi et vivre dans une résidence privée. En vivant dans une maison privée, une « boîte de conserve », comme il l’appelait, on peut vivre d’une manière horrible, égoïste et destructrice, alors qu’en vivant en communauté, entouré d’enfants, d’aînés et d’autres, on est obligés de se conduire différemment, de juger de soi et des autres selon des standards plus élevés. Cela fait de Standing Rock à la fois une préfiguration d’un nouveau mode d’être et un retour aux formes-de-vie traditionnelles que les Lakota maintenaient en vivant avec et parmi des familles étendues en de larges colonies itinérantes de tipis avant la colonisation.

Une idée similaire a été articulée un certain soir au feu principal du Camp Oceti Sakowin par le cofondateur de l’American Indian Movement, Clyde Bellecourt, lorsqu’il dit que la présence dans le camp n’est pas simplement un rassemblement d’activistes et de manifestants, mais un mode de prière, et que la prière elle-même est un mode d’être. Dans un contexte autochtone malheureusement connu pour ses hauts taux d’alcoolisme, de toxicomanie, de suicide et de violence domestique, la fait de rassembler avec succès des milliers de personnes dans une zone de prière et de résistance autonome, autogérée, sécuritaire et sans alcool ni drogue est sans doute l’une des contributions politiques les plus puissantes de Standing Rock.

Dans l’occupation, la prière devient une manière de marquer le temps en méditant sans cesse les faits et gestes de chacun, les dotant d’une certaine forme de reconnaissance. Comme on le remarquait souvent dans le camp, « si vous voulez fumer une cigarette, ne la fumez pas simplement pour jeter le mégot par terre et que quelqu’un d’autre le ramasse, mais pensez à chaque cigarette comme à une offrande de tabac, comme un geste jadis sacré pour nous, comme une prière. » Un des conseils offerts à ceux qui reçoivent une accréditation de médias pour prendre des photos à Standing Rock était de ne filmer aucune cérémonie en cours. Cette conception de la prière met en doute l’idée même qu’une telle chose est facilement identifiable ou reconnaissable. Car tout geste, toute réunion ou conversation s’associe avec un objectif et une intentionnalité telle qu’elle en devient imperceptible.

NDLR : Après la rédaction de ce texte à la fin novembre 2016, devant l’arrivée massive de vétérans pour protéger le camp des menaces d’expulsion, l’administration Obama a fini par décréter une interdiction de traverser la rivière Missouri sur les terres lakotas, le 4 décembre 2016. Malgré l’empressement du Conseil de Bande – croulant par ailleurs sous les allégations de détournements des fonds envoyés en solidarité avec l’occupation – pour inviter les protestataires à dégager les lieux, plusieurs milliers d’entre eux sont restés sur place, en construisant des structures permanentes pour y passer l’hiver. Et comme de raison, il n’aura fallu que quelques semaines pour que Donald Trump remette en doute cette victoire précipitée, en signant dès le lendemain de son intronisation la permission non seulement de la poursuite du DAPL, mais du projet Keystone XL, un pipeline de près de 3500km devant également passer en territoire Sioux.

Traduit par Philippe Blouin