Argentine : bande de dictateurs ! Un compte-rendu.

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Maricio Macri : ancien président du réputé club de foot de La Boca, chef de gouvernement de la Ciudad Autónoma de Buenos Aires de 2007 à 2015. Élu Président de la Nation de 10 décembre 2015. Fils de Franco Macri.

Francisco « Franco » Macri : Millionnaire propriétaire du Grupo Macri. Entreprises en Argentine, en Uruguay, au Brésil. Secteurs de la construction, de l’automobile, de l’industrie alimentaire, des vidanges, du courrier, des transports, des communications. Partenariats avec des entreprises d’extraction de pétrole et d’hydrocarbures.

Ciudad Autónoma de Buenos Aires : concentration de bourgeoisie petite et grande du pays, petit pays dans le pays là où se brasse le cash, repaire des bandes ennemies.

Revolución de la alegria : Révolution de la joie, expression employée par Macri pour définir son projet.


 

Argentine, 24 mars 2016.

Nous sommes à 40 ans jour pour jour du coup d’État qui marque le début du « Proceso de Reorganización Nacional » ou, en d’autres termes, de la plus sanguinaire dictature militaire de l’histoire de l’Argentine. Aujourd’hui même, Mauricio Macri reçoit la visite de Barack Obama, président du pays qui a, il y a quarante ans, soutenu l’opération Condor – c’est-à-dire l’organisation internationale et clandestine chargée de liquider (moyennant assassinats, enlèvements, torture) tout gauchista dissident des régimes dictatoriaux latino-américains. Cet agencement (ni hasard, ni mauvais goût), découpe les contours du lieu à partir duquel Macri et sa bande opèrent.

Qu’on se détrompe : ce n’est pas Macri qui gouverne, c’est toute une bande. D’abord et avant tout celle des entrepreneurs du Grupo Macri, un autre monde au-dessus des marécages, qui gouverne pour lui-même. Une bande qui doit beaucoup à la dernière dictature. Ces complices sont les ministres d’aujourd’hui, joueurs qui misent tout dans la sinistre partie où il s’agit de défendre ses intérêts. Ils saccagent, nécessité oblige, ce que les 12 dernières années de kirchnerisme avaient mis en place pour les contenir – et freiner l’adaptation au modèle néolibéral dominant. Bien entendu, pas question de défendre ici le kirchnerisme. Il s’agit seulement de garder en vue l’hésitation constante de l’Argentine à travers son histoire, oscillant entre national-populisme et néolibéralisme. Seulement de rappeler le lien étroit qui unit les dictatures militaire et la droite néolibérale, quasi toujours imposée par coup d’État. Il s’agit seulement de poser les bases d’une analyse : le programme de Macri et cie, malgré la recette électorale, rappelle dans les fins et les moyens, comme un refrain étrange et familier à la fois, le fantôme de la dictature militaire.

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« Les argentins ont en masse d’argent. Le problème c’est qu’ils ne croient pas au gouvernement. Avec le nôtre, le monde va croire de nouveau parce que nous allons dire la vérité, nous allons baisser l’inflation, nous allons avoir une équipe qui plante clairement les règles du jeu. »1
– Mauricio Macri


Règle no 1 : Circulation maximale

L’industrie argentine a longtemps été  orientée vers l’agriculture et l’élevage. Afin de maintenir son autonomie, le premier gouvernement de Perón2 encourageait une production industrielle locale capable de se substituer à l’importation étrangère. En 1976, le Proceso de Reorganización Nacional, remplace ce modèle par un néolibéralisme favorisant à l’inverse les échanges internationaux et la spéculation. Bien que l’époque diffère, le projet de Macri et cie s’apprente à celui du proceso. La bande, emportée sur le ring sans frontières, cherche elle aussi l’accroissement des flux internationaux. Il importe avant tout de libérer le cash. Qu’il circule sans entraves et vite dans les hautes sphères, qu’on puisse convertir, spéculer, bourser.

 
a. Levée des restrictions

Dès les premiers jours du mandat de Macri sont supprimées les taxes à l’exportation sur les principaux produits vendus à l’extérieur : le blé, le maïs, la viande. Dans le cas du soya, elles sont réduites de 5%. Cette taxe, maintenue et levée successivement à travers l’histoire du pays, était en place depuis les années 60 – exception faite pour la période post-90 du gouvernement néolibéral de Carlos Menem. Simplement : la part retenue par l’État dans l’opération de vente assurait un prix moindre pour la marchandise à l’interne, l’isolant de l’inflation du marché international. Les quotas d’exportations, à travers la préservation d’une grande offre à l’interne, permettaient aussi le maintien d’une certaine accessibilité pour les produits de base de l’industrie agricole. Ces restrictions sont aussi supprimées. Corollaire : explosion du prix des aliments de base, soumis aux lois du marché international.

Suivant cette logique de circulation maximale, la bande à Macri se met d’accord pour lever les restrictions sur la conversion des devises. L’économie argentine est instable ; on préfère ici les dollars : économiser en dollars, acheter une voiture, une maison en dollars. Le « cepo cambiaro » de Cristina Kirchner – surveillance et contrôles serrés – avait été mis en place en 2011 pour limiter les opérations de conversion.3 Sous Macri, désormais, « la valeur du dollar sera fixée par le marché »4. N’importe quelle personne, physique ou morale, pourra acheter des dollars jusqu’à concurrence de deux millions par mois. Corollaire : le lendemain 17 décembre, le peso subit une dévaluation de 40%, équivalent du même coup à une perte de valeur des salaires.5

Repères d’interprétation : le plan qui se dessine par la bande à Macri en ces quelques coups de baguette ne vise pas la « normalisation » de la situation financière en Argentine, ni même le démantèlement du marché blue. Le but du cirque est avant tout de permette pour les exportateurs et les grandes entreprises un enrichissement sans restriction (en dollars américains), exactement comme ce fut le cas pendant la dictature.


b. Règlement de comptes

Aujourd’hui 24 mars 2016, à 40 ans du coup d’État, le Président de la Nation reçoit Barack Obama, porte-parole des bandes de charognards du Nord qui espèrent à nouveau faire des affaires avec l’Argentine. Mais pour emprunter sur les marchés financiers internationaux, l’Argentine doit rembourser la dette contractée pendant la crise de 2001 auprès des « fonds vautours » (fondos buitres) et annuler les poursuites qui pèsent sur son dos depuis la restructuration.6 En se fiant aux déclarations de Macri et du ministre du Trésor et des Finances, c’est l’accès au crédit international qui, seul, peut remettre sur pied l’économie argentine. Nul besoin de spécifier que l’intérêt est tout autre. On propose donc de payer une partie de la dette aux créanciers : 4,65 milliards de dollars américains avant le 14 avril. Les bandes de charognards des États-Unis, dans l’espoir de voir l’accord signé, envoient aujourd’hui, 40e anniversaire, leur porte-parole Barack Obama féliciter le Président de la Nation pour sa bonne conduite.

 

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Ce qui donne son cynisme pittoresque à l’affaire, c’est que cette immense dette est un héritage de certaines opérations impliquant le Grupo Macri pendant la dernière dictature. En fait, la bande vampire doit son expansion7, aux multiples contrats offerts par l’État pendant cette période. En guise de remerciement, il paie la dette des entreprises complices ; plusieurs d’entre elles sont du Grupo Macri, ou y sont affiliées. Qu’on sache à quelle échelle on joue : la dette étatisée atteint les 20 mille millions de dollars américains. C’est-à-dire que ce que Macri fait payer aujourd’hui, par renversement, de la poche de tout le monde… c’est un peu la dette de son papa.


Interlude : Renversement des fonds

Si on fait le calcul, l’abolition de la taxe à l’exportation prive l’État de Macri d’une grande part de revenus. C’est ainsi qu’on déclare l’ « urgence énergétique » pour remédier au trou budgétaire, formulation élégante qui se traduit ainsi : coupure des subventions sur l’électricité et le gaz. Argument : elles maintiennent les tarifs « artificiellement bas » par rapport aux prix du Marché. Ces subventions étant une part importante des dépenses de l’État, la balance se rétablit un peu. Soulagement pour la bande, mais pour les marécages d’en-dessous, il n’existe aucune balance ; qu’une hausse de plus de 200%.

Autre solution digne d’intérêt, on remercie plusieurs travailleurs et travailleuses de l’État, devenu selon Macri un « bastion du militantisme kirchneriste ». Depuis le 10 décembre, plus de 30 000 travailleurs et travailleurs du secteur public ont perdu leur job. Questionné sur ce processus de licenciements, le Président déclame : « Je rêve d’une Argentine où chacun d’entre nous puisse trouver un lieu où être heureux. C’est pour ça que le travail de tous les jours, la carrière, est si importante, que chacun soit fier de son travail, qu’il soit digne et intègre, qu’il n’y ait plus d’argentins à qui on invente un salaire pour ne rien faire. »8 Les licenciements concernent aussi certaines entreprises privées avec lesquelles l’état ne veut plus faire d’affaires. Au total : plus de 50 000.

 

Règle no 2 : État d’urgence

À voir aussi clairement le dessein d’une bande, que les autres se mettent en câlice s’imagine aisément. Déjà que le 10 décembre, au deuxième tour des élections, Macri avait été élu avec seulement 51% des voix, aujourd’hui, la haine est plus que palpable, le désir de confrontation grandissant. Mais la lutte est dure ; l’ennemi avait prévu les coups. L’ « état d’urgence » qu’il proclame se met en place à travers certaines structures posées d’avance. Grâce à ces repères, l’adversaire déroule un protocole répressif digne de la dictature.


Policía Metropolitana : un rappel

Depuis 1994, La ville de Buenos Aires possède une autonomie politique partielle par rapport au pays. Macri, comme chef de gouvernement de la ville, gérait donc son propre cabinet, ses ministres à lui, ses secrétaires. Mais la ville n’avait pas sa propre police ; rôdait la Policía Federal de la province de Buenos Aires. En 2010, gracias à Macri, l’organe de surveillance de la ville se dédouble : la vieille Policía Federal, et la nouvelle Policía Metropolitana.

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Une nouvelle gang de bandits dans les rues, dont le premier chef fut Jorge Alberto « Fino » Palacios. Retiré de ses fonctions à la Policía Federal pour des conversations téléphoniques avec un accusé de la séquestration et du meurtre du fils de l’entrepreneur Juan Carlos Blumberg, Fino se démarque dans bien d’autres controverses mafieuses : soupçonné d’être complice dans l’attentat à la bombe de l’AMIA (Asociación Mutual Israelita Argentina) en 1994, et tenu pour un des responsables des actes de répression du 20 décembre 20019, parmi lesquels neuf tentatives de meurtre (5 réussies), et des centaines de blessé-e-s et arrêté-e-s.10 À la question « pourquoi l’avoir choisi? », Mauricio Macri répond : « il m’a été recommandé à l’ambassade des États-Unis ».


Protocole de répression

« Il faut mettre en marche la professionnalisation des forces de sécurité de tout le pays, c’est une tâche en suspens, ce que nous avons obtenu de la Police Métropolitaine dans la ville, il faut l’obtenir de chaque police provinciale »11 ; déclaration du Président. Mais ce qui a été « obtenu » n’est rien d’autre qu’un accroissement de la surveillance et de la répression. Quelques agents à chaque intersection, des patrouilles constantes. Loin de remédier à l’« énorme » problème de sécurité de la ville, ce duplicata a plutôt servi à expulser des milongas12 et centres culturels autonomes – et à réprimer toute forme de dissension.

Ce qui a été « obtenu », en fait, c’est un outil pour mettre à bien leur propre Proceso de reorganización. Une nouvelle police pour le type d’intervention bien précis que nécessite le déferlement de la colère. Huit jour après l’élection, le chef de cabinet Marcos Peñas annonce le plan : le protocole répressif vise à briser le plus de blocages et de manifestations possible, le tout pour préserver « la libre circulation » (des capitaux). Les règles du jeu sont claires, en effet.

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Depuis, Macri a commandé plusieurs fois ce qui n’avait pas été fait depuis bien longtemps en Argentine : mettre fin à la protestation en sortant les armes. C’est arrivé le 22 décembre, quand la Gendarmerie Nationale a délogé, à coup de balles de plastique et de puissants jets de canons à eau, les travailleurs et travailleuses de l’entreprise avicole Cresta Roja, qui bloquaient l’autoroute Ricchieri13 pour protester contre l’incertitude de leurs emplois. Plusieurs blessés, certains gravement. C’est arrivé à La Plata le 8 janvier, lors d’une manifestation des travailleurs et travailleuses de la municipalité, licencié-e-s quelques jours auparavant. Désormais, les marches et manifestations ont une expansion limitée, c’est dire qu’ils ne peuvent pas prendre que déjà commence la pluie de balles et de gaz. C’est clair, les principaux bandits dans les rues, c’est eux. Ce dont il faut se protéger, c’est de leur répression.

Manifestement, l’Argentine entre dans une période de néolibéralisme féroce, calqué sur le modèle occidental, inspiré des moyens militaires du passé ; le plan est limpide et sans pitié. Mais aujourd’hui, le 24 mars 2016, anniversaire des 40 ans du coup d’État qui marque le début du Proceso de Reorganizacion National, il y aura plus qu’une commémoration. Une lutte s’impose contre les bandes ennemies d’hier qui persistent aujourd’hui, contre les bandes ennemies, que leur victoire s’amorcent par coup d’État ou par « élections démocratiques », on s’en sacre, puisqu’à partir des marécages c’est du pareil au même.

Au cul, la dictature de votre joie ! La résistance s’organise ; là se trouve la nôtre.

 

Anonimxs de la CABA,
Comisión de Acecho de las Bandas Adversarias


 

1 Los argentinos tienen montones de dólares. El tema es que no le creen al gobierno. Con el nuestro la gente va a volver a creer porque vamos a decir la verdad, a bajar la inflación, a tener un equipo de gente que plantea reglas del juego claras.”

2 Juan Domingo Peron : deux fois Président. La première pour deux mandats, de 1946 à 1955. Destitué par le coup d’État militaire de 1955. Élu la deuxième fois en 1973; meurt l’année suivante. Remplacé par sa troisième épouse, Maria Martinez de Perón, jusqu’au coup d’État militaire de 1976.

3 C’est le cepo qui a donné naissance au blue, marché (illégal mais toléré) au taux nettement meilleur que l’officiel. Maintenant, plus rien ne sert de changer au blue : les taux sont les mêmes partout.

4 “El valor del dólar lo fijará el mercado” – Alfonso Prat-Gay, le ministre « du Trésor et des Finance »

5 La une de Página/12 – seul grand journal extra-mafiamacriste – en ce jour du 17 décembre est la suivante : “Sube el dolar, suben los precios, bajan los sueldos” – Le dollar montre, les prix montent, mais les salaires baissent.

6 L’opération des fondos buitres consiste en l’achat de titres d’entreprises ou d’État qui sont en faillite ou qui connaissent de graves difficultés financières – comme l’Argentine en 2001 – dans le but d’imposer des conditions profitables au moment du paiement de la dette. Dans le cas où la restructuration leur serait défavorable, s’entament des poursuites judiciaires visant la récupération de la valeur nominale des titres, plus intérêts. Les vautours y gagnent dans tous les cas. Au moment de la restructuration, l’Argentine est arrivé à un accord avec 93% de ses créanciers. Le reste, refusant l’accord, entame les poursuites.

7 De 7 entreprises à 46 en 1983.

8 « Yo sueño que tengamos una Argentina donde cada uno de nosotros encuentre un lugar donde ser feliz. Para eso es tan importante la tarea de cada día, la vocación, que cada uno esté orgulloso de su trabajo, que sea digno e íntegro, que no haya más argentinos a los que se le dibuje un recibo salarial por algo que no hace.”

9 Cet évènement est connu en Argentine sous le nom de « Massacre de la Place de Mai ».

10 Plus d’intrigues policières Ici : http://www.pagina12.com.ar/diario/elpais/1-127786-2009-07-05.html (en espagnol)

11 « Hay que poner en marcha la profesionalización de las fuerzas de seguridad en todo el país, es una tarea pendiente, lo que logramos con la Policía Metropolitana en la ciudad, hay que lograrlo con cada policía provincial. »http://www.infobae.com/2015/11/23/1771783-las-10-definiciones-mas-importantes-mauricio-macri-como-presidente-electo

12 Originairement : nom d’un style de danse. Aujourd’hui, s’emploie aussi pour parler de la soirée de tango, ou du lieu où se déroule la soirée. Dans ce cas précis, nous voulons parler du lieu.

13 Cette autoroute est celle qui mène à l’aéroport.