Enfin la vague – pensées en mouvement de Paris à Montréal

Se découvrir d'un fil en avril

 

D’un printemps l’autre, nous avons en France un joyeux printemps. Il y eut le Printemps 2015 par le Québec, et c’est au tour de la France d’être (enfin) touchée par la vague des soulèvements entamée en 2010/2011. La période est heureuse, il était temps. On y croyait plus, ou presque. L’ambiance, à Paris surtout, pesait comme un couvercle infâme… On voyait tant de flics partout qu’on aurait dit qu’ils gardaient en eux le bleu du ciel pour laisser s'infuser la grisaille habituelle. Il y avait bien eu l’opposition à la COP21, et il ne manquait pas de victoires pour espérer que la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes continue d’exister malgré les menaces d’aéroport. Il y avait bien des choses, des banquets ou des carnavals contre l’état d’urgence, des manifs par-ci par-là, qui maintenaient une trame de fond, un bruit incessant, mais rien ne semblait prendre assez d’ampleur pour ébranler le poids de l’état d’urgence. Aujourd’hui, ce même état d’urgence continue, évidemment, mais il semble bien plus loin, et les rangées de CRS disposées dans les rues affichent on ne peut plus explicitement leur rôle dans le maintien de l’ordre et la répression. Ils ne sont là que pour nous empêcher de bouger. C’est drôle d’ailleurs, la place de la République à Paris est aussi le lieu du mausolée improvisé pour les victimes des attentats, et la place des rassemblements qui avaient suivi chaque attentat. Au début de « Nuit Debout » la Maire de Paris ne cessait d’ailleurs de rappeler les dangers de tels rassemblements alors que planent les menaces terroristes. On ne pouvait pas mieux mettre en scène ce qu’attendait le pouvoir de nous, la peur et le repli dans la protection. Loin s’en faut présentement, le mouvement a d’ores et déjà gagné sur ce terrain-là. Personne, sauf à contretemps, ne peut expliquer pourquoi cette fois la coupe était trop pleine. C’est l’affront de trop, l’ultime bêtise de ceux qui nous gouvernent d’être aussi explicites en réduisant une de leurs nouvelles réformes à son injonction fondamentale: travailler! Sarkozy lui-même n’avait pas osé, il disait au moins « travailler plus pour gagner plus ». Les socialistes ne s’encombrent plus, ils gèrent, ils disent « travaille! » et c’est tout.. Ça n’est pas passé. En un sens donc, c’était un mouvement complètement préparé, lentement mariné de coupures et violences policières, de lois scélérates et autres glorioles pour les riches, trame souterraine de scandales et colères qui s’enchainent et attendaient leur heure pour pouvoir se dire, et à nombreux.

 

 

Dire "mouvement", c’est peut-être faire abus de langages, ou recouvrir un peu vite ce qu’il faut saisir de la situation présente par les souvenirs des épisodes précédents, ou des dix ans du CPE. À proprement parler, ce n’est pas un mouvement. Il y a quelques grèves, mais aucune n’est assez constante ou importante pour offrir un socle aux mobilisations, pas non plus de contexte ou d’opposition claire à une loi. Certes, l’enjeu porte beaucoup sur la Loi Travail, mais impossible de tout réduire au refus de cette loi. Ce serait d’un malhonnête réductionnisme que de faire fi des cris, ou de la simple colère absolument partagée contre le Parti Socialiste. Oublier surtout que nous étions nombreux à attendre un appel, une occasion, un momentum, à corps perdus. Pas question pourtant d’une forme de montée en puissance, ou d’élargissement au fil du temps. Même sur le plan des confrontations avec la police, ce fut dès le départ épique et tendu. Il y a bien des déplacements, de nouvelles situations avec Nuit debout ou avec telle ou telle manif, mais il semble que depuis quelques semaines déjà le mouvement prend des allures de constantes, de perpétuel conflit dont on ne peut savoir la fin. Précisément, il semble parfois que tout pourrait cesser d’un jour à l’autre, ou continuer pendant des mois.

 

 

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« Continuons le début »

 

En conséquence, l’incertitude est grande, et relance chaque jour les paris. Pour autant, les directions des centrales syndicales jouent toujours la même stratégie d’attente, ils espacent les journées de mobilisation nationale sans les seconder d’appel à la grève reconductible, mettent en scène une opposition tout en se disant qu’elle ne saurait durer, voire qu’elle ne doit pas durer du tout. À part freiner du pied, ils n’ont pas vraiment d’autres plans. Si beaucoup de syndicalistes viennent aux Nuits debout, la jonction n’a rien de simple ou d’évident. Les centrales syndicales ne savent que faire du nouveau, ou plutôt de ce qui se tient loin, à leurs yeux du moins, du travail et des rapports de productions. Qu'on su faire les syndicats québécois des comités de Printemps 2015 ou des appels à bloquer les pipelines?

 

Faut-il par ailleurs en douter? La critique marxiste, dans sa forme simple, reprend à propos du cours des choses sa critique habituelle. Ou bien elle se contente de renvoyer les Nuits debout, et même la plupart des manifs, a leur caractère socialement situé et à l’homogénéité classe moyenne qui y règne selon eux. Ou bien, elle voit une disjonction trop grande entre des manifs contre la loi travail, avec une revendication et une critique du travail, et les occupations de place comme mise en discussion de la politique en général mais sans que ceux et celles qui occupent ces places touchent aux rapports de production. Dans les deux cas, il y a un constat d’une impuissance fondamentale logée au coeur du mouvement, dès son origine, du fait des limites structurelles intrinsèques qui en condamnent d’avance les suites. Que de telles critiques aient une part de vérité, peu importe, puisqu’en s’énonçant, elles reconduisent la même impuissance et ne se traduisent pas en actes par d’autres énoncés (comme cela devrait être fait par rapport à la grève générale à Mayotte par exemple, ce qui sera tenté en France le 10 mai, lancé par quelques appels « joue-là comme à Mayotte »). Et si l’on s’y penche, ces critiques ne voient pas combien elles mentent, combien quelque chose d’autre se joue tard le soir sur les places, ou comment de toutes façons ce sont ces limites dîtes sociales qui sont potentiellement éclatées et exposées. Si l’impossibilité de mettre en crise les rapports de productions est une limite si courante, nous n’avons qu’à discuter les possibles déplacements d’une telle impasse. De toutes façons, ceux qui énoncent une telle critique sont précisément tout aussi incapables eux-mêmes de retrouver ces dits rapports, sauf à faire un appel vague à la présence ou l’absence des catégories qu’ils jugent les plus exploitées. Dans des formes plus intéressantes, des textes marxistes font sans doute l’éloge du retour de la lutte des classes, via la loi travail, et convoquent les violences urbaines comme l’absence de revendication et preuve s'il en faut encore de l’auto-négation nécessaire du prolétariat. En pratique, des formes de comité d’actions se multiplient pour trouver des moyens à l’expansion des grèves et des refus du travail. C’est la seule route possible pour multiplier les espaces du mouvement.

 

Car en l’absence de montée en tension, ou du moins d’enchaînement logique ou linéaire des coups et contre-attaques, c’est la multiplication des espaces et des temps du mouvement qui en assure la durée, les occasions et les surprises, et qui pourrait continuer de le faire. Quand au 31 mars, les occupations de places ont commencé, cela a créé une forme de centralité, l’espace de rencontres possibles, une forme de carré Berri en plein Paris où retrouver du monde et tenter des départs en Manif. Pour s’offrir de la mobilité, il fallait s’inventer un centre. Le mouvement s’est élargi à d’autres moments que les manifs nationales, au risque de trop se centrer sur la place. Les Nuits debouts ont les limites de leurs forces. Elles sont semblables à Occupy, comme espace de discussions, de prises de paroles où chacun se découvre une histoire, avec le risque que chaque histoire reste énoncée comme affaire individuelle, témoignages solitaires qui se succèdent les uns aux autres dans des AG qui durent des heures. On peut même citer Rancière pour le dire et cela montre combien tout le monde s’aperçoit aujourd’hui des limites de la démocratie aussi directe soit-elle:

 

Une assemblée populaire ne doit pas être seulement une assemblée où chacun vient, à son tour, exprimer son problème ou sa révolte et plaider pour la cause militante qui lui est particulièrement chère. Nuit debout, comme toutes les occupations du même genre, rassemble d’une part des individus désireux de recréer du commun mais aussi cette multitude de militantismes partiels, spécialisés, qui se sont développés dans le même contexte de privatisation de la vie publique et de rejet des « avant-gardes». C’est important que le droit de toute voix soit affirmé, mais une assemblée doit pouvoir décider de quelque chose et non simplement proclamer « on est tous égaux ». Une assemblée doit donc se manifester par des décisions, des luttes et non simplement par une figuration formelle de l’égalité.(…)

La démocratie, cela veut dire, au sein même du peuple démocratique, des positions qui entrent en conflit les unes avec les autres et pas simplement la succession au micro d’une personne qui vient parler du marxisme, d’une deuxième qui évoque les droits des animaux et d’une troisième qui rappelle la situation des migrants. Il faut plusieurs types d’assemblées : des assemblées où chacun puisse dire ce qu’il veut, parce qu’il peut aussi y surgir quelque chose que l’on n’attendait pas, mais surtout des assemblées où l’on se demande : « Qu’est-ce qu’on fait là et qu’est-ce qu’on veut ? » Le problème de la démocratie est d’arriver à constituer la volonté d’un peuple. Sur quels mots d’ordres décide-t-on qu’on va faire peuple, qu’on peut construire un collectif démocratique ?

 

L’absurdité, de toute façon, c’est que même à République les rapports de pouvoirs ne sont évidemment pas effacés. La commission démocratie, en charge de l’organisation des débats et de la parole, est bien la seule dont les membres ne varient pas, de même que les collectifs de modérations imposent avec les formes qu’ils plébiscitent certains choix tactiques et surtout certaines paroles ou réponses plutôt que d’autres. L’enjeu, ici comme ailleurs, est dans la machinerie, dans l’infrastructure logistique et l’organisation pratique de la place. Les forces de police l’ont bien compris, en empêchant depuis le début par des expulsions très matinales (vers 4,5h du matin) toute construction en dur, toute logistique durable. Les services de nettoyage de la place succèdent chaque matin aux forces de police. Les nuits debout sont tolérées, tant qu’elles restent dans le cadre. On le voit depuis le 31 mars, la répression des manifs et des actions de rues, et tolérance paisible des discussions qui ont lieu sur la place tant qu’elles n’engagent pas à l’action, du moins dans l’immédiat. Les nuits en marche sont bien moins souhaitées, et la police est même aller jusqu’à remercier les organisations des nuits quand il n’y avait pas de débordements.

 

Nuit Debout 4 Paris crowds

 

 

« Ramène ta planche »

 

Le risque est parfois dans l’éloge inverse, plutôt que de glorifier l’interminable succession des opinions « all inclusive », tout miser sur la casse des vitrines et en faire l’alpha et l’omega de tout nos jugements sur la situation, sans qu’à force de le marteler on sache exactement ce qui est à défendre, piégés par une diversion. Toute la difficulté présente est dans les liens à trouver entre l’occupation des places et les manifs sauvages, pour que ni les unes ni les autres ne finissent par tourner à vide ou être interdites par les mêmes polices.

Présentement, les principaux moments restent les temps de manifs. Elles font toutes la occasions du mouvement depuis les débuts. On continue bien le début en continuant de marcher, et Paris reste magique, mais que faire?

Une tentative, jeudi 28 avril, était de construire/reconstruire un château commun, une forme de forteresse, de lieu en dur qui persisterait, où l’on pourrait rester, occuper pour de bon et multiplier les occasions de rencontres. Peut-être est-il arrivé trop tard, ou trop tôt, nous n’étions pas assez pour empêcher la police de le détruire avec violence aussitôt construit et les métros fermés. La police a même fait preuve d’une grande brutalité pour l’affirmer.

 

Elle ne cesse de le faire, évidemment, et c’est même une des choses centrales aux dynamiques de ces dernières semaines (comme pour les manifs qui avaient suivi les violences policières aux lycée Bergson en mars). Difficile toutefois de dire comment y faire face. Il y a régulièrement des blessés, et jeudi dernier un manifestant a été éborgné par un flashball à Rennes, mais même cet aspect là ressort assez peu, finalement. On voit peu de témoignages, et on ne sait pas toujours ce qu’il en est exactement. De façon très claire, les violences ne sont pas les mêmes selon les manifs. Une fois, ce sera multiples tirs de flashballs, d’autres fois, des massacres à la matraque, ou d’autres encore, une avalanche de gaz. Les moyens sont à chaque fois choisis, déterminés selon la conjoncture et les situations par les stratèges du maintien de l’ordre, quitte à ce que parfois il ne s’agisse que de rendre les coups qu’ils ont reçu. Jeudi, par exemple, dans la journée, les flics avaient subi bien des coups sur Paris, et le soir même, ils étaient clairement fâchés. Depuis peu, il faut aussi souligner combien les CRS encadrent la place et empêchent bien plus les départs en manif qu’il y a quelques semaines.

Les brutalités policières déclenchent souvent une vague de soutien, et jusqu’à présent les divisions habituelles sur violence et non violence n’ont pas réussi à s’imposer et diviser. La question ne se pose pas, heureusement. Toutefois, lorsque les journaux titrent sur la violence de l’expulsion de jeudi soir, on peut être sûr que cela fait peur à beaucoup de monde, tout comme certaines manifs sauvages suivies de près par la police ont effrayé un peu de monde. Comment se défaire de la peur, à plusieurs? C’est une question centrale aux suites possibles des prochains temps. Même dans les manifs, la capacité de se défendre, de maintenir un cortège, de ne pas être pris en nasses (c’est à dire qu’une partie de la manif se voit encerclée par la police et coupée du reste, voire tabassée ou interpellée), elle est absolument décisive autant pour que les manifs durent que pour pouvoir être offensifs.

 

Après jeudi soir, vendredi et samedi étaient bien plus tranquilles. Des concerts occupaient la place, laissant un temps pour l’occupation proprement dite, mais pas beaucoup de manifs sauvages. Tout attendait la manif du 1er mai, qui, à ce qu’en disent tant les syndicats que la police rassembla moins de monde que précédemment, mais fut pour autant l’occasion d’une belle manif.

 

 

« Nous sommes tous des casseurs »

 

Le cortège de tête qui mêle black blocks, gauchistes en tout genre, badauds, cortège des comités d’actions, interfacs, coord nationale étudiante, militants divers, manifestants sans orgas, etc. est à chaque manif plus massif, et pour une fois depuis longtemps, il fait beau et plutôt bon. La manif est déclarée, autorisée, mais des troupes de gardes mobiles se placent sur les trottoirs et longent en permanence l’avant de la manif, menaçant parfois de charger. Ils sont une menace, mais aussi une cible toute désignée, et régulièrement volent vers leurs casques tout ce qui se ramasse et se lancent, pierres, bouteilles de verre, poteaux de bois, pétards, etc.. L’ambiance dans la manif reste très agréable, assez collective et joyeuse. Sans que l’on sache dire comment ou pourquoi, quelque chose se tient, et fait exister la manif. Les violences policières sont de plus en plus dures, mais beaucoup viennent justement masqués, casqués, protégés, pour qu’il soit possible de rester en grand nombre. A un moment, au prétexte sans doute d’un surplus d’envois sur leurs têtes, ou fâchés de trop entendre que « tout le monde déteste la police », les CRS font une percée et séparent une grande partie du cortège de tête du reste de la manif à l’aide de quelques lancées de gaz. Il y a quelques tentatives de les faire repartir pour réunir la manif, mais qui pour cette fois ne fonctionnent pas malgré des débuts d’affrontements et le fait que 2 lignes de CRS qui séparent la manif sont ainsi prises en potentiel étau entre les deux cortèges.

Une chose surtout, c’est qu’outre le gaz à plein tubes (dont beaucoup de gens apprennent à se protéger par le port de masques, lunettes, et les sérums et autres), les policiers font depuis des semaines un usage massif des grenades de désencerclement. Or, chaque fois, elles explosent en propulsant tout autour des éclats de plastiques qui blessent, déchirent la peau, coupent au sang. Dans la manif, ils les lancent très près de la foule, sans inquiétudes. On a tout au plus quelques secondes pour s’écarter, et rien de facile dans un cortège très serré. On entend vite après des cris d’appels aux équipes de médics’ auto-organisées qui sont dans les cortèges. Chaque lancée, ou presque, provoque des blessures. Le niveau des violences policières a décuplé depuis le CPE, par exemple. C’est rendu démesuré. L’usage de telles grenades, c’est comme si à chaque attaques qu’ils subissaient ils répliquaient en cherchant à mutiler. Pour eux, c’est devenu banal, cela fait partie de leurs moyens d’actions. Quand ce ne sont pas les grenades, ils tirent au flashball à la volée (une des pancartes de la manif disait « ce soir il me manquera peut-être un oeil »).

Les armes non-létales c’est pour la police le droit de tirer dans le tas, peu importe les blessures qui s’en suivent, et les manifs de ces dernières semaines le prouvent. À chaque occasion de manif, tout le monde s’attend à ce qu’il y ait des blessures. Il est terrifiant de voir pourtant à quel point l’usage répété de telles armes tend à les inscrire dans les moyens courants et quotidiens des forces de l’ordre. Certes, ils ont par essence le monopole de la violence légitime, mais leurs moyens sont en partie limités, en partie contrés par le droit ou par le souci de gérer une population et l’image de la police, et présentement il y a une extension très large des violences qu’ils peuvent se permettre. Au même moment, les nouvelles lois pénales réduisent à presque rien la nécessité d’un contexte de légitime défense pour que les policiers puissent ouvrir le feu. Pour autant, la solidarité ne faiblit pas.

 

 

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Le dimanche 1er mai donc, la manif a continué de se tenir, attaquant parfois, poussant les flics de manière « pacifique » mais déterminée, pour qu’enfin les cortège se rejoignent et finissent à la place de la Nation. Les flics nous auront gardé immobiles un bon moment, espérant que le reste du cortège adopte un autre parcours et se sépare de la part du cortège encerclée par la police, mais sans succès, même la CGT ne déviera pas. Arrivée place de la Nation, on profite du soleil, on boit une bière, on traine, et dans le même temps des affrontements commencent avec les policiers disposés autour de la place. Dans un tel cas, quand ils sont déjà en surnombre tout autour de la place, c’est sans but précis, sans lignes à franchir, mais pour avoir de l’espace et du champ libre. Quand les policiers inonderont complètement la place de gaz, il y aura une entrée massive dans le métro pour partir en nombre vers République.

 

À République, il se tiendra une AG où se succèderont plusieurs prises de parole, notamment par rapport au lycée Jean Jaurès squatté par les migrants et au campement sauvage de Stalingrad qui, en effet, sera expulsé le lendemain matin. Dans ces soirées là, la place est un peu chaotique, et d’autant plus ce dimanche: d’un bord de la statue (où sont d’habitude les teuffeurs et l’électro), se tenaient des concerts de René Binamé, puis d’autres, de l’autre bord se tenait l’AG et entre les deux ou alentour des manifestants, des passants, des discussions, des débuts de fêtes ou d’apéro. Le dimanche soir, il y a aussi tout un groupe qui essaiera de s’attaquer au magasin Go Sport dont les vitrines trônent fièrement sur la place depuis des semaines. La vitre resistera pourtant aux coups de marteau. Une ligne de CRS, en grand nombre tout autour de la place mais encore au loin dans l’ensemble, s’avancera pour essayer de les empêcher et se verra repoussé. Ils ne gazeront pas encore beaucoup, sans doute du fait de la grande foule encore présente sur la place. Là encore, des objets en tout genre leur seront lancés, pendant que d’autres feront une ligne devant eux, les mains en l’air, préférant tenter de les repousser ainsi. Le mélange des deux stratégies fut un peu chaotique, mais cela fonctionnera pendant un bon moment. Le concert pendant un temps continuera du pareil au même, et tout restera plutôt festif. Le mélange des ambiances était assez drôle, et participera d’un grand air de chaos dans le coeur de Paris. C’est d’autant plus plaisant que cela dure depuis des semaines…

 

Cela dure mais le mélange, lui, ne tient pas toujours longtemps. A force de gaz, et de début de mouvement de foules pour éviter les palets de gaz, le camion sono du concert décida de partir, et pas mal de monde avec lui. La place perdit de sa foule. Le chaos a des joies et des défauts. Il fait place à une multiplicité d’initiatives mais se disperse vite en cas d’attaques, n’aidant pas toujours à faire bloc pour rester. Les choses oscilleront longtemps. Deux lignes de CRS mettront tout leurs efforts dans la protection des vitrines du Go Sport. Un feu de joie s’allumera sur la place, alors que le froid tombe, et que des pavés de la place commençaient à être défaits pour remplir d’autres usages. Du gaz sera lancé périodiquement, et les premières sommations pour quitter la place seront lancées. Il y eut des affrontements de temps à autre. Un grand nombre est encore là pour trainer, boire un coup, profiter du moment. Ce n’est que peu à peu que la place se videra en partie, et qu’il restera quand même plusieurs centaines de personnes qu’au bout d’un moment les CRS disposés tout autour vont encercler et nasser pour faire partir tout le monde et « libérer » la place. Encore une fois par contre, les grenades de désencerclement lancées sur la place vont faire plusieurs blessés. Mardi, la loi commence à être discutée à l'Assemblée Nationale, un jour de pause et tout repart peut-être. Il faut trouver comment continuer à tenir ensemble, et surtout limiter les blessures, combattre leur plein droit au tir free for all. Ils nous reste à construire des suites.