Fragments contre le cinéma identitaire

« […I]l me semble que le satori a été provoqué par un chauffeur de taxi nommé Raymond Baillet ; d’autres fois, je crois que ce pourrait bien être cette peur paranoïaque éprouvée dans le brouillard des rues du Finistère à trois heures du matin ; d’autres fois, je me dis que c’est M. Casteljaloux et sa secrétaire, jeune femme d’une éblouissante beauté […] ou le garçon de café qui m’a dit : « Paris est pourri », ou le Requiem de Mozart joué dans la vieille église de Saint-Germain-des-Prés par des violonistes exultants […] ou alors, au nom du ciel, ça pourrait être quoi ? Les arbres des allées rectiligne du jardin des Tuileries ? Les oscillations vrombissantes de ce pont qui enjambait la Seine pleine des choses de ce jour de fête, et que j’ai traversé en me cramponnant à mon chapeau, sachant bien que ce n’était pas le pont (le pont de fortune du quai des Tuileries), mais moi, en personne, qui vacillais sous l’effet du cognac, de l’énervement, de l’insomnie, de ce voyage de douze heures en jet […] »

(Kerouac, « Satori à Paris », incipit)

 

1.

Qui sont les deux réalisateurs ? ont-ils pris part à la grève de 2012 ? la réponse est « non », et ils veulent pour raison que : ce n’était pas là quelque chose qui fût « de leur génération ».

2.

Mais ce genre de déterminations n’est que peu de choses devant l’événement à son surgissement ; et il y avait bien une chance pour qu’ils se laissent guider, sur le chemin des origines perdues, par le satori. Autrement dit, une chance leur était impartie pour que le film fasse-grève.

3.

Pressés d’en dire un peu plus sur leur démarche lors d’une houleuse rencontre au Port de tête, les réalisateurs ont dit avoir cherché avec leur film à « souffler sur les braises » de 2012.

4.

Si ce film soufflait sur des braises, son geste serait surtout de les consumer sans reste, comme quelqu’un qui aurait vu en ces braises un gâteau de fête. C’est une œuvre qui est pour ses spectateurs avare de combustible ; on y cherchera en vain des énergies, un appel à la suite du monde, l’élan nécessaire au prochain épisode : la grève ne se trouve pas, dans ce film, reconduite à son inachèvement.

5.

Plutôt que le feu de braises, c’est l’eau que le film suscite — à savoir celle qui, des yeux, coule sur les joues. Lors de la séance de questions du visionnement du FNC, une spectatrice fit part aux réalisateurs des malheurs de son identité :

« Il y a un moment qui m’a fait pleurer dans le film : c’est quand Kerouac dit qu’ils descendaient en traîneau à chiens, […] quand c’était Noël. Et juste avant ça, on voit du monde qui se promène devant chez La Baie, pour aller magasiner [il s’agit ici d’un collage d’images d’archives].

Et finalement ma voisine s’est tournée vers moi parce qu’elle voyait bien que je pleurais, et elle avait une ouverture. Donc je lui ai dit : "j’ai peur qu’il n’y ait plus de beauté dans notre identité" et elle m’a répondu : "eh ben s’il y’a encore des gens [les grévistes] qui pensent comme ça, il va toujours y en avoir de la beauté." »

Il est significatif qu’entre la confidence de la spectatrice et l’aimable réponse de sa voisine, quelque chose se soit volatilisé qui n’est autre que le thème central du film. Thème à côté duquel la grève n’apparaît que comme un faire-valoir — n’apparaît, à la manière de l’Aude de la Chanson de Roland, que pour mourir de chagrin aux pieds de l’Identité.

6.

Outre que La Baie et les traîneaux à chiens nous rappellent que l’identité est un mirage — et, en fait de leurre, quelque chose de fort meurtrier par ailleurs — la question qui vient ici à l’esprit, et qui est comme soufflée en guise de réponse par l’ouverture dont témoigne la voisine, est bien de savoir s’il peut y avoir beauté dans l’identité.

7.

Que l’on reconnût enfin que non, cela désamorcerait la laideur que diffuse ce film, comme Laurentie, et bien d’autres choses, moins sublimées encore.

8.

Depuis la naissance de la tragédie, il est possible de définir l’art comme la possibilité de faire jaillir la beauté jusque dans la laideur. Ainsi, la beauté peut être triste (Kerouac) et aussi bien, elle peut s’inventer au sein de l’échec (Aquin). Pour autant, Ceux qui font les révolutions, qui est un film tragique, triste et qui thématise l’échec, n’est pas, en dépit des tâches qui ont été confiées à l’art, beau.

9.

C’est précisément dans la mesure où Kerouac a su se détourner des traîneaux à chiens — sans toutefois les oublier tout à fait — que son œuvre recèle de beauté. Et c’est une route, une ligne de fuite semblable à celle de Kerouac qui mène Aquin au lac Léman, lorsqu’au cours de son séjour dans l’exil, politique puis psychiatrique, il écrit Prochain épisode.

10.

De même que l’œuvre de Kerouac est inséparable du caractère posthume de ses écrits français, de même, dans les études aquiniennes, on tire le sens de L’invention de la mort de ce que le roman ait été inédit du vivant de l’auteur. Que ces textes, par une espèce de grâce des choses cachées, soient demeurés centraux lors même qu’ils n’étaient pas parvenus à la publication, cela est toutefois indéniable.

11.

La misère des deux réalisateurs consiste alors d’une certaine façon à commencer par la fin, par le posthume ; de ne pas pouvoir s’empêcher de dévoiler cette origine qui, consignée en quelque lieu, mais demeurée inédite, n’aurait pas manqué de les transporter ailleurs. C’est la raison pour laquelle leurs films se rapportent bien plus — et de manière croissante — à l’univers concentrique de L’invention de la mort qu’ils ne nous transportent à la manière de Prochain épisode. À ceci près que l’eau aquinienne fait place au feu. Mais de ce feu, rien ne naît, sinon une mise en garde des plus banales — assez semblable d’ailleurs au risque d’incendie que les autorités se plaisent à invoquer pour tenter de mettre fin aux formes, inconnues pour elles, d’usage de la ville.

12.

Ce que le cinéma identitaire, tel un nouveau régionalisme, porte à l’écran, c’est alors sa pauvreté en métaphore. L’identité est, assez logiquement, ce qui ne laisse pas être la métaphore, c.-à-d. ce qui ne laisse pas être le manque à être. C’est pourquoi Ceux qui font les révolutions n’a de sens que comme un contre-exemple du cinéma qu’il nous reste à faire.

 

– Fatenn Dupré, étudiante