Travailler sur la police et ses espions, une histoire d’avant la Révolution

À l’orée de la Révolution française, la police est en crise. Considérées comme des modèles dans toute l’Europe, les forces de l’ordre de l’Ancien régime multiplient les tactiques « révolutionnaires » (à lire sans rire) ou plutôt les projets réformateurs afin de mater le Tout-Paris en ébullition.

 

L’historien et professeur à l’université de Caen (Basse-Normandie) Vincent Milliot est venu à l’Université du Québec à Montréal en octobre dernier parler de ses dernières recherches dans la conférence « Travailler à la police à Paris au XVIIIe siècle : réflexions sur l’espionnage et les formes de collaboration police/population ».

 

Il faut déjà savoir que la police française fait l’objet d’une étude inédite au monde. Historiographie, sociologie, politique… elle suscite même un « intérêt scientifique renouvelé », avec pour preuve la tenue du Colloque international sur les systèmes policiers et leurs territoires (XVIIIe-XIXe siècles) le 7 juin dernier. La création d’un Service historique spécialisé « voué à la valorisation de ressources archivistiques et à la réalisation d’instruments de travail » par ce même corps professionnel aurait de quoi inquiéter les plus suspicieux… On parle même ces derniers temps de « défi gendarmique » pour qualifier l’aboutissement imminent de plusieurs travaux de recherche sur l’histoire de la police en France.

 

Vincent Milliot est venu présenter l’ébauche de travaux spécifiques sur la police vers la fin de l’Ancien régime, alors sous le feu des critiques. Le « crime » principal qui lui est reproché comme « marque d’un insupportable despotisme » ? L’espionnage généralisé ! L’historien parle d’un « sujet piégé », d’un « objet sale », associé par les autorités aux personnes de mauvaise vie… on parle même de « personnes noires » pour désigner les prostituées, les pauvres, les petits criminels qui auraient des accointances avec les cognes.

 

Les remises en question apparentes de l’espionnage par les autorités conduisent le chercheur à se demander en premier lieu : que veut dire « espionner », qui sont ceux qui travaillent à la police, espionner est-il un des Beaux-arts de la police ?

 

 

La police sur la police


Milliot puise dans différentes sources pour tenter de répondre à ces questions et ainsi essayer cerner la « face obscure de la sûreté publique ». Mais malgré la multiplication des registres, des inventaires et des écrits de toute sorte à l’époque, un espèce de flou persiste et continuera de subsister à notre avis tant que la lecture de ces dites sources continuera de se faire avec les seules informations que les forces de l’ordre nous ont légué sur le passé.

 

Ces sources sont constituées des écrits normatifs de la police, des archives de la Bastille (même si beaucoup de documents ont brûlé), des registres d’enfermement, des cartons de surveillance des étrangers et de l’effrayant registre de Bicêtre (hôpital et prison… « L’endroit accueillait alors la lie de la société, mélangeant indifféremment les indigents, les malades et les criminels »).

 

Le Mémoire sur la police de Paris en 1770, écrit par le commandant J.-B.-Ch. Lemaire, semble être un incontournable. Les Mémoires de Jean-Charles-Pierre Lenoir, ancien Lieutenant général de police (1774-1785) sont aussi souvent cités. Dans les deux cas, il s’agirait de documents qui font l’apologie de la police d’avant la Révolution et qui vantent les méritent de l’organisation de la flicaille sous leur gouverne.

 

On insiste. Dans cette course effrénée à la constitution d’un corps (on dira « professionnalisation » afin de relativiser comme il faut), « les écrits policiers analysés ne sont ni des récits de vie, ni des autobiographies, mais bien des textes en réseau dont les visées sont nombreuses, puisqu’il s’agit de multiplier ses instruments de contrôle et ses moyens de coercition, mais aussi de justifier ses manières de faire, de définir son rôle, et de coordonner l’action de ses agents ».

 

Selon les délires des différents commandants et lieutenants cherchant à exagérer ou diminuer la pratique du « mauvais espionnage », près de 3000 collaborateurs auraient épié leurs concitoyens, ce qui constituerait un budget de 80 000 à un million de livres (£) en 1780 ! Selon les historiens cependant, seulement 340 espions pouvaient être dénombrés avant la Révolution pour un coût de 170 000 £.

 

Mais comment les compter de toute manière ? Certaines personnes non payées sont considérées comme des collaborateurs « naturels » du pouvoir (les revendeuses par exemple). On ne sait pas à ce jour si ces personnes ont été comptabilisées dans les écrits de Lenoir ou de Lemaire, mais chose certaine, les historiens sont beaucoup plus réservés sur le nombre d’espions à la solde des policiers et la sur la menace qu’ils constitueraient.

 


Faire mouche

 

Or, pourquoi exagérer la quantité d’espions parisiens ? Loin de vouloir annihiler la pratique, l’idée de ces hauts gendarmes est de distinguer le « bon espion » du mauvais. Le bon espion est considéré comme un observateur nécessaire, « naturel » et qui respecte la Loi. Il diffère du personnage créé il y a près de cent ans ou seulement désigné ainsi en caricature (les autorités ne diront jamais ce nom) : la mouche ou le mouchard.

 

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La mouche est considérée, à l’aube de la Révolution, comme un danger potentiel qui se rebelle et travaille contre l’institutionnalisation, l'affinement et la dissimulation des techniques d’espionnage. En fait, on parlerait même de « basses mouches », ces gens qui « seraient prêts à espionner », selon Lenoir. Dans la hiérarchie des mouches, les « basses » ne sont souvent pas payées ou sont des espions « sans le savoir ».

 

En nommant ainsi le « mauvais espion », les hauts dirigeants de la police de l’époque laissent dépasser leur jupon. En le décriant, ils prouvent que l’espionnage existe. Alors qu’à certains moments on a été peu regardants sur les statuts du dénonciateur (parfois auxiliaires, comme les logeurs, les tailleurs, etc.), ce dernier semble poser problème aux moments prérévolutionnaires. Millot laisse tomber que plusieurs espions ont peut-être travaillé « en amont du crime »… et donc comment se fier à la plèbe, celle-là même qui semble se mettre à réfléchir sur la légitimité des condés ?

 

Les meilleurs espions, selon les autorités, sont ceux qui « maîtrisent parfaitement l’art du travestissement ». Ils se situent dans la plus haute classe des agents de renseignement, car selon le peu de sources que nous possédons sur eux, on leur confie des tâches rémunérées  qui consistent par exemple à espionner les fraudeurs du gouvernement…

 

Alors que les basses mouches sont considérées comme de mauvais sujets « retournés » qu’il convient d’espionner autant qu’ils espionnent, une zone grise persiste sur l’existence de « nouveaux cercles de sociabilité » et sur la possibilité pour les autorités de garder un œil sur eux. La police voudra tolérer tel repaire illégal (bordel, cabaret, loge) si le tenancier donne les noms de ceux et celles qui s’y réunissent.

 

Si nous avions à tracer le portrait-robot de l’espion d’avant la Révolution que cherche Vincent Milliot, de quoi aurait-il l’air ? Selon les registres de Bicêtre, où il subsiste quelques traces claires de ces basses mouches, il aurait environ 27 ans (ce n'est pas un môme !) , serait Parisien (pas un étranger, comme les sous-tendent autorités), sans métier officiel, mais un apprenti ou un compagnon dans un « métier de contact, d’écoulement ou d’effraction » (serrurier, débardeur, tenancier). Le plus souvent, l’historien l’identifie comme un espion puisqu’il est impossible de savoir quel est son crime… Soumis à un régime de détention extrêmement rigoureux (cachot noir, cachot blanc), l’espion est retiré de la vie publique afin de ne plus nuire à la police. S’il reste peu de temps à Bicêtre (1 à 6 mois), il risque d’avoir « eu sa leçon » et pouvoir resservir sans user de son double jeu, de corruption et d’extorsion. Pourtant, les mouches « reproduisent le système clientéliste dans lequel ils sont captés »…

 

 

La « résistance »

 

La résistance aux mouchards va de soi. Personne, peu importe la classe, ne semble y voir là un des « beaux-arts » de la police. L’espion séduisant, mystérieux et intelligent qui fera son apparition plus tard dans la littérature n’est pas encore né. L’ambivalence et l’hostilité de la populace envers l’espion découvert se manifestent plutôt par des insultes et des agressions physiques. Pourquoi tant de haine ? Travailler à la police est déjà suffisant, semble-t-il. La concurrence économique viendrait ensuite (les gens croient que même les basses mouches sont grassement payées). Le développement d’une « police des familles », comme « science du bonheur au service de la puissance nationale », créerait aussi d’énormes remous. On reproche enfin aux mouchards « d’aller trop loin » dans leur espionnage… certains auraient même été jusqu’à provoquer des explosions !

 

Comme mentionné, Vincent Milliot n’en est qu’au début de ses recherches sur les mouches, mouchards et autres es-pions qui fascinent et inquiètent des Lumières à nos jours. L’administration de l’Ancien régime a construit un savoir dominant et opaque qui ne nous est pas étranger. La force sombre de ce vaste appareil de surveillance des individus en gestation est d’avoir permis la collaboration des damnés parisiens pour ensuite les identifier, les humilier et les sacrifier sur l’autel de la folie, qui n’a pas brûlé en 1789 (Bicêtre). Comme à l'époque, nos yeux ne doivent pas qu'être tournés seulement vers les sales mouchards, car rien n’indique que nous retrouverons un jour davantage de traces de ce métier de l’ombre probablement à l'origine des doctrines de la contre-insurrection.

 

Alors que le bras armé de l'Empire entend déjà « faciliter le contrôle préventif, plus que la répression systématique », les études sur la face cachée des bourres sont plus que nécessaires. Mais il est important de jeter un œil critique sur les sources qui se sont ingéniées à broyer les soubresauts insurrectionnels et qui ont tenté de capter toute la beauté subversive liée à la clandestinité désirée.

 

Pour aller plus loin, consultez les nombreux travaux du professeur Milliot :