Quand Corbo laisse tomber son fromage

 

Mathieu Denis n'en est pas à sa première catastrophe, comme en témoigne cette critique publiée par Littor.al en 2015.

★★☆☆☆

« Corbo »
Réalisation : Mathieu Denis
Montréal, 2015, 119 min.

 

Je viens d’aller voir le dernier film de Mathieu Denis. J’étais plus qu’intrigué par la manière dont un jeune réalisateur allait rendre cette petite histoire, campée dans la période « ouvriériste » du FLQ, celle du réseau Vallières-Gagnon, du soutien aux grèves, etc. Il faut faire des films. Au milieu de la confusion qu’on traverse ces temps-ci, ça nous prend des histoires, des récits capables de nous remettre en contact avec quelque chose d’un peu plus vrai, de plus solide que l’accumulation infinie d’images censées nous divertir du vide et de l’isolement généralisé.

 

Pas étonnant qu’on se remette le nez dans la tourmente des années 60, dans son foisonnement révolutionnaire, pour y trouver quelque inspiration pour le présent. On ne saurait bien sûr énumérer toutes les raisons qui font que ces événements nous parlent à nouveau, mais ça y est, il y a quelque chose de l’intensité des grèves, des bombes – et des morts stupides de cette époque qui s’impose à nous avec toutes ses questions. Raconter cette histoire, c’est se ressaisir des questions de l’époque, c’est se mettre à l’écoute de l’appel que nous envoie cette génération de vaincus, avec pour tâche de la sauver, d’en sauver le devenir. Il ne fait aucun doute que Mathieu Denis a senti la force d’appel de ce passé, de tout ce qu’il contient de non-advenu, de toujours en jeu. Et puis, il semble que quelque chose se perd, au travers du film, comme si le passé y restait muet, ou pire, comme si on lui avait fermé la trappe en lui disant de bien se tenir. On sent bien l’envie du réalisateur de capter quelque chose de cette intensité historique, de tirer profit du surcroît de sensibilité que confère à son sujet la configuration présente des forces et des hostilités. Mais c’est comme s’il n’en faisait rien, qu’il attirait notre attention et nous laissait là, les bras croisés.
Il faut faire des films, mais pourquoi celui-là ? On dirait qu’il vient juste piger dans un passé revenu nous hanter les éléments d’une histoire « toute prête » comme pour mieux en exorciser les fantômes. La mort tragique d’un jeune rebelle, une histoire vraie en plus, quelle aubaine ! Et qui plus est, il s’agissait d’un italien parmi les quèbes, d’un petit-bourgeois parmi les proles, c’est full intersectionnel, en plus, et ça donne de l’épaisseur au personnage…  rajoute une fille séduisante et un grand frère modéré, t’as déjà ton synopsis, tu peux appeler la SODEC, Téléfilm, c’est presque le pitch parfait.

 

Ça aurait pu donner de quoi, mais ça tombe à plat. Le film aurait beau se soustraire à toutes considérations politiques en se réclamant de l’esthétique, on dirait pourtant qu’il vise à empêcher toute sensation véritable, qu’il s’est donné une toute spéciale mission préventive, comme une espèce de catharsis cheap. Je dis cheap, parce que même nos petits fonctionnaires du cinéma et le public peu sensible à l’ethos révolutionnaire n’y trouveront grand chose à se mettre sous la dent : rien de spécifiquement divertissant, une trame sonore agaçante, surfaite comme dans bien des films qui ne tiennent pas par eux-mêmes ; pas de puissance de dialogue, pas assez de tensions, même si à chaque tournant du film on en perçoit les tentatives, et on est déçu : comme les jeunes qu’il met en scène, c’est de la vraie dynamite que le film déterre, mais son artificier ne maîtrise pas les détonateurs. On attend, on attend, et ça pète pas.

 

Un film maladroit qui finalement parle plus de la maladresse que d’autre chose. Voilà le vrai thème du film, ce qu’il manque de n’avoir pas su prendre à son compte. Il aurait pu assumer le caractère broche-à-foin d’un mouvement insurrectionnel, mais le faire d’un point de vue éthique, en interrogeant ce qui fait la force ou la ruine d’une puissance révolutionnaire. Mais apparemment, c’est pas son problème. Tout est construit comme un vieux cautionnary tale qui s’en tient à nous rappeler que le crime ne paie pas. Puis on règle son cas à la révolution en la réduisant à l’usage de la violence politique, comme si seule l’impatience distinguait le FLQ du RIN. À ce niveau-là, on est bien des coches en-dessous de l’œuvre de Falardeau. Là où Octobre essayait de penser un événement traumatisant au-delà de l’interdit moral, en assumant la tragédie, on sent plutôt ici le rejet, le regret, la mise à distance.

 

Il y a cette scène dans Corbo où un militant en crise, suite à la mort accidentelle d’une secrétaire de bureau, met en doute la stratégie offensive de l’organisation, tandis que le « chef » impassible insiste sur la nécessité de poursuivre sans hésitation. Et le groupe poursuit. Cette scène m’est apparue comme une sorte de clin d’œil à Octobre mais qui au lieu de rapprocher les deux films, montre bien leur différence. Dans la séquence d’Octobre à laquelle ce clin d’oeil se réfère, les personnages de Paul Rose et Bernard Lortie sont déchirés par la décision à prendre concernant la vie de Pierre Laporte. « T’es donc ben rendu dur! / – Chu dur parce que c’est dur! » Dans Octobre, c’est dur. Il y a quelque chose qui résiste, et quelque chose qui reste au spectateur de ce dilemme. Dans Corbo, tout flanche. Les personnages n’ont à peu près aucune consistance, et sont tout juste présentés comme des jeunes envoûtés qui obéissent sans broncher à des chefs manipulateurs, aussi moralistes que leurs détracteurs : l’action directe est le nouveau nom du Bien.

 

Dans Corbo, donc, tout est facile : la violence, irrationnelle par essence, ne peut être le fait que d’une dérape sectaire… Rien de mieux pour bien enfoncer le clou, pour se mettre à distance et hors d’atteinte du fantôme de Corbo. Ce n’est pas lui qui est convoqué à l’écran, pas ce fantôme qui ranimerait l’inquiétude, mais aussi l’exigence et le scandale de l’expérience felquiste. Ce qu’on voit, c’est un zombie, une parade de zombies, de paillassons repoussoirs. Ce qu’on voit, c’est le fantasme du réalisateur, rejoignant le fantasme de son public cible qui a peur des étudiant.es masqué.es de l’UQÀM et qui se les imaginent possédé.es comme ils s’imaginent nécessairement possédés les jeunes occidentaux qui lâchent leur playstation pour aller se battre en Syrie. Une catharsis cheap qui choque pas trop, voire qui conforte son public sans trop l’exciter : c’est pas un film qui le marquera. Faut admettre que c’est dur de s’identifier à qui que ce soit ici, de se sentir pris par les tensions qui traversent les personnages. Même le petit Jean, qui refuse l’hypocrisie et la vacuité de la vie que son père lui offre, garde jusqu’à la fin un air hébété. On a de la misère à être touché par sa drive, son air de victime nous gêne. C’est pas le jeu d’acteur qui est à mettre en cause, mais le rôle même de Corbo. C’est un peu pareil avec tous les personnages, tous un peu passifs, un peu vides, à l’image de ces grévistes qui font le piquet devant LaGrenade shoe. Je sais que ça peut être plate un piquet de grève, mais là, on aurait vraiment dit des zombies, qui tournent en rond avec leur pancartes, sans âme, comme s’il fallait que la bombe les réveille. Des zombies : des êtres qu’on peut tuer impunément parce qu’il sont déjà morts.

 

À côté des révolutionnaires il y a tout juste ce personnage du grand frère, qui représente un peu la raison, mais une raison impuissante. Si c’est ça le grand statement du réalisateur, s’il essaie encore une fois de nous révéler la vérité de notre condition de losers tragiques, faut pas s’étonner qu’on n’ait pas envie de s’y reconnaître. De toute la distribution, il n’y a peut-être que le personnage du Grand-père (Dino Tavarone), qui se tient au-dessus du nihilisme global du film. Personnage périphérique mais non moins vrai, il refuse d’oublier la guerre, et nous rappelle qu’elle n’est jamais finie. C’est un peu ce qu’on attendait du film, qu’il fasse sa job de passeur et qu’il nous transmette une étincelle de cet été 1966. Le focus sur le personnage du jeune Corbo a malheureusement fait perdre de la profondeur à l’histoire dans laquelle sa mort est survenue, et ce faisant, rend sa mort plus obscène. À charge pour nous, que cette mémoire dérange, d’en acquitter les exigences.

 

 

Isis Labeaume