Entendu à la radio après Nice – échantillon d’écoute

 Sans surprise, une fois de plus, à l'horreur du massacre succède, sur tous les fronts médiatiques, l'horreur du commentaire. Chaque article publié, chaque flash info fait décroître les chances d'articuler une pensée intelligente sur l'attentat de Nice. Quand on n'arrive pas à se déconnecter complètement, dans les quarante-huit heures suivant l'événement, concentrer son attention sur un seul média – la radio, par exemple – permet, à défaut d'arriver à penser quoi que ce soit d'intelligent, de saisir à un instant T un échantillon plutôt éloquent des mots d'ordres qu'on nous assène. Notes d'écoute.

 

Le 15 juillet, un journaliste sportif exalté commente (sur le même ton qu'il l'aurait fait pour un match de foot) la minute de silence observée par les coureurs du Tour de France et le retentissement de la Marseillaise qui suit ;

 

Enthousiastes, d'autres soulignent le rôle des nouveaux outils offerts par les réseaux sociaux pour rassurer, voire sauver son entourage : le safety check mis en place par facebook, permet à ses usagers, en un simple tapotement de smartphone, d'indiquer au monde entier qu'on ne git pas parmi les cadavres de la Promenade des Anglais ; et cette émouvante solidarité des Niçois, signalant leurs portes ouvertes à coup de hashtags, si bien qu'on se demande comment les gens faisaient pour ouvrir inconditionnellement leurs portes quand il n'y avait pas Twitter ;

 

Tour de France : un présentateur demande quel sens ça a de continuer dans de pareilles circonstances. Comme si la question ne se suffisait pas à elle-même, il donne la parole à deux agents de propagande du Tour, qui assurent s'être posés la question, mais en être venus très vite à la conclusion qu'il fallait continuer (sans dec'). « Parce que le Sport, c'est la vie, le sport ça signifie la Paix »

 

Vraisemblablement porté cette même conviction, un Niçois se recueille samedi sur la «Prom'», vêtu de son maillot de l'équipe de France et de son drapeau tricolore « parce que c'est ce que je portais la semaine dernière, sur la même place, pour célébrer la qualification de la France pour la finale » tandis qu'un musicien déterminé à redonner le sourire aux gens, distribue en chantant de la pastèque « aux agents, mais aussi à tout le monde », nous apprend France info, avant d'accorder autant de temps d'antenne aux 260 morts du Coup d'État raté en Turquie qu'aux prévisions météo et aux bouchons de circulation ;

 

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Les politologues soulignent avec fascination la simplicité du modus operandi, l'inventivité de Daech, le remarquable délai de 36 heures entre l'attentat et sa revendication, l'avance indéniable qu'elle a sur les États européens, son aptitude à se monter « opportuniste », non pas en récupérant des actions non commises en son nom, mais en saisissant les opportunités partout où elles se présentent … et pointent, en face, l'impuissance du discours des politiciens, plus que jamais en-deçà de la situation, visiblement dépourvus et à court d'inspiration pour rassurer leurs citoyens ;

 

Aux parents d'enfants en bas âge, des psychologues recommandent d'expliquer la situation en s'abstenant d'entrer dans les détails (le sang, les cadavres), et surtout d'éviter de leur faire voir les images, qui n'apportent aucun élément de compréhension. Mieux vaut leur parler de criminel que de terroriste, dit l'un d'eux, parce que c'est plus facile à comprendre. Ça se rattache plus facilement à leur imaginaire – contes, films, jeux videos… Une autre propose une définition simplifiée dudit terroriste : «quelqu'un qui n'accepte pas qu'on ait d'autres idées que lui, ou d'autres religion, et qui, au lieu d'en discuter, tue des gens». Mais que faire si les enfants, comme souvent, demandent pourquoi ? On relèvera sans un certain étonnement qu'aucun psychologue n'invite les parents à évoquer les frappes françaises en Irak et en Syrie.

 

Éliane, une auditrice d'Europe 1, s'est demandée pourquoi et propose une réponse originale: « Qu'est-ce qu'on attend pour renvoyer dans leur pays des crapules pareilles ?» Son argumentaire rigoureux s'appuie sur le fait que, bien qu'inconnu des services de renseignements pour djihadisme, le conducteur du camion avait des antécédents avec la Justice : C'était un voyou, on le savait, et, qui plus est, un étranger. C'est qu'Éliane a bien capté ce que les présentateurs de nouvelles ne disent pas, ce qu'ils n'ont pas besoin de dire tellement l'équation est simple. Le tueur mangeait du porc, buvait de l'alcool, aimait la salsa et les jolies femmes, ne faisait pas le ramadan : comment aurait-on pu pressentir sa radicalisation ? Surveiller les fichés S, les assigner à résidence et menacer de les envoyer en camps de déradicalisation, désormais ne suffit plus à rassurer la population; c'est désormais tous les bronzés – même les plus insoupçonnables – dont il faut se méfier.

 

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À chaque coup porté au nom de Daech, les fachos jouissent. Dans les heures qui suivent le massacre, France info donne la parole à un sénateur FN et on s'adresse à lui comme à un interlocuteur sensible, voire neutre. L'impuissance de la classe politique à émettre quoi que ce soit de crédible offre un terrain de jeu inestimable à l'extrême-droite, qui ne boude pas son plaisir. Les Christian Estrosi et autres commentateurs de droite, cela n'a rien de nouveau et pourtant il ne faut pas l'oublier, ne se gênent pas pour sous-entendre (quand ils ne le formulent pas explicitement) que la montée de menace terroriste s'expliquerait par l'arrivée massive de migrants en France. Il faut s'attendre à ce que les tentacules de l'islamophobie, ou plus exactement – puisqu'il s'agit moins de phobie que de ressentiment, et de tous les arabes, musulmans ou pas – de la haine des arabes, qui creusent déjà bien le sol français depuis Charlie, se répandent avec une ardeur redoublée. Leur progression est diffuse, et aussi grossières soient les voix qui les incarnent, il est urgent de prendre au sérieux la puissance de récupération fasciste du cynisme à laquelle la classe politique impuissante accule.

 

Suzane