Comment partir un feu ? Une invitation.

 

Ce texte nous est parvenu, selon toute vraisemblance, du Sud des États-Unis. Nous l'avons aimé et traduit.

 

 

Droit au but : notre civilisation s'effondre

 

Sa chute est bien documentée : philosophes, scientifiques, politiciens, stratèges militaires, économistes et même la NASA ont commencé à sonner l'alarme de la catastrophe écologique, la singularité technologique et l'effondrement général de la vie comme on la connaît. Les piliers médiatiques n'apparaissent pas moins paniqués que les franges environnementalistes et survivalistes du passé : l'Arctique fond, les adolescents japonais abandonnent toute sexualité, une entreprise privée veut construire une colonie sur Mars, l'Europe est pillée par des activistes cagoulés et l'humanité pourrait bien s'éteindre avant la fin du siècle.

 

À travers tout cela, au précipice de l'absurde, il y en a qui s'organisent pour sauver l'humanité en dissolvant toute vie civile dans un continuum guerrier. Les urbanistes travaillent avec les spécialistes militaires pour mieux prévenir ou contrôler les moindres perturbations. SmartGrowthers et capitalistes verts espèrent maintenir les niveaux actuels d'exploitation sans les stationnements et les combustibles fossiles. Les cybernéticiens ne peuvent plus cacher leurs fantasmes impériaux : « imaginez pouvoir télécharger un esprit criminel sur un ordinateur pour simuler un emprisonnement éternel! Pensez à toutes les ressources que nous pourrions sauver! » Pour tenir le tout en place se trouvent les citoyens qui aspirent à la tranquillité, qui défendront cette civilisation et ses fausses idées tout comme tant de paysans ont jadis lutté pour Louis XVI, le Tsar Nicolas, et un million d'autres régimes agonisants.

 

Et cependant, une lutte mondiale – une gigantesque lutte planétaire – a émergée de cet édifice en décombres. Une vague insurrectionnelle a submergé tous les continents habités. Tunisie, Égypte, Espagne, Grèce, Italie, États-Unis, Libye, Syrie, France, Chili, Japon, Canada, Brésil, Turquie, Bosnie, Taiwan, Ukraine et au-delà. Partout les gens ont décidé de lutté pour une autre manière d'être au monde – pour une vie vraiment valable d'être vécue. Les mêmes techniques apparaissent à travers le monde et sont raffinées pour adhérer aux conditions locales : occupations de places et de bâtiments, barricades enflammées, réappropriation et communisation immédiate de nourriture et de vêtements, manifestations masquées, cocktails Molotov, cliniques de rue, fuites et piratages d'informations, blocages d'autoroutes et grèves. En 2008, nous regardions émus la Grèce sombrer dans les flammes. Maintenant, les scènes similaires sont devenues celles du quotidien. Nous ne nous attendons pas à ce que l’histoire se dissipe de sitôt.

 

En somme, il y a un côté organisé pour préserver cette civilisation par-delà chaque crise qui annonce sa chute imminente, et un côté qui s'organise pour insuffler une réalité autrement différente de celle qu'on nous prépare. Ces deux partis, situés sur chaque pôle d'un ordre en ruines, sont les forces qui constituent une guerre civile globale. Ce conflit ne peut pas être réduit à un débat sur qui devrait gouverner, ni sur quelle sorte de gouvernement nous devrions avoir. Ce conflit transcende les questions d'économie ou d'inégalité sociale. Ce conflit a à voir avec le futur de la vie humaine et non-humaine, avec le sens de la vie dans un temps où toute interaction sociale est productrice d'information informatique. Nous sommes entrés dans un nouvel âge géologique marqué dans son émergence par une tragédie fantastique, et devons nous attaquer aux vraies questions de notre temps : Que signifie être humain au 21e siècle? Comment se nourrir dans un désert, dans un dépotoir nucléaire, dans les cendres d'une métropole? Comment rencontrer ceux qui sont piégés dans le dégât rural et banlieusard? Comment poursuivre nos désirs? Avec qui vivre – et comment? Comment apprendre? Comment s'aimer nous-mêmes et mutuellement? Nous devons être prêts à voir notre situation pour ce qu'elle est, et produire des réponses pratiques à ces questions. Le monde entier est en jeu.

 

Nous voudrions que chaque situation insurrectionnelle, perçue à une échelle globale, puisse devenir permanente. Nous voudrions vivre au dedans de ces phénomènes, dans de ces communes qui se nourrissent, s'habillent, débattent, dansent et luttent, espèrent et s'étendent ensemble. Nombre d'obstacles nous barrent la route – toutes ces réponses toutes faites aux questions que nous n'aurions jamais dû poser, barbelés aux bords du chemin pour nous prévenir de ne pas errer ailleurs. Alors quoi? Nous voudrions en faire une halte, tout de suite; mais à la fin de la journée, la force de notre « non » dépendra de la puissance collective qu'il porte. Et cette puissance reste à bâtir.

 

 

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Acquérir des lieux. Pirater la radio. Construire des fours. Apprendre à cuisiner. Apprendre des langues. Trouver des armes. Ouvrir des commerces. Occuper des bâtiments. Mettre en place des cafés. Des restos. Des pizzerias. Des librairies. Permaculture. Panser les plaies. Des machines. De grandes marmites. Des vergers. Construire des amitiés. Trouver de l'équipement vidéo et faire des documentaires. Parler à des camarades âgés. Apprendre les arts martiaux. Lire. Voyager. S'apprendre. Écrire des journaux. Jauger les temps difficiles. Piller. Tenir des rendez-vous régionaux. Écrire des bulletins internes. Raffiner l'art du sabotage. Distribuer de la contre-information. Presses offset. Matériaux bruts et moyens de production. Trois mille gamelles de camping. Kits de survie. Semences bio. Partager pensées, impressions et pratiques. Apprendre l'histoire et en tirer des leçons. Construire des tables. Faire de l'art. Aller dans les bois. Retraites d'été. Partys dansants. Trouver des voitures. Voler de l'argent. Déménager à proximité. Partir des émeutes incontrôlables.

 

 

Au cours des derniers quatre ans, nous avons délibérément et par tâtonnements entamé le processus de nous constituer comme force matérielle et insurrectionnelle. Nous nous sommes trouvés dans les parcs et les rues, transfigurés comme tout l'était en ces quelques mois d'Occupy. Même si notre histoire trouve des origines dans des rencontres fortuites – école secondaire, shows punk, milieu de l'art, cafés, bars – nous pourrions situer l'émergence de notre puissance collective dans la vague insurgente que nous avions contribué à façonner. En chemin, nous avons été inspirés par quantité d'autres qui s'organisaient à leur propre manière : collectifs de hackers, fermiers urbains, créateurs DIY, apologistes de la crise et débrouillards du quotidien.

 

En ces temps, nous avons bien appris que l'environnement où nous vivons – qu'on l'appelle capitalisme, civilisation, empire ou occident – a été construit pour prévenir la formation de toute véritable menace au présent système. Les identités politiques qui nous sont offertes – anarchiste, environnementaliste, marxiste, socialiste – ont été construites pour un moment historique maintenant dépassé. Au fil des décennies, elles ont cessé d'accumuler les moyens par lesquels se mènent les vraies luttes. Nous délaissons ce fardeau en ce qu'il a d'affaiblissant, mais tenons d'autant plus à ce qui nous donne de la force. Alors que nous avons lutté ensemble, alors que nous avons pris de l'âge, nous avons été confrontés par nombre de forces qui ont menacé, et qui menacent encore de nous séparer. Contre cette tendance à la dispersion, à la perte, au retour à la solitude du capitalisme ordinaire, à l'empêtrement dans le nihilisme, nous avons choisi de tenir les uns autres. Ce ne fut pas simplement une décision théorique, mais une pratique vécue. Ayant expérimenté le fait que chaque mouvement social et chaque lutte prend fin à cause d'une incapacité à créer les conditions de sa prolongation, nous avons choisi de créer une offensive pouvant se soutenir elle-même.

 

Nous devons découvrir dans chaque moment ce qui nous met en relation avec notre puissance, notre potentiel. Nous devons défaire ce qui nous en sépare.

 

Le processus de construction en puissance est à la fois toujours-déjà commencé et nécessite continuellement une infinité de nouveaux commencements – commencements qui arrivent au sein de ce qui est immédiatement présent et disponible. Avec ce texte, nous entendons inciter à la formation d'un territoire révolutionnaire à travers notre région. Nous écrivons pour répondre à la question que nous nous posons quotidiennement : « Mais vraiment, que devrait-on faire? » Nous avons gaspillé trop de temps à l'éviter, cette question, et avons constaté la pauvreté des réponses communes. Trop souvent, les gens que nous rencontrons ne considèrent la possibilité de vivre différemment que comme une brève idée, et se perdent dans un désir compulsif soit de retourner à la normale ou d'identifier la communauté politique préexistante dans laquelle toute l'énergie devrait être investie. Alors que les amitiés sont cruciales pour notre lutte, nous croyons corps et âme en la capacité de chacun(e) à commencer immédiatement le processus de constitution d'une puissance révolutionnaire, nonobstant sa situation. Il devrait aller de soi qu'il n'y a pas de gardien aux portes : n'importe qui, n'importe où, peut et devrait commencer d'où elle est. Immédiatement.

 

Dans ce qui suit, nous présenterons notre vision d'un possible futur proche et offrirons des suggestions pour sa réalisation, d'une position au départ faible et isolée à une situation de puissance révolutionnaire exponentielle. Cette vision en est une que nous avons élaboré ensemble sur plusieurs années – dans des voitures ou des conversations tardives, dans des bars et des parcs, avec des camarades de notre ville et de partout au monde. Les suggestions pratiques ici proposées devraient être comprises comme des possibilités réelles, chacune étant liée à la suivante par une cohérence stratégique. Nous demandons que vous puissiez penser à votre propre vie, à vos propres amis, vos propres inclinaisons – pour considérer pleinement, au-delà de ce qui est exprimé ici, la possibilité de créer une brèche permanente.

 

 

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Une chose est claire dès le départ : il n'y a aucun moyen que nous ne puissions réussir seuls. Ce qui est exigé est quelque chose qui « me » transcende comme acteur individuel et chaque manière dont j'ai été enseigné à me lier au monde, aux amis, à moi-même. D'où ce premier pas pratique dans la guerre au statu quo : se trouver.

 

En vérité, les insurgés potentiels sont partout. Là où le mouvement ouvrier avait des usines pour se rencontrer et la grève pour identifier les lâches, nous avons tout l'espace métropolitain pour se lier et d'innombrables méthodes de subversion pour identifier qui est qui : l'émeute, le vol, le blocage, l'occupation. Les cafés, restaurants, bars, gyms, universités, jardins communautaires, librairies, cercles de lecture, galeries d'art, parcs, conférences de hackers, marchés de maraîchers, salons : tous ces endroits sont traversés par des lignes d'antagonisme, par des partis et des partisans, des conflits et des conséquences, qui sont camouflés juste dessous la surface du discours civilisé. Avec une certaine attention, nous pouvons nous rendre sensible à ces antagonismes. Pour nous, cela implique que les camarades potentiels puissent rôder dans des endroits où nous ne pensons pas à regarder d'ordinaire. Afin de composer de nouveaux rythmes de révolte, nous devons nous accorder aux mélodies de lutte et de passion qui excèdent sinon échappent à toute reconnaissance par le moyen des catégories sociologiques et politiques qui nous ont été assignées.

 

La consistance politique d'une amitié émerge quand nous sommes affecté(e)s par une inclinaison similaire, quand nos savoirs et nos pouvoirs interagissent et s'entrecroisent de manière à prolonger notre puissance. Je suis attaché à l'ami par une expérience de l'élection, de la compréhension ou de la décision qui implique que l'accroissement de sa puissance entraîne l'accroissement de la mienne. Symétriquement, je suis attaché à l'ennemi par élection, cette fois d'une divergence qui, pour accroître ma puissance, implique que je le confronte, que je mine ses forces. Certains événements nous rendent plus que nous ne sommes, alors que d'autres nous dissolvent, nous dévitalisent. Nous devons nous sensibiliser à cette réalité et courir tête première vers celui-là et fuir, en dépit de la douleur occasionnée, celui-ci.

 

Les rencontres initiales ne peuvent paver la voie à des intensités éthico-politiques qu'à condition d'en élaborer les conséquences à leur terme. Le problème n'est pas que certains ne connaissent pas les enjeux, pas plutôt l'état général de séparation et de neutralité. Dans notre société, les gens sont unifiés par de futiles évidences esthétiques et des identités distribuées par l'économie et la charade politique. Soit ces unités fausses constituent des limites supprimant les différences, produisant des formes homogènes et indéterminées (organisations de masse, cadres révolutionnaires, milieux militants), soit elles provoquent de fausses distinctions, affairées à déconstruire les premiers signes d'une intensité. Les relations sont typiquement tenues ensemble par de simples intérêts communs – la monnaie des clubs sociaux, les cliques, les collections, les « communautés » instagram et les éternelles sous-cultures. Quand que ce qui nous est commun est laissé aux intérêts partagés ou aux similarités esthétiques, nos relations deviennent facilement cartographiables, et donc aisément gérables, fixées en identités digérées, sécurisées.

 

Nous ne surpasserons les limites des subjectivités superficielles que par l'élaboration – la création, la généralisation, la concrétisation et la défense – d'une disposition éthique dans le monde. Une éthique, pas une morale : une morale consiste en un million de petite règles sur comment nous devrions vivre nos vies, et un millier d'hypothèses pour les produire. La moralité est ce qui se performe en salle d'audience, en classe, à l'église, et qui en soi ne fournit aucun chemin vers une nouvelle manière de vivre. Une éthique, pas une identité (travailleur, étudiant, pauvre, riche, blanc, femme) : les identités nous sont toujours fournies par une infâme collusion entre la démocratie et facebook. Au contraire, la question éthique est la question de comment être au monde. Non pas existentiellement, mais tactiquement. L'élaboration d'une éthique est précisément ce qui est endigué par l'éventail de dispositifs qui constituent l'environnement hostile où nous devons actuellement vivre : les flics et la prison, évidemment, mais aussi les tourniquets de métro, la réification et la privatisation des savoirs techniques, la gérance de la révolte, l'autoroute. Si une éthique est permise en ce monde, ce n'est que comme épidémie de la déficience existentielle : l'hégémonie d'une manière de vivre unidimensionnelle, qui exige que chaque idée divorce de ses conséquences, que chaque passion « s'arrête là où commence celle des autres ». L'unification de ce que nous croyons avec ce que nous faisons est la base de toute véritable libération. Que cela arrive à une fête, un concert, une manif, une usine, une épicerie ou ailleurs – toujours, la police accoure.

 

Il serait insuffisant de dire que toutes les choses passionnées sont également bonnes – c'est le pluralisme libéral qui en est venu à dominer les marchés de consommateurs et le cercles académiques depuis un demi-siècle. Alors que l'environnement dans lequel nous vivons est coordonné pour prévenir l'émergence de tout conflit, le fétichisme du conflit pour lui-même manque sa cible. Comme nous le voyons en Ukraine, les antagonismes contre l'État peuvent prendre une multiplicité de formes – incluant les fascistes aux barricades. Une disposition communiste – c'est-à-dire de l'abolition de la propriété et de son état – sera une continuité tenant chacune de nos actions ensemble; un refus anarchique du contrôle et de la réification sera la base pour la prolifération des possibilités insurrectionnelles.

 

L'intensité émotionnelle et affective de nos relations doit se manifester dans une consistance matérielle. Négliger ce point mènera inévitablement à notre dislocation. Chaque décision de vie – où nous vivons et avec qui, où nous trouvons à manger et comment nous le partageons, comment nous trouvons de l'argent et comment nous l'utilisons – est une question qui peut recevoir plusieurs réponses. Ce qui apparaît initialement comme une responsabilité individuelle est toujours susceptible d'être reconsidéré comme une opportunité d'accroître notre puissance collective.

 

 

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Au début, ce qui est partagé est petit et se présente dans des moments fuyants : un somptueux dîner de bouffe volée; de jeunes graffiteurs qui piquent des canettes, partagent le butin et frappent la ville ensemble la nuit; une conspiration de baristas qui volent du café au travail et le partagent à la maison. Au fil du temps, s'organiser pour être capable de mettre plus en commun. Vivre ensemble. Partager les repas. Partager l'argent. Collectiviser le revenu, construire des fermes, partager des techniques de vol et de détournement d'allocations. Apprendre à cuisiner pour deux, ensuite quatre, ensuite vingt, ensuite mille. Construire une force suppose de toujours chercher des moyens d'accroître notre puissance collective et de s'organiser pour la mettre à l'œuvre. Les compétences et les savoirs spécialisés doivent être pillés des mains des marchés intellectuels auxquels ils sont destinés. Les remèdes alternatifs, les garages auto, la construction de maisons, la gestion des comptes, la permaculture, la programmation et le travail légal peuvent tous être rendus à l'usage commun. Une pratique établie de partage dans l'abandon de toute forme de balance de réciprocité peut créer une impression d'aisance entre nous qui, laissée à elle-même, pourrait être dangereuse. Normalement, ces formes de soin et de support mutuels ne peuvent jamais s'étendre hors du couple monogame ou de la famille nucléaire. En construisant nos vies en commun, le besoin d'argent et de comptabilité entre nous devrait devenir moins pratique, moins nécessaire, et généralement moins absurde. Nous pouvons partager tellement plus que nos listes netflix.

 

Pour cela, nous avons besoin de lieux. De lieux pour nous réunir, des adresses pouvant être publicisées parce qu'elles ne sont liées à un nom, des lieux qui peuvent contenir plus de gens qu'une maison. Des lieux où produire, qui ont assez de place pour entreposer l'équipement nécessaire pour réparer le chariot à son. Des lieux pour imprimer les journaux, équipés avec des presses industrielles et des tables à dessin. Des lieux de rencontre : café, restaurant, pizzeria, librairie, gym, brasserie. Des lieux à louer. Mieux : des lieux achetés, des propriétés. Ne pas laisser la hausse des prix nous éloigner des bouts de ville que nous devrions occuper.

 

Pour être clairs, nous ne proposons pas la simple possession de terre ou de pratiques pour nous y « retraiter ». Nous voulons bâtir une lutte, une insurrection ayant lieu à même la vie quotidienne et non pas dans son évitement, une révolte qui serait une pulsation, un rythme angulaire d'évènements et de ruptures moléculaires, de constante subversion. Une maison communale au milieu d'un village peut indifféremment devenir le nœud d'une réalité partisane ou un fardeau collectif. Il ne sera jamais suffisant de simplement accéder à la propriété. Nous devons faire territoire en accroissant la circulation et la densité des relations partisane dans et entre les lieux. Il y a peu d'intérêt à s'obséder sur la moralité ou les « dynamiques internes » de telles aventures. Éviter de s'exploiter et tenir ensemble ce que cette société sépare : la théorie et la pratique, l'action et la contemplation, la pensée et l'affect. Quand une chose devient un fardeau, on peut l'abandonner. Nous voulons gagner en force et en énergie avec le temps, et non pas perdre – alors fais ce qui te meut.

 

Ensemble, nous devons apprendre comment fonctionnent les dispositifs qui nous gouvernent et développer des sciences pouvant dévoiler leurs vulnérabilités. Nous devons partager des outils pour une pensée tactique pour une vision stratégique, pour une connexion poétique. Nous devons mieux comprendre comment notre environnement nous enserre et nous divise, comment les idéologies nous gardent dociles, par des opérations très concrètes. Mais nous devons également apprendre et partager des méthodes d'accumulation de ressources, d'escroquerie et de conspiration insurrectionnelle. Quand apparaissent des opportunités d'emplois stratégiques, elles devraient nous revenir en un clin d’œil. Quand des arrivages opportuns nous parviennent, nous devrions toujours avoir des moyens de les récupérer – « c'est tombé de l'arrière d'un camion ». Quand une émeute éclate, nous devrions savoir comment l'étendre et comment bloquer les communications policières. Quand des agents d'immigration se préparent à rafler nos quartiers, nous devrions savoir comment prévenir les concernés et les aider à s'échapper. Quand un camarade s'engouffre dans la dépression, il ne devrait pas pouvoir douter de notre amour pour lui. La nature technique de ces problèmes devrait être pleinement reconnue.

 

Au siècle avant le dernier, le Sud des États-Unis était strié par une vaste conspiration. Une consistance stratégique liait les teamsters, les tireurs d'élite, les traducteurs, les vigies, les saloons, les hôtels, les églises, les fermes, les rumeurs et les esclaves littéralement sur des milliers de kilomètres. Les partisans de cette conspiration étaient suivis, épiés, chassés et réprimés. Leur capacité à transformer leurs vies en une pratique collective les rendait résilients à ces opérations. Ils faisaient la contrebande de centaines de milliers de fugueurs hors de l'esclavage. La question de savoir s'il s'agissait d'une attaque des institutions commerciales de l'époque ou d'une simple construction d'alternatives ne nous concerne pas ici, et nous doutons qu'elle les concernait alors. Nous croyons que notre scénario actuel pourrait bénéficier de l'adoption de cet héritage comme d'un horizon historique à contextualiser et raffiner.

 

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De tous les côtés, nous serons confrontés par ceux qui souhaitent briser notre élan en prétextant que nous ne cherchons qu'à bâtir une nouvelle société à même celle-ci, ou que nous ne sommes que des extrémistes concernés par la seule destruction. Nous ne pouvons que hausser les épaules devant ces crétins qui un jour nous traitent de nihilistes et le lendemain de lifestylistes. Nous reconnaissons ces divisions comme un binôme fondamental de la logique impériale : le normal et le pathologique, le citoyen et le criminel.

 

Les luttes et les antagonismes sont normalisés quand ils sont forcés de s'articuler sous la forme d'une négociation avec l'État, le capital ou d'autres institutions. C'est le domaine de prédilection du militantisme et des mouvements de « justice sociale ». La tentation de s'engouffrer dans les organisations communautaires, de droite ou de gauche, est persistante et compréhensible. Ce que ces groupes – églises, organismes sans but lucratif, syndicats, partis – offrent aux gens est une continuité, une stabilité, parfois de l'argent, et toujours la fausse prétention au pragmatisme. Mais l'approche militante a toujours reflété les structures qu'elle prétend défier, répondant aux forces qui divisent nos vies dans les sphères séparées du travail, de la race, de l'aide médicale, du mariage et ainsi de suite, en revendications au coup par coup. En se conformant aux discours gouvernants, les militants ont toujours raté l'enjeu réel, confondant la vie avec une collection d'enjeux distincts.

 

De l'autre côté, et souvent en réaction aux forces de récupération, d'autres se retirent dans la catégorie des « anormaux », se permettant de s'isoler de la société, de ses slogans pathétiques, de ses affreuses méthodes de pacification. Ils se permettent de devenir des activistes. Mais tout comme l'heure de pointe est la préoccupation majeure de l'infrastructure routière – les embouteillages sont évités par, disons, l'addition de nouvelles voies, une régulation délicate des limites de vitesse et l'emplacement stratégique de sorties et de ponts –, de même la dissension est prise en considération par le pouvoir. La gouvernance a besoin d''n sujet activiste. Aucune opération de police n'est complétée avant qu'une cellule, un gang, une mafia, un terroriste ou quelque sorte de subjectivité criminelle n'ait été identifiée et éliminée. En adoptant une position interne aux débats de gouvernement, comme l'antithèse de sa thèse, la violence de sa non-violence, les activistes sont condamnés d'avance. Leur sort est déjà déterminé – l'isolement et la mort. Tout de même, la plus grande menace que le militant pose à l'insurrection est la spécialisation de la révolte : que des milliers de gens se voient assurés une position de spectateur dans les conflits privés entre la police et les « forces rebelles ».

 

Le normal et le pathologique, le citoyen et le criminel, et chaque variation de ces dichotomies sont consubstantielles – ce qui revient à dire qu'aucune n'offre de porte de sortie. Notre puissance réside dans notre habilité à n'en affirmer aucune, et à les occuper toutes. Nous devons apprendre à être visibles au mouvement et invisibles à l'État. C'est ce que fait chaque entreprise de blanchiment, chaque email encrypté, ce que nous devons apprendre à faire. Une foule d'adolescents en désir d'émeute ne signifie rien s'ils ne sont pas assez rusés pour ne pas de faire prendre et s'il n'y a pas d'argent pour les sortir de prison. De même, un réseau de jardins peut aussi bien être l'indicateur esthétique de l’arrivée des yuppies, si nous ne nous rappelons pas quelle sorte de lutte implique une autonomie véritable. Ce qui importe n'est pas une action particulière (médecine, travail intellectuel, cuisine) ou un objet particulier (imprimantes, bombes de peinture, pots maçon, métal) mais comment ils se connectent entre eux – et comment nous circulons à travers eux. Tout ce que nous faisons et tout ce que nous touchons peut prendre un nouveau caractère s'il est relié à d'autres pratiques, espaces et camarades. Ne pas se permettre d'être dupé par les détracteurs : tout comme les compétences et les arts peuvent servir de distraction, plusieurs se sont perdus dans des cycles aliénés de vandalisme amateur et d'activisme militant. Le point est de syntoniser un chemin commun avec les autres et d'user de tous les moyens nécessaires pour surpasser les obstacles – qui ne manquent pas.

 

La crise, le désastre et l'urgence sont devenus des éléments fondateurs du gouvernement contemporain. La crise comme réorganisation de l'espace, de l'attention, des gens. La crise comme gouvernement émergeant, comme la force de loi même. Comme plusieurs l'ont appris à leurs dépens, les crises sont nommées quand les choses s'apprêtent à être restructurées. L'État d'urgence – l'état d'anarchie gouvernementale – est le nom donné à la polarisation du monde sous l'agencement actuel des forces : l'État versus la société. Nous l'avons vu dans les jours suivant la bombe du marathon de Boston, quand des chars d'assaut ont battu le pavé d'une ville américaine, à la recherche d'un seul adolescent. Les désastres naturels, les pandémies, les sécheresses, les coupures de courant, les insurrections et les invasions : pour le régime de gouvernement contemporain, tous ces événements sont simplement des moments de désorganisation sur lesquels capitaliser. S'ils représentent des opportunités pour nos ennemis, qui cherchent à renverser ces perturbations temporaires en une normalité nouvelle, plus brutale et plus creuse, alors ils pourraient être doublement opportunes pour ceux d'entre nous qui espèrent dissoudre cette société pour de bon. Quand la crise vient à la surface, nous devrions la pousser à ses dernières conclusions : chaque grève devient grève générale; chaque black-out, une fête de pillage; chaque manif, une émeute; chaque émeute, une insurrection; chaque piquet de grève, un blocage permanent. Nous devons creuser nos tranchées dans chaque interstice de la société.

 

Ce qui débute à un niveau local devrait se répandre hors des frontières des quartiers, des villes et des États. Ouvrir les lignes de communication. Et avec intelligence : si des camarades d'un village à une heure de route ont des presses, cela peut être plus sensé de partir une ferme de permaculture en ville. Au lieu de dupliquer les choses qu'un « nous » plus large peut déjà faire, établir des réseaux de ressources à travers lesquels nous pouvons tous circuler.

 

À chaque tournant, l'environnement hostile que nous habitons et les mécanismes qui le constituent sont parés pour nous empêcher de prendre contact et d'élaborer notre propre puissance. Le processus contre-insurrectionnel se passe à la fois au niveau profond, presque invisible de la production du quotidien et au niveau hautement visible de la pure domination. Organisons-nous pour surmonter chacun de ces obstacles, un par un.

 

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Dans la tentative de construire une force révolutionnaire, nous sommes frappés par l'impuissance de notre propre imagination. À bien y penser, nos désirs immédiats peuvent nous apparaître aussi étrangers que l'environnement qui les produit. Nous rencontrons notre propre stagnation et notre propre frénésie, les deux réponses automatiques à l'incertitude. Certains se retirent dans la dépression ou la contemplation, attendant que les autres prennent l'initiative. D'autres se pressent à faire quelque chose, n'importe quoi, pour conjurer l'anxiété ou l'ennui. En débutant avec un plan pour prendre en charge la tâche de construire un accès plus vaste à notre puissance, les étapes suivantes devraient apparaître plus évidentes. Quand elles ne sont pas, il y a conversation. Si cela échoue, il y a toujours le pari.

 

Dans la tentative de construire une vie en commun, nous sommes immédiatement confrontés aux limites imposées par l'économie capitaliste, le travail, le loyer, et les logements merdiques. Que les camarades et amis soient obligés de travailler est le signe d'une faiblesse profonde. Il s'agit d'un problème collectif qui devrait être adressé sérieusement. Le travail doit être rendu volontaire : une considération tactique ou stratégique, un plaisir, et non pas une nécessité de survie. Évidemment, la dépense la plus urgente est toujours le loyer. Il nous maintient au pas, absurdement vulnérables aux propriétaires, aux urgences et aux planificateurs urbains. Des camarades devraient s'organiser pour acheter des maisons au plus vite. Cela revient moins cher que la location et peut permettre une plus grande permanence et, en l'occurrence, une vision stratégique des conflits qui nous entourent.

 

Dans la tentative de tenir les uns aux autres, nous nous heurtons à notre propre ignorance – notre manque d'expérience dans l'élaboration et le maintien d'amitiés, notre confusion sur le sens de l'amour, notre faiblesse quand il s'agit de se supporter émotionnellement, spirituellement, matériellement. Aucune de ces conditions ne devrait nous incapaciter, mais si nous les laissons définir qui nous sommes et ce que nous faisons, elles le pourraient très bien. Chacune est simplement un obstacle qui, comme tous les obstacles, n'existe que pour être surmonté.

 

Inévitablement, nous devrons faire l'expérience de notre propre faiblesse. Un quartier est démoli pour faire place à des condos, un lieu de rassemblement est raflé par la police, un mouvement prend fin. La dépression qui vient après la clôture de chaque cycle de luttes peut seulement être affrontée avec la conviction que le temps lui-même est de notre côté. L'urgence imposée par l'effondrement imminent de la civilisation ne nous donne aucune raison de nous hâter. La chute de Rome a pris des siècles. Nous devons nous réconforter sachant que nous pouvons prendre part à un mouvement anti-impérial traversant les générations. L'histoire n'est pas la progression linéaire qu'elle est habituellement amenée à être. Les idées et les actes circulent et réapparaissent dans le temps, et les choses qu'on pensait éternelles soudainement disparaissent. Comme un jardin qui meurt chaque hiver, les mouvements et les émeutes viendront, nous amèneront de l'énergie et de la joie, pour s'effacer par la suite. Si nous nous comprenons comme une puissance qui persiste dans le temps, nous survivrons à la dépression d'une défaite non pas avec épuisement, mais avec confiance. La prochaine fois, nous serons encore mieux préparés.

 

 

Différents groupes de personnes tournent à travers les fermes dans les quartiers hors du centre, prêts à fournir de la bouffe pour les milliers qui occupent Woodruff Park. Un entrepôt à l'ouest a des camions et des équipes pour aller aux hôtels abandonnés et aux centres de déchets industriels, amassant des matériaux « bruts » – métal, bois, équipement de cuisine – qui peuvent être utilisés pour construire des fours en brique et réparer le nouveau bâtiment. Un café partisan au centre-ville fonctionne comme point d'entrée pour les visiteurs, les survenants et les insurgés de tout l'État, la région, le pays et même le monde. Le dance-club laisse les gens entrer pour les mélanger à la foule après une manif musclée, les laissant se défouler du même coup. Des transmetteurs radio pirates émettent à partir de lieux secrets hors de la ville pour étendre la sédition et l'hérésie au cœur d'une grande métropole. Des photocopieuses universitaires sont hackées pour imprimer gratuitement des tracts pour l'assemblée – l'imprimerie roule déjà à plein régime. Un ami sort d'un magasin avec un sac plein de bouffe et un clin d'œil complice. Des docteurs et des herboristes donnent un coup de mail pour traiter les blessures qui pourraient résulter de l'émeute de ce soir. Le chalet familial sur le lac est détourné pour héberger une centaine de personnes au meeting stratégique estival. Lentement, quelque chose croît.

 

NOUS N'AVONS BESOIN NI DE MOTS NI DE PROMESSES, MAIS DE L'ACCUMULATION CONTINUE DE RÉALITÉS IMPERCEPTIBLES.

 

Nous devons découvrir dans chaque moment ce qui nous met en relation avec notre puissance, notre potentiel. Nous devons défaire ce qui nous en sépare.