Un film wack et familialiste s’imagine les suites de la grève

« Ceux qui font les révolutions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau »
Réalisation : Mathieu Denis et Simon Lavoie
Montréal, 2017, 183 min.

★☆☆☆☆

Dès les premières images, une scène d’AG de grève vend la mèche. On nous montre un nombre exagéré d’affiches en bataille, posées de travers dans un désordre étudié. Ce zèle dans la représentation annonce l’inscription du film dans la veine du réalisme. Seulement, le réalisme se démasque aussitôt dans la proportion par trop improbable d’éléments nationalistes (effigies, drapeaux du Québec, etc.). Il y a à la fois le pathos de la description véridique, l’amplification typique du réalisme, mais elle est immédiatement entachée de révisionnisme. Le spectateur, pour peu qu’il lui soit arrivé de faire grève, sait déjà à quelle sauce il va se faire manger.

Au ravalement nationaliste de la grève doit correspondre cette très familière manie de tout surjouer. Cette théâtralité traditionnelle, ce pathos dramatique proprement québécois qui peut par exemple faire l’objet d’un traitement parodique chez Dolan ne vaut ici que pour lui-même. Ainsi un des troglodytes censés faire figure de gréviste désabusé est-il contraint par les réalisateurs de distiller en aparté — en fixant la caméra — sa rage romantique, laquelle renvoie autant par la forme que par le contenu, à des souvenirs de Ramdam et de Watatatow un spectateur déjà révolté d’avoir fait crédit aux deux bonhommes.

La griffe des organismes subventionnaires est en permanence palpable, qui exige que tout soit prémâché pour le spectateur. Le contraire de l’œuvre ouverte, c.-à-d. le contraire de la grève. Une des seules métaphores du film, celle du pont, ne se se lit guère qu’en un sens unique : le pont coupé entre les générations. Quel ennui, puisque le film, comme un long téléroman, ne veut dire que ça. « Il faut choisir ! la famille traditionnelle OU la famille reconstituée et fucked up des révolutionnaires au surmoi fantastique. » Cette fausse tragédie nous rappelle au moins que le familialisme est au fond comme la soupente, le réduit du régionalisme. Des références aux soulèvements arabes et ukrainiens ont pour fonction de distraire un moment de cet état de fait.

Effectivement, lorsqu’il ne recoupe pas l’esthétique et la trame des téléromans de tragédie familiale du Québec, ce trop long métrage s’enfarge dans des procédés qui voudraient faire oublier sa tonalité « Mes Aïeux ». Par exemple le collage : des citations de Aquin, de Josée Yvon et de Kerouac, par un effet de contraste, ne parviennent qu’à signaler maladroitement aux spectateurs et spectatrices le défaut de génie des réalisateurs, pourvu qu’ils connaissent l’une ou l’autre de ces auteurs. Il arrive que le faire-valoir explose au visage de la médiocrité.

Seule une scène, de comparution juridique, se démarque du reste. Comme si l’actrice qui la jouait avait pris sur elle de faire bifurquer le film. Cette échappée est bien vite rattrapée, car la spectatrice averti-e comprend que les réalisateurs confondent libération conditionnelle et remise en liberté sur promesse de comparaître. Petit détail, certes, mais qui condense toute l’imposture de ce film à thèse que « Distribution K-Films » classe avec cette honnêteté du marchand dans la rangée « Art et essai ».

***

Toronto a-t-il porté ce film au pinacle pour se payer la tête du Québec ou a-t-il une fois de plus exercé son manque de goût ? la vérité est plus complexe, et se situe sans doute dans cette soif d’exotisme qui définit le libéralisme. Comme les jury du TIFF ne pigent rien à la grève étudiante, n’importe quel navet aurait fait l’affaire. Pensons au touriste qui s’émerveille devant des breloques dont on lui assure qu’elles sont « authentiques ».

Donc le libéralisme sanctionne avec plaisir ce film, de même qu’il place un Sikh au ministère de la défense, de même qu’il se fend d’un tatou autochtone. Il exige des souveneers, de la différence neutralisée. Ce film lui plaît, qui dans sa rutilante nullité voudrait faire passer les grévistes pour des cingléEs qui s’immoleront devant leur famille après avoir brûlé vive une… famille. Aussi s’amuse-t-il de s’y trouver cité en mauvaise part, car la critique impuissante fait à bon droit partie de la game.

Autrefois le nationalisme se réjouissait de revenir de l’Ontario bredouille, incompris ; aujourd’hui, entiché de reconnaissance, il sautille aux prix canadian qu’on lui décerne lorsqu’il se charge de redorer le fonds de commerce groulxiste.

Une étoile sur cinq pour ce film clairement wack. Déjà un film culte au sein de la fratrie du nationalisme conservateur, dont les interventions de plus en plus fréquentes au Devoir peuvent se lire comme un synopsis (cf. p. ex. Pourquoi nous sommes-divisés… réponse : la famille). Certains n’y verront que du feu. Mais les gens à l’affût sentiront bien qu’il n’y a là rien d’un Octobre, rien des Ordres, rien de Z, rien de La Chinoise (on sent bien tout l’effort), rien du Chat dans le sac, rien de L’honneur perdu de Katharina Blum, rien des films politiques de Ken Loach, etc.

Son piratage même apparaît comme une perte de temps.