L’autre souveraineté, première partie: les Innus

 

Contre toute attente, le souverainisme reprend son essor au soi-disant Québec. Ce n’est cependant pas celui qui se targue d’être « québécois » : celui-là est bel et bien mort et enterré sous les simagrées de PKP. Loin d’amener un seul « nouveau pays pour le monde », c’est maintenant une très ancienne multitude qui affirme une indépendance tout aussi ancienne. Et cette fois, il ne s’agit surtout pas de rivaliser le Canada par les richesses exploitables ou les budgets équilibrables. Car cette souveraineté vise à affirmer un équilibre tout autre, qui ne dépende pas de l’exhaustion des précieuses ressources sur lesquelles elle est pourtant assise. Elle n’entend à la rigueur déclarer que l’indépendance qu’elle a de fait déjà. Et qui remonte à bien avant les caravelles de Cartier…

 

Célébré de part et d’autre du monde blanc comme un tournant dans la manière de traiter avec les communautés autochtones, un « traité moderne» crucial s’apprête à être signé, si tout va mal. Le traité Petapan avec les communautés innues de Mashteuiatsh, Essipit et Nutashkuan est le résultat de 30 ans de négociations, durant lesquelles six autres communautés innues et attikamekws ont fini par se retirer du processus, laissant une poignée de chefs de conseils de Bande statuer sur l’avenir d’un territoire 16 fois plus large que l’île de Montréal.

 

Prévu pour être signé le 30 mars prochain à l’Assemblée nationale, le traité Petapan se targue de reconnaître « l’autonomie gouvernementale » du territoire d’Innu Assi, mettant supposément fin de ce fait à la longuehistoire des empiètements, de l’acculturation et de l’extermination des peuples premiers. Si cette histoire brutale fut certes menée à coup de traités, le dernier en liste serait, dit-on, d’une autre nature. Au contraire de la Convention de la Baie James, qui a permis l’intégration constitutionnelle de pas moins de 20% du territoire « québécois » – près de 300 000 km2 – au mains des Cris, le traité Petapan n’entend pas « éteindre » les droits ancestraux, mais seulement les  « harmoniser » à ceux du Québec…

 

Englobant les bassins-versants du Lac Saint-Jean, une bonne partie du Labrador et toute la Côte-Nord, le Nitassinan, territoire traditionnel des Innus et des Attikamekws, s’étend sur près de 100 000km2. C’est là que se sont réfugiés les animaux et les poissons traqués aux confins de la civilisation – les deux tiers du Nitassinan sont zonés comme réserve a castor –, et où gisent les minéraux et rivières torrentielles qui n’ont pas encore été harnachées. D’où l’importance cruciale de ce traité pour un gouvernement qui n’en finit plus de vouloir en finir avec les ressources naturelles.

 

 

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Au-delà ses apparences altruistes, le traité Petapan cache une anguille considérable sous la roche mère. Certes, les Innus y deviendront les « gestionnaires » de leur territoire – pas tous les Innus, évidemment tout ceci ne concerne que les chefs de bande dûment attitrés. Gestionnaires… c’est le terme qu’utilisait le gouvernement pour désigner les familles tenant un certain territoire de chasse, jusqu’à ce qu’il le remplace par « gardiens de territoire », pour éviter toute confusion. Mais si les projets de développement devront recevoir la caution des Innus, et s’ils se verront sans doute octroyer la traditionnelle « indemnité de vacances » de 3% des recettes, ce transfert de la gestion du territoire vers ses « propriétaires » ancestraux ne vise rien de moins qu’à lui forcer la main pour l’ouvrir au développement des infrastructures. Voyez l’astuce: au terme d’une période de 12 ans, le gouvernement fédéral cessera de verser toutes les prestation d’assistance auxuquelles ont aujourd’hui droit les réserves, laissant au gouvernement semi-autonome, pour ne pas dire au protectorat innu, le soin de lever ses propres taxes.

 

Sans plus d’assistance du gouvernement fédéral — qui existe en compenation des atrocités commises par celui-ci –, les Innus devront se résoudre à ouvrir ses ressources à l’exploitation, sous peine de tout simplement crever de faim. D’autant plus que les coûts déjà engagées pour les négociations, avec ses innombrables études de terrain et avis juridiques, s’élèvent à plus de 40 millions de dollars… Sans compter que le gouvernement du Québec s’était d’abord réservé la propriété entière et exclusive des ressources hydrauliques et du sous-sol, ainsi que 75% des minéraux de surface. S’il a dû se raviser devant les protestations, laissant finalement les Innus régner seuls sur leurs ressources, le territoire de l’Innu Assi prévu par l’entente de principe a été depuis coupé de plus de la moitié, passant de 2 538 km2 à 1 250 km2. À Nutashkuan, un projet de barrage hydroélectrique de 50 méga-watts attend déjà la conclusion de l’accord avec fébrilité – l’entente de principe de 2004, devant servir de base au traité, le prend pour aquis, en soutenant au futur simple que «  Le Québec s’engagera à donner priorité à la Première Nation de Nutashkuan sur le développement des forces hydrauliques de 50 MW et moins situées sur Innu Assi » . À voir la dislocation et l’éparpillement du territoire projeté de l’Innu Assi, on comprend bien pourquoi cela a pris 30 ans pour identifier et retirer de l’accord toutes les zones à fort potentiel géologique..

 

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Vol par octroi

Rien de plus, semble-t-il, qu’un enième cas de « vol par octroi », où on ne reconnaît la propriété d’un territoire que pour mieux en sous-traiter l’asservissement. C’est ce qui est clair avec les Aires d’aménagement et de développement innus (AADI), qui « demeureraient (sic) la propriété du Québec, mais dont les aménagements seraient faits selon des méthodes et des principes innus. » La stratégie du gouvernement consiste à montrer ces dépossessions comme des concessions, en désignant rétroactivement – et en l’absence de tout traité préalable –, le Québec comme le véritable propriétaire de tout le territoire. Sauf que la propriété n’est pas plus un concept autochtone que ne l’est le gestionnariat. D’où ces frictions fréquemment soulevées par la délimitation des territoires concernés par les traités avec les gouvernements. Si bien que cette imposition de frontières fixes imparties à des « communautés ethniques », sur un territoire jadis enchevêtré de chevauchements et de métissages, est une des causes principales des « divisions intestines » tant décriées chez les autochtones.

 

En plus des Attikamekws, qui n’ont pas voix au chapitre, la cour fédérale a récemment rejeté du revers de la main un recours des Hurons-Wendats souhaitant mettre leur véto sur le traité Petapan, accusé d’empièter sur leurs propres territoires traditionnels de chasse – et portant du même coup à échéance leur titre ancestral. Si une bonne partie des autochtones savaient que leur continent avait la forme d’une « île de la tortue », c’est sans doute parce qu’ils avaient l’habitude de le parcourir de long en large… Mais ce type de connaissance ne compte guère pour le droit européen, héritier des frontières monarchiques. Aussi le juge de Montigny n’hésite-t-il pas à statuer, en 2014, que « les Britanniques n’auraient vraisemblablement pas accordé des droits absolus qui pouvaient paralyser la Couronne dans l’utilisation de nouveaux territoires conquis. » Conquis? Il aurait donc déjà existé une guerre Canado-Innue? Pour sûr, elle n’a jamais été déclarée en bonne et due forme. Quant au traité Petapan, doit-on déduire qu’il serait, en réalité, une forme d’armistice?

 

Suivant ce filon, le traité Petapan apparaît en pleine lumière comme la dernière manœuvre de la même vieille guerre de la civilisation à ce qui, dans les formes de vies autochtones, s’avère tout à fait irréconciable avec son hégémonie. De fait, la reconnaissance formelle du titre Innu sur ces territoires, loin de leur laisser le soin de décider par et pour eux-mêmes de leur destin, camoufle insidieusement l’extinction pure et simple du « problème Indien », c’est-à-dire la Termination définitive de leur spécificité, résorbée dans l’ordre du détail folklorique. C’est bien simple : dans leur manière de traiter avec les amérindiens – dans ce qui fût, rappelons-le, le plus vaste génocide de l’histoire humaine –, les États coloniaux n’ont pas tersgiversé entre 56 solutions. À la rigueur, leur attitude a oscillé, suivant les opportunités du moment, entre trois options : a) les déplacements forcés jusqu’au confinement carcéral dans des réserves b) l’assimilation par l’éducation aux mœurs occidentales, et tout d’abord à la propriété privée c) le pur et simple massacre. Trois variantes d’un même processus implacable, visant à venir à bout du traitement « spécial » réservé aux autochtones. Pour en finir avec les réserves, et à terme, en finir tout bonnement avec le « fait autochtone ».

 

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D’abord thématisée par les présidents Monroe et Jackson dans les années 1830, dans le cadre du déplacement forcé de la « nation civilisée » des Cherokees en jusqu’en Oklahoma, la politique de la « Termination » n’a dès lors jamais disparu de l’agenda des gouvernements nord-américains. L’Amérique blanche étant fondée sur l’idée d’un droit inextricable de sa propre expansion, elle considère la Termination des droits spécifiques de ses premiers habitants comme l’objectif final de sa « destinée manifeste ». Dans les années 1930, la Termination par assimilation est officiellement devenue la politique de prédilection du gouvernement américain, marquant la fin des négociations de nation à nation, sans pour autant aller jusqu’à accorder la citoyenneté aux autochtones, dorénavant traités comme des mineurs du point de vue légal. Au Canada, Trudeau père et son bras droit tordu Jean Chrétien ont tenté d’opérer le même tour de force avec leur « White paper » de 1969, éliminant le statut légal distinct des « Indiens » pour en faire de simple citoyens canadiens, dissolvant les réserves pour en faire des « fiefs simples » à propriétaires privés et abolissant le Département des Affaires indiennes et la Loi sur les Indiens. Or les principaux concernés n’ont pas manqué d’opposer une résistance farouche à cette extinction de leurs droits, et dans l’impasse, les libéraux ont dû se résoudre à maintenir en place la toute aussi terrible Loi sur les Indiens.

 

Bien que celle-ci reste en vigueur aujourd’hui, il faut voir le retour de la politique de Termination derrière les mièvreries de Justin junior. Les révérences, les flatteries, les prodigalités et l’ignoble tatoo de Juju ne visent rien d’autre. Le traité Petapan est exemplaire de cette duperie nouveau genre, lui qui stipule, au point 3.4.3 de son entente de principe, que « Les droits des Premières Nations et de leurs membres reconnus dans le traité s’exerceront dans les territoires des municipalités locales ou les terres privées situées à l’extérieur de ceux-ci suivant les effets et modalités déterminés par le traité. » Il n’y aura donc, en Innu Assi, que des terres privées et des territoires municipaux, des gestionnaires et des propriétaires travaillant de concert comme partenaires de l’exploitation de leur propres terres, tandis que trôneront par dessus le marche les Conseils de Bande, instances de pouvoir hiérarchique créés de toutes pièces par les Blancs pour négocier avec eux-mêmes. Le « problème Indien » de ce territoire immense est en danger d’être réglé une fois pour toutes, à la sauce folklorique, avec cette « constitution traditionnelle innue » qui parle avec un drôle d’accent de droit européen.

 

La résistance

 

Mais il n’y en aura, manifestement, « pas de facile ». Il suffit parfois d’un petit ferment d’opposition pour faire tourner au vinaigre une machination mûrie depuis des années. Contre le traité Petapan, un regroupement de « gardiens de territoire » Innus s’élève présentement, et commence à faire des vagues. En se présentant aux instances de sélection au hasard des « gestionnaires de terrains de piégeage » devant former le « comité Tshitassinu » afin de bénévolement conseiller l’application du traité, ces opposants partent des discussions qui ont tôt fait de remettre en question l’entièreté du processus. De multiples blocages de routes et de chemins forestiers, auxquels se sont rajoutés des membres des communautés Attikamekws, tout bonnement ignorés par l’entente, mettent une pression non-négligeable sur un processus dont la validation tient sur une apparence d’irréprochabilité éthique.

 

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Si l’opposition au traité Petapan voit clair dans le jeu du gouvernement, c’est qu’elle part de son propre mode de vie éprouvé. En ce qui concerne la pratique millénaire de la chasse, de la trappe et de la pêche, le traité ne vise rien de moins que l’extinction de ce mode de vie, passé sous le vocable de « l’harmonisation » des pratiques traditionnelles avec les systèmes québécois et canadien de permis, de certificats, d’enregistrement des prises, de périodes de chasse et de quotas de captures (point 5.7 de l’entente de principe) C’est donc le mode de vie le plus propre aux autochtones d’avant la colonisation – la chasse et la pêche comme moyen principal de survie –, qui se retrouve attaqué dans un de ses derniers retranchements sur le continent. Là, où se sont réfugiés les derniers animaux sauvages pouvant subvenir aux besoins d’une population limitée de chasseurs-trappeurs, la convoitise des minières et des hydroélectriques entend détruire ce que les colonies de peuplement ont chassé partout ailleurs. Or, le rapport des Innus traditionalistes opposés au traité Petapan à la pratique ancestrale de la chasse est considéré comme « sacré ». Autant dire qu’elle ne saurait être « harmonisée » avec les normes blanches sans perdre son âme. La chasse, entendue au sens plein, comme activité spirituelle inaliénable, renferme une relation immémoriale au territoire Innu, et un savoir sur la manière d’y vivre d’autant plus durablement qu’elle se passe de tout développement. Comme le rappelle un occupant-chasseur de territoire innu : «  Nos ancêtres ont vécu sur ce territoire bien avant la création des Conseils de bande par les Européens. Ils nous ont transmis les connaissances nécessaires pour vivre et s’organiser pendant des millénaires sur le Nitassinan. Nous n’avons pas besoin d’un traité et d’un gouvernement pour contrôler et limiter nos pratiques traditionnelles. La longue marche innue n’a jamais eu besoin des lois européennes sur le Nitassinan! »

 
Il ressort donc que ce souverainisme autochtone en réémergeance au soi-disant Québec n’est pas celui qui se dit dans les conseils de Bande et se lit dans les ententes de principe. Les regroupements de chasseurs innus et attikamekws opposent une indépendance de fait à l’indépendance de jure du traité Petapan, dénoncé comme une incursion de la conception européenne de l’État. Il ne faut donc pas hésiter, s’il s’agit de supporter cette affirmation autochtone d’une indépendance ancestrale, à répondre à leur appel à la solidarité. En reconnaissant, d’abord, en quoi les structures mises en branle par les négociations du traité sont entièrement tributaires des Blancs – rappelons que plus de 50% des employés du conseil de Bande d’Essipit sont en réalité des Blancs venant des Escoumins et d’autres municipalités limitrophes; la résistance à leurs manœuvres insidieuses est ainsi tout autant du ressort de la solidarité non-autochtone que de la résistance des communautés concernées. En prenant au sérieux, ensuite, les conceptions du monde et du territoire spécifiques à ces communautés, comme incarnant le vrai visage d’une résistance continue aux aggressions de la civilisation du développement, en même temps que leur cible privilégiée. Ce qui amène à se demander, concrètement, comment reconnaître leur indépendance de fait, et comment assister à leur rejet des projets extractivistes. Car cette île de la Tortue où l’on séjourne renferme nombre de manières de vivre farouchement souveraines, qui ne demandent qu’à être considérées à ce titre dans nos esprits. Quitte à devoir y dissoudre ce qu’on a pris coutume de considérer comme le Québec et le Canada.

 

SECONDE PARTIE à venir.