Reçu – Une autre histoire de notre folie

Littor.al a reçu cette lettre, qui pose des questions cruciales.

 

J’ai commencé à écrire ce texte il y a quelques semaines déjà, en prenant mon temps, par crainte de ne pas bien dire ce que je voulais exprimer. Je n’ai pas trouvé ma voix par magie entre temps, mais je me heurte à mon sentiment d’urgence, et je veux partager ce texte au plus vite. Un autre suicide dans nos milieux, et nous sommes encore démuni.e.s.

 

Je crois que je n’ai pas tellement besoin d’expliciter pourquoi « on » ne va pas bien ; j’ai souvent de la difficulté à comprendre comment on pourrait bien aller dans ce monde apocalyptique. Peut-être que ma sensibilité me porte à exagérer, mais il me semble que rien ne me réjouit au niveau sociopolitique. Comment le sociopolitique a-t-il rapport avec mon désespoir ? De tellement de manières. Je vous envoie d'ailleurs de bons articles qui ont déjà été écrits là-dessus. Et deux articles récents de Ricochet, que je partage même si je n’ai jamais avalé leur sauce sur Jean Barbe.

 

Il y a deux ans, j’ai fait une tentative de suicide. Je n’élaborerai pas sur ce qui m’a poussée à faire ça, je pense que ce n’est pas si difficile à comprendre : je n’allais pas bien, un moment de crise m’a amenée aux limites de mon être. Situation, somme toute, plus commune qu’on ne le suppose.

 

Ça faisait déjà des années que je n’allais pas bien, et j’étais suivie par des spécialistes, entre autres à l’hôpital psychiatrique. Dans mes moments les plus sombres, je trouvais un moyen de m’en sortir, avec toujours une arrière-pensée : si je touche le fond, je me ferai interner à l’hôpital psychiatrique, où l’on prendra soin de moi, chose que je ne sais pas faire. C’était mon ultime porte de sortie, mon ultime filet.

 

Puis, j’ai « touché le fond » et j’ai tenté de me tuer. Mon meilleur ami m’a trouvée, a appelé le 911 pour un service d’urgence psychologique. On nous a envoyé une ambulance. Mes blessures physiques étaient mineures, donc on m’a amenée à l’hôpital psychiatrique, celui que je fréquentais déjà, celui en lequel j’avais confiance. Je pensais atterrir dans le dernier filet, que je serais finalement internée et qu’on prendrait soin de moi jusqu’à ce que j’apprenne à le faire.

 

L’infirmière en service à l’hôpital psychiatrique – j’insiste, psychiatrique –, sur un ton exaspéré, m’a demandée pourquoi j’avais fait ça. J’essayais tant bien que mal de lui répondre, mais des explications rationnelles expliquent rarement bien un suicide. Elle ne comprenait franchement pas de quoi je parlais. Pendant que je suis allée voir le médecin, elle a demandé à mon meilleur ami si je suis une personne qui cherche l’attention, parce que c’est par recherche d’attention que j’aurais fait une tentative de suicide. Le médecin, lui, a jugé que je n’étais pas un danger pour moi-même. J’ai été envoyée chez moi sur le champ, sans autre forme d’évaluation. C’est comme ça que j’ai perdu confiance en ce dernier filet, en voyant que le filet avait des gros, gros trous dedans.

 

Je n’ai pas parlé de cet événement à beaucoup de personnes, même pas à mes meilleur.e.s ami.e.s. Je me croyais un cas isolé, incomprise et honteuse. Mais récemment, j’en ai parlé un peu, pour me rendre compte que cette situation abracadabrante à laquelle j’ai fait face dans un hôpital spécialisé en psychiatrie n’était pas un événement isolé. J’en ai parlé de plus en plus, et j’ai reçu tellement de témoignages effarants de la part de personnes que je croyais « mentalement saines ». Si ça se trouve, tout le monde a une histoire de sa folie et de comment celle-ci a été gérée – ou pas – par l’institution psychiatrique. Pourtant, on n’en parle pas. Il faut sortir de ce silence absurde. (Je sais que c’est paradoxal, puisque je demeure anonyme. Mais je n’ai plus de honte à dire que je suis psychiatrisée.) J’ai choisi ces histoires, mais j’aurais pu en conter d’autres. Ce ne sont pas nécessairement les pires, et pas du tout les seules.

 

J’ai une amie qui fait une dépression et qui pallie par l’usage de drogue. Après un burn-out, causé entre autres par la nécessaire productivité d’un certain milieu militant, elle est passée par la clinique, l’urgence générale, l’urgence psychiatrique. Elle a vu des médecins et des thérapeutes qui lui ont donné divers diagnostics, elle a pris divers médicaments ; bref, elle a été secouée dans tous les sens sans qu’on s’occupe vraiment d’elle. Enfin, on lui a dit qu’un.e psychiatre pourrait l’évaluer, parce que son état était assez sévère pour qu’elle soit confiée à un.e spécialiste. On l’a mise sur une liste d’attente pour voir un.e psychiatre… dans quatre à six mois. En attendant, elle se shoote aux opiacés synthétiques pour soulager sa souffrance, malgré les dangers pour sa santé et le risque d’overdose. J’ai peur que dans quatre à six mois, il soit trop tard.

 

J’ai une amie qui a fait plusieurs tentatives de suicide alors qu’elle était mineure. Elle a été internée pendant de courtes périodes à Sainte-Justine. Être interné.e, c’est avoir une journée planifiée selon un horaire très strict il faut se lever à une certaine heure, il faut manger tout son repas, il faut aller à une séance de thérapie une fois par semaine, mais il y a aussi du « temps libre » la majorité du temps. Le concept est de faire du bien aux patient.e.s, évidemment, pour qu’ils.elles sortent de là en pleine possession de leurs moyens. Dans les temps libres, mon amie n’avait pas le droit de lire, alors que c’est la chose qu’elle aime faire et qui lui fait du bien. Mais lire, c’est considéré comme trop isolant, il fallait qu’elle fasse preuve de socialisation pendant les périodes de temps libre. Et ne pas en faire preuve, c’était rester en-dedans plus longtemps. Par contre, si elle riait trop fort, elle se faisait mettre au coin (pour vrai). Et si elle pleurait trop, l’équipe de soin ne l’aimait pas ; elle ne faisait pas assez d’efforts pour aller mieux. La nuit, elle était enfermée. Si le sommeil ne venait pas, on lui donnait des somnifères. De 22h à 7h30, tout leur appartient. Et ça, c’est l’hôpital pour enfants et adolescent.e.s.

 

Être interné.e, finalement, ce ne sont pas des gens qui s’assurent qu’on aille mieux ; c’est des gens qui s’assurent qu’on respecte les règles de bienséance. Si on ne le fait pas, on reste plus longtemps. Et si on reste plus longtemps, on ne va pas mieux. On apprend à se conformer pour sortir. Et quand on sort, ce n’est pas parce que l’envie de se tuer est partie. Ce n’est pas parce qu’on va bien. On n’est pas en possession de plus de moyens qu’au départ.

 

J’ai une amie qui s’est fait amener par ses parents et son copain à l’urgence psychiatrique à Sainte-Justine il y a quelques années, alors qu’elle était mineure. Son copain était vraiment inquiété par ses comportements dépressifs, ses crises de larmes, ses pensées suicidaires et son automutilation. Elle déballe tout à la docteure de l’urgence. Ça prend déjà un courage énorme pour se présenter là-bas, assumer son mal-être et piler sur son orgueil, puis encore plus de courage pour arriver à en parler. La docteure l’écoute gentiment, et lui donne un papier pour aller au CLSC. Oui oui. Un papier pour aller au CLSC. Même pas de rendez-vous en psychologie. Quelle sorte de message ça envoie aux personnes suicidaires, absolument en détresse, qui ont besoin d’aide tout de suite parce que sinon, il va être trop tard ? Tuez-vous.

 

J’ai une amie qui a fait une tentative de suicide et qui a été internée en psychiatrie. Elle était en « garde préventive », car jugée comme un danger pour elle-même. Pour être libéré.e de la garde préventive, il faut l’accord d’un.e psychiatre. Le psychiatre a décidé qu’elle restait. En attendant, elle devait prendre les pilules qu’on lui donnait matin et soir. Si elle ne les prenait pas, elle restait plus longtemps. Finalement, elle a dû rester deux semaines à l’hôpital, situation devant laquelle elle s’est fâchée, puisqu’elle capotait beaucoup plus qu’à l’extérieur. La conséquence de se fâcher – c’est-à-dire, selon eux, de ne pas collaborer – à l’aile psychiatrique ? Rester en-dedans plus longtemps. Exprimer ses émotions, en gros, c’est prouver sa folie. Et la folie, ça reste en-dedans.

 

Remarquez que j’ai utilisé le terme « en-dedans » quelques fois, expression qu’on utilise pour désigner les prisons, d’habitude. Je ne ferai pas une Foucault de moi-même en expliquant que l’asile, c’est comme la prison. C’est quelque chose de lire ça en théorie, mais de se rendre compte que dans le concret, c’est vrai aussi, ça fait beaucoup plus peur. On discipline nos corps, régit notre temps et calcule nos interactions pour contrôler nos esprits.

 

Aujourd’hui, j’ai des ami.e.s qui ne vont pas trop bien. Et j’ai peur. Parce que s’ils.elles m’appellent ce soir en me disant qu’ils.elles sont au fond et qu’ils.elles veulent se tuer, je ne veux pas les envoyer à l’urgence psychiatrique. Je le sais que tu n’en sors pas mieux. J’avoue que j’ai peur pour moi aussi depuis que je sais qu’il n’y en a pas, de filet. Que le filet, c’est une toile d’araignée pleine de gros trous. Que je préférerais mourir qu’être internée. On fait quoi maintenant ?

 

Si j’ai écrit ceci, ce n’est pas pour qu’on se déprime encore plus mutuellement. C’est pour qu’on réfléchisse sérieusement. On fait quoi, à présent ? Les ami.e.s ne peuvent pas être des thérapeutes. Mais on doit prendre soin les un.e.s des autres, et pas juste à moitié, tout en respectant nos limites et notre intégrité. Parce que ce n’est pas la psychiatrie qui va s’en charger.

 

De mon côté, avec mes ami.e.s les plus proches, on avait commencé une sorte de groupe de soutien. On voulait se rencontrer fréquemment pour parler de nos émotions profondes, de nos troubles, de nos peurs, mais aussi de comment gérer tout ça entre nous. Je me rends compte qu’au final, on ne parle jamais de ça d’habitude, on rit, on s’amuse, et on relègue ça à plus tard, toujours plus tard. On a décidé d’adresser ces détresses ensemble, mais ça n’a pas trop fonctionné. Je ne dis pas que c’est la seule solution palliative aux lacunes énormes du système de santé, mais je pense que c’est un début, de gérer ensemble ce qui nous afflige ensemble.

 

Alors à vous, à des allié.e.s potentiel.le.s, je renvoie la balle. Comment prendre soin de nous ensemble, maintenant que l’on sait qu’on ne peut pas compter sur la psychiatrie ? Il faut y penser, et c’est urgent.

 

Prenez soin de vous.