Novus ordo Trudeaum

« Les idéologies les meilleures étant nées d’époques précises pour combattre des excès donnés, deviennent les pires si elles survivent au besoin qui leur a donné naissance »

 – Pierre-Elliott Trudeau, Le fédéralisme et la société canadienne-française.

Pas plus tard que le mois dernier, il ne semblait pas avoir d’opinion mieux partagée que celle qui voulait que le  « Canada », perpétuant savamment le génocide sur lequel son existence repose, jouerait dans les prochains temps un rôle de premier plan dans le processus de dépossession mondiale, processus qui entend résolument siphonner et mutiler la moindre parcelle de vie sur Terre. Avec Harper en scelle depuis neuf ans, nombreux étaient ceux qui, par dépit ou par désespoir, guettaient la fin du monde en goualant leur Dies irae au lieu d’une pénultieme Internationale. Puis, par un doux soir d’octobre, vint Justin. Rêvant de redorer l’antique étandard canadien après ces dures années de va-t-en-guerre, Trudeau junior ne négligea pas, dès les premières semaines qui suivirent sa victoire, de mettre en oeuvre une véritable révolution ministérielle : cabinet des ministres paritaire, nomination d’une autochtone au poste de ministre de la Justice, place non-négligeable accordée aux minorités religieuses, dont un sikh porteur de kirpan en pleine Assemblée nationale comme ministre de la Défense ; seule une note qui révélait le rôle secondaire auquel étaient reléguées le tiers des femmes de son Conseil des ministres porta ombrage au dossier immaculé du tout jeune Premier ministre canadien. Il n’en fallait donc pas plus pour la gauche s’égosille, vantant à qui veut bien l’entendre, les mérites et le lustre du digne héritier de la dynastie Trudeau.

Conformément à la thèse de Proudhon constatant « qu’au fond de notre politique nous trouvions toujours la théologie » (Confessions d’un révolutionnaire), il convient d’éclairer la victoire de Justin Trudeau à partir de ses implications théologiques. C’est pourquoi, dans ce court texte que nous présentons ici, Le laboratoire de recherche en eschatologie contemporaine entend amorcer des enquêtes qui visent à restituer au domaine du théologico-politique ce qui, de fait, ne l’a jamais quitté. Après une décennie de règne de Harper et de ses apocalypticiens, la victoire de Justin Trudeau marque le pas d’un renouveau de l’option katechontique.

1. Au nom du père

Ce n’est pas un hasard si l’élection de Justin donne l’impression d’un retour du « vrai » Canada, gâché par les tribulations nihilistes des cowboys du nord-ouest. Trudeau incarne véritablement le coeur du Canada central – celui d’Ottawa, berceau de Justin, également partagé aux frontières des langues officielles qu’on doit également à son papa. Ce drapeau qu’une foule de globe-trotteurs s’affaire à rebroder sur leurs packsacks, c’est le charisme de Trudeau qu’ils portent comme une patte blanche aux confins du monde.

Car Trudeau père a littéralement « inventé » le Canada moderne comme sa propre bébelle. En mai 1964, il signait avec Marc Lalonde et une poignée de jeunes libéraux un manifeste « Pour une politique fonctionnelle ». Celui-ci s’exerçait à démontrer more geometrico comment il faut comprendre la société comme un système rationnel, sur le modèle « d’une machine, d’un circuit électrique, d’un organisme ou d’une centrale informatique ». Il est alors possible d’en étudier les composantes unes à unes afin de roder leur mécanisme et en obtenir un rendement maximal.

Le Canada classique que porte l’aura de Trudeau est le fruit d’un effort concerté de cette clique de fédéralo-fonctionnalistes pour produire un appareil d’État à la hauteur de la menace de dissolution; puisque la consolidation du Canada de Trudeau n’avait d’autre intention que de repousser une irréparable décomposition. Dans Le Fédéralisme et la société canadienne-française, il affirmait sans ambages qu’un « des moyens de contrebalancer l’attrait du séparatisme, c’est d’employer un temps, une énergie et des sommes énormes au service du nationalisme fédéral. Il s’agit de créer de la réalité nationale une image si attrayante qu’elle rende celle du groupe séparatiste peu intéressante par comparaison. » Les moyens de cette création de réalité nationale sont doubles: d’une part « il faut affecter une part des ressources à des choses comme le drapeau national, l’hymne national, l’éducation, les conseils des arts, les sociétés de diffusion radiophonique et de télévision, les offices du film. » De l’autre, « il faut lier le territoire par un réseau de chemins de fer, de routes, de lignes aériennes ». D’une manière décisive, spectacle et infrastructure, règne et gouvernement composent les deux faces de la souveraineté canadienne, comme autant de manières de rendre son existence irréparable. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les deux premières mesures prises par Trudeau Junior aient été d’investir dans la culture et dans les infrastructures, sans égards aux déficits.

Or si personne n’a réussi à faire croire au Canada autant que Trudeau, c’est au prix d’une centralisation sans précédent d’un territoire jusque-là livré au désert des distances. Dans le premier numéro de Cité Libre, celui que ses adversaires finiront par nommer PET s’efforce de cacher l’aspect purement technique de cette centralisation en la présentant comme une nécessité historique. Après avoir discuté du traité de l’Atlantique nord, qui vient tout juste d’être signé, il se demande si nous pouvons encore dire « que l’autonomie est bonne et que la centralisation est mauvaise? Ne s’agit-il pas plutot de phénomènes d’espèce tellurique, commandés par un dynamisme historique irrésistible, et soumis a des lois impersonnelles qui n’ont rien à voir aux catégories de ‘bien’ et de ‘mal’? Ne faudrait-il pas cesser d’être pour et contre, et s’inquiéter d’établir un peu plus sûrement des positions qui puissent s’intégrer dans la trame de l’histoire? » (« Politique fonctionnelle », Cité Libre, 1950).

On est en droit de se demander quelle est la nature de cette « loi impersonnelle » qui a besoin de réunir les signatures des état-majors d’une douzaine de nations pour se réaliser. De même, sans les « chemins de fer, les routes et les lignes aériennes » pour en assurer la liaison et les quotidiens et téléjournaux pour en réitérer l’existence, le Canada ne ferait sans doute pas long feu. Comme l’avoue Trudeau père lui-même, se plaisant a citer le pitoyable Ernest Renan, « la nation est un plébiscite de tous les jours. » Peu s’en faut pour que tout foute le camp. C’est pourquoi la nature doit être un tantinet « forcée » à suivre son cours normal. Ainsi le libéralisme le plus pur se paye de l’État d’urgence, et l’insistance forcenée sur les libertés individuelles de leur suspension ponctuelle en cas de dérèglement: c’est qu’il faut stopper la machine pour en vérifier les pièces! Alors l’État n’aura pas affaire dans la chambre a coucher de ses sujets, à l’exception d’une petite arrestation nocturne, de temps à autre. À l’évidence, le juriste prussien Carl Schmitt, connu pour s’être acoquiné avec le régime nazi, n’a pas tort de constater que « la règle ne vit que par l’exception », car « tout ce qui est cache son contraire » (Théologie Politique I).

2. Expositio in Apocalypsim

« La croyance selon laquelle un retardateur retient la fin du monde offre la seule passerelle qui relie la paralysie eschatologique de toute action humaine à une puissance historique imposante telle que celle de l’Empire chrétien des rois germains »

– Carl Schmitt, Le Nomos de la terre

L’origine du concept de katechon est à trouver dans une lettre apocryphe attribuée à saint Paul. Probablement rédigée par un cercle paulinien dans la seconde moitié du Ie siècle après J.C., la deuxième épître aux Thessaloniciens contient un passage qui articule on ne peut plus clairement la relation du katechon à la parousie, au second avènement du Christ : « Et maintenant, vous savez ce qui le retient (to katechon), pour qu’il ne soit révélé qu’en son temps. Car le mystère de l’impiété est déjà à l’oeuvre ; il suffit que soit écarté celui qui le retient (ho katechon) » (Thessaloniciens 2, 6-7). En l’espace de deux versets, on retrouve deux occurrences de ce mystérieux verbe qui, en grec, signifie retenir; une fois à la forme impersonnelle au verset 6 (to katechon) et une autre fois à la forme personnelle au verset 7 (ho katechon). Acculée au pied du mur par une fin qui se fait toujours plus pressante, la force inhibitrice que mentionne Paul en est une qui retient la venue de l’Anté-Christ, celui qui précède le Christ. Le katechon paulinien possède une double fonction, celle de prévenir non seulement l’arrivée de « l’homme de l’iniquité », mais aussi le retour du Christ.

Si Paul emploie ce concept pour exprimer la disposition existentielle du croyant qui attend le retour du Sauveur, ce n’est qu’au IIe siècle de l’ère commune que l’on commence à conférer une dimension proprement politique à la notion de katechon. Tertullien se fait le chantre de cette tradition en identifiant cette force qui freine la progression de l’entropie dans l’Empire romain :

«Nous avons un autre motif, plus pressant encore, de prier pour les empereurs, pour la conservation de l’empire tout entier et pour la puissance romaine : nous savons, en effet, que la terrible catastrophe suspendue au-dessus de la terre entière et la clôture du temps elle-même, qui nous menace d’horribles calamités, n’est retardée que par le répit accordé à l’empire romain. Nous ne tenons nullement à faire cette expérience et, en demandant qu’elle soit différée, nous contribuons à la longue durée de l’empire romain.  » (TERTULLIEN. Apologétique, chapitre XXXII, 1)

S’inscrivant dans le sillon de Tertullien et ayant fait sienne l’idée que « tous les concepts prégnants de la théorie politique moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés », le  Carl Schmitt  accorde une place centrale à la figure du katechon dans sa théologie politique. Il y voit le socle de toute doctrine chrétienne du pouvoir impérial. Dans toute son œuvre, écrite avec l’inquiétude réactionnaire de voir disparaître les anciennes légitimités de ce monde, Schmitt met l’accent sur la rétention des forces qui précipitent l’affaissement de la rigide distribution verticale et hiérarchisée de la civilisation. Malgré le sévère dédain que Schmitt réservait au libéralisme en raison de la tendance de cette idéologie à dépolitiser le monde au profit d’une vulgaire gestion économique du «bien-être» matériel, la reconfiguration des idéologies après la chute de l’URSS doit nous pousser à reconceptualiser le katechon autrement, puisque la situation géopolitique qui se présentait aux yeux du juriste prussien est depuis longtemps révolue. Notre contexte historique nous force donc à considérer l’hypothèse malaisée selon laquelle il pourrait y avoir un katechon libéral tout comme il peut y avoir des apocalypticiens conservateurs. D’une façon certes étonnante, le libéralisme, sous sa configuration actuelle, se voit reléguer au rôle de frein, de ralentisseur face à la paradoxale menace que faisait planer le « conservatisme apocalyptique » de Harper.

À ce titre, Trudeau se présente bien comme le dernier rempart que peuvent ériger les bonnes vieilles canadians values contre la passion d’abolition morbide qui meut les adventistes du 7e jour et autres chiliastes de droite. Comme il a été relevé plus haut, la figure du katechon peut se présenter sous deux formes différentes : l’une personnelle, l’autre impersonnelle. C’est d’ailleurs l’une des question que pose Schmitt afin d’identifier la force qui réussira à paralyser le sourd grondement eschatologique qui assiège toute époque en mal d’être : le katechon s’incarne-t-il dans les grandes figures de l’Histoire ; Alexandre Ier, Churchill, etc., ou bien réside-t-il dans les murs impersonnels d’institutions comme l’Église catholique, l’Empire romain, l’ordre jésuite, etc. ? Pour sûr, celles-ci ont besoin d’être fondées en chair – et c’est alors un charisme tout personnel qui s’y impriment, leur permettant de « représenter » toute une collection d’aspirations et de prescrire la manière de les réaliser.

Le « Canada » est du nombre de ces institutions inventées en vue de parler comme un seul homme. Ou plutôt d’une dynastie, celle des Trudeau.

3. Infortune des dynasties esseulées

Carl Schmitt distingue également un katechon fort – capable de trancher – et un katechon faible. Il s’avère que Pierre-Elliot Trudeau a su disposer sans crainte du recours à la force décisionnelle. À l’encontre de l’éparpillement territorial, le libéralisme de Trudeau père ne rechignait pas à prendre les grands moyens, se passant de la traditionnelle entropie du discours éternel des démocrates. Comme il le disait lui-même, « c’est parce que le gouvernement fédéral était trop faible que je m’y suis laissé catapulter » (Le fédéralisme et la société canadienne-française), paraphrasant, sans doute à son insu, le « je fais à la France le don de ma personne » du maréchal Pétain.

Quant à son fils toutefois, l’imagination peine à concevoir qu’il puisse un jour ressortir les cartes de l’urgence. Il serait possible, bien entendu, de faire ici l’inventaire des faits d’armes qui contribuent à renforcer la toute banale médiocrité de Justin, mais son pathétique patent ne repose, à vrai dire, que sur un seul et unique axiome: Justin Trudeau appartient à cette lignée d’hommes fatigués qui, tributaire d’un héritage sans testament, erre dans les sinistres dédales du fatum historique sans d’autre étoile pour s’orienter que celle de sa scintillante absurdité. Rien n’est plus désagréable à l’oeil que la vue d’un de ces derniers hommes. Sa démarche désinvolte, son ton narquois, l’abyssale distance qui le sépare du monde qui l’entoure; tout chez lui sent le roussi, évoque le crépuscule. À ce propros, ce n’est pas un hasard si le fils aîné de PET rappelle un autre rejeton de l’histoire des monarchies occidentales: Nicolas II, tsar de Russie. Il est de notoriété publique que le dernier héritier de la maison Romanov n’était qu’un insipide pantin en comparaison de son arrière-grand-père Nicolas Ier, que l’on avait surnommé le  « gendarme de l’Europe » et que les paysans et les bourgeois appelaient, en le maudisant, « Nicolaï Palkine », c’est-à-dire « Nicolas le Gourdin ». Nicolas II aura peut-être régné durant vingt-trois ans, essuyant deux révolutions au passage, « il n’en reste pas moins qu’il est ce que Schmitt appelle un katechon faible, réduit à une tâche purement conservatrice. Son attitude est celle d’une résignation devant la fatalité historique. » (Paléologue, Théodore. Sous l’oeil du Grand Inquisiteur. Carl Schmitt et l’héritage de la théologie politique. Paris, Cerf, 2004. Coll, p.159). Dans son imposant roman historique « La roue rouge », l’auteur russe Alexandre Soljénitsyne décrit éloquemment le tempérament fantomatique du dernier des Romanov  :

« Nicolas II tremble en sentant anticipativement le malheur qui  va s’abattre sur son pays, en pressentant les misères qui s’approchent.  « Le knout? Ce serait affreux. On ne peut ni l’imaginer ni le dire. Il ne faut pas lever la main pour frapper… Mais, oui, il faut être ferme. Montrer une forte poigne – oui, il le faut, enfin. » Le Tsar change de ministres et les membres de son conseil d’Etat, ne rate plus un seul office religieux et n’oublie pas de jeûner, songe à dissoudre la  Douma pour ne la convoquer qu’à la fin de l’année 1917. « Mais aussitôt après, l’Empereur est à nouveau tenaillé par le doute, comme d’habitude, un doute qui le paralyse: est-il bien nécessaire d’aller aussi loin? Est-il bien utile de risquer une explosion? Ne vaudrait-il pas mieux choisir l’apaisement, laisser libre cours aux choses et ne pas porter attention aux coqs qui veulent le conflit? Une révolution? C’est là un bavardage vide de sens. Pas un Russe ne planifiera une révolution au beau milieu d’une guerre… au fond de leur âme tous les Russes aiment la Russie. Et l’armée de terre est fidèle à son Empereur. Il n’y a pas de danger réel ». Ces ré­flexions ont été émises quelques jours avant le jeudi 8 mars. Quand le révolte de la foule éclate, le Tsar ne comprend pas. Jamais il n’a appris à avoir de l’énergie, de l’esprit de  décision, de la confiance en soi, du sang froid. »

Dépourvu de toute finesse politique, Nicolas II fragilisa lentement mais surement les assises politiques de la Russie tsariste. Que l’on pense à l’humiliante défaite lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905 pour s’en convaincre. Épris alors d’un aventurisme aveugle, le tsar engagea un conflit armé avec le Japon sous prétexte que la Russie possédait une sorte de mission en Asie (a mari usque ad mare n’est pas l’adage exclusif de l’imperium canadien). Le bilan fut redoutable et le colosse russe dût renoncer à ses désirs d’expansion vers l’Est en cédant au Japon son bail sur la péninsule du Liao-Toung, la voie ferrée au sud de Tchang-choun ainsi que la moitié de l’île de Sakhaline. L’armistice fut signée au moment même où se fomentait, dans l’ouest du pays, la révolution de 1905. Vu sous l’angle de l’efficacité, donc, Nicolas II marque un point de permutation où le katechon se renverse en son contraire, où la faiblesse de la rétention fait plutôt figure d’« accélérateur malgré soi ». En d’autres termes, tout se passe comme si un faible pouvoir de containement communiquait imperceptiblement avec l’eschaton, comme si Nicolas II avait favoriser, par son impuissance, l’épanchement de l’option communiste.

Et ceci parce que l’eschaton, l’irrésistible poussée – tellurique, dit Trudeau père -, vers l’affrontement frontal entre les pôles les plus opposés, aussi bien les plus distants que les plus proches, ne dérougit pour ainsi dire jamais. Nicolas II avait beau vouloir ménager la chèvre blanche et le chou rouge, en reculant devant sa propre impérativité, il ne faisait ainsi que leur abandonner l’initiative, et donc la souveraineté même. La fureur des uns comme des autres a fini par l’écraser tout bonnement en chemin vers leur front commun – celui de la vraie guerre, la civile. Car le katechon ne peut retarder l’affrontement des pôles qu’en s’interposant, comme c’est la tâche du Léviathan, en tant que tiers terme neutralisant les extrêmes en attirant sur lui leur courroux. S’il faiblit, en délaissant le gouvernement pour le seul règne, le glaive pour le seul spectacle des éternelles festivités impériales, l’eschaton ne tarde pas à reprendre son dû, précipitant la lutte finale qui aura raison de toute mesure.

Les évangélistes pétroculteurs canadiens, tout comme les Blancs d’antan, dans leur purgation forcenée de tout ce qui fait obstacle à l’image d’un ordre immuable, obnubilés par une hypertrophie de la Représentation, prennent le monde même et ses infinies complications pour l’ennemi à abattre. C’est en cela que repose leur eschatologisme : dans leur nihilisme sidéré par l’opus dei, l’image de l’ouvrage divin qui doit venir à bout du monde réel. Le fait est que rien n’égale la force destructrice de cette « volonté de la volonté ». S’il la retient momentanément, le katechon ne peut jamais en venir à bout, sous peine de verser à son tour dans un nihilisme tout aussi destructeur. Ainsi le libéralisme reste-t-il en toutes circonstances tributaire de l’apocalypse dont il se fait le garde-fou, comme une sirène en proue d’un vaisseau de guerre. Derrière les Libéraux, il y a les évangélistes fossiles qui continuent sans trève leur travail de pompage énergétique, duquel les premiers, au prix de la mauvaise conscience, peuvent tirer les ressources indispensables au confort détaché de la masse moderne. De même, derrière Nicolas II, il y avait toute une armée de boyards, de koulaks et d’aristocrates comptant leur richesse en « âmes » serviles, ne dialoguant avec le peuple qu’à la pointe du sabre, envoûtés par la scintillante iconographie d’une implacable hiérarchie émanant de décret divin.

Derrière Nicolas II, il y a le conseiller Raspoutine, comme derrière Justin Trudeau, il y a le coprésident de sa campagne électorale et lobbyiste de Transcanada, Daniel Grenier. De mauvais génies pour lesquels les chefs d’États sont de vulgaires sûppots, des pantonimes qu’ils animent à leur gré.

4. Par-dela le représentable.

À n’en point douter, Trudeau Junior représente à merveille l’inclinaison morale de ses sujets, à la mesure de leur mauvaise conscience, valsant avec brio sur leur ambivalence vouée à sauvegarder la déconfiture tout en gardant bonne figure. Car si son père se faisait une gloire d’auréoler l’extractivisme d’habits épiques, l’époque présente et ses catastrophes avérées exige une certaine retenue. Hormis une poignée de cowboys nordiques –  et au prix d’un silence timide sous les projecteurs – bien peu de « Canadiens » osent aujourd’hui afficher cavalièrement leur amour pour la mise au pas de la « nature ». Pour autant, moins encore sont prêts à compromettre l’allure de leur existence. Et à défaut d’assumer l’une ou l’autre posture, il reste toujours à sommeiller, à déléguer, à se laisser divertir et être représenté. C’est là où Trudeau Junior brille. C’est pour ça qu’« on » a voté pour lui.

D’autant plus qu’une nostalgie tenace tenaille les entrailles des babyboomers, qui pèsent dans la balance du démos comme personne. Trudeau père déjà faisait des pieds et des mains, des pirouettes et des arlequins pour accoucher du Canada moderne. Passé maître dans l’art du divertissement, « le génie trudeaulesque est d’avoir élevé l’accessoire au rang d’essentiel. Qui pourra demain etre élu premier ministre sans briller au ping pong? » (Claude Falardeau, Québec-Presse, 6/8/1972). Des sauts en piscine à même son tuxedo ministériel et des frasques de Margaret avec Mick Jagger, le règne spectaculaire de PET a marqué jusqu’à la crise d’Octobre, où la démonstration de force a surtout montré la force de la démonstration : « comment expliquer sinon l’abondance de troupes aux funérailles de Pierre Laporte, les soldats sur les toits, et surtout, pourquoi avoir transporté les soldats par vagues d’hélicopteres jusqu’au Champ-de-Mars? »  (Letourneux, Potvin et Smith. L’Anti-Trudeau, Parti Pris, 1972)

Mais ne prenons pas peur : la reprise étudiée des pirouettes de papa ne suffira pas à transmettre à Junior sa poigne de fer. Tout se passe comme si le divertissement, la pièce maîtresse de la « politique fonctionnelle » de Trudeau, se détachait chez le fils du reste de la machine gouvernementale, tournant à vide, incapable de jouer autre chose qu’une comédie qui n’a rien de divine. Elle ne peut plus représenter l’exercice effectif du pouvoir coercitif, pas plus qu’elle ne peut revendiquer la nécessité tragique du pillonage des ressources pour bâtir la « civilisation » contre vents et marées. Elle ne peut plus, devant l’abomination du contemporain, qu’artistiquement dévier le regard par une série de lazzi plus ou moins grotesques. Les négociations de la COP21 s’embourberaient-elles jusqu’a la capitulation, les massacres aléatoires séviraient-ils dans les écoles, parlements et terrasses de la nation, que Justin prendrait sur lui de détendre l’atmosphère en feignant une chute dans l’escalier. Son règne verra sans doute force roulades, mais combien peu de tenure…

Il convient malgré tout de prendre au sérieux le katéchontisme de Justin en tant que stratégie de pouvoir spécifique. D’autant plus que les ressources illimités du spectaculaire contemporain risquent fort de conférer à sa figure les moyens d’une véritable réalité augmentée. Qui de mieux en effet qu’un natif du 22 promenade Sussex, braqué aux lentilles depuis sa prime bébéitude, pour donner suite à la liste des souverains qu’on aurait dit inventés de toute pièce pour leur office – Obama en tête ? Or que ce soit par les soins de designers présidentiels ou par la simple émanence du peuple souverain cherchant son reflet dans le miroir représentatif, ces bêtes de scène tendent à répondre coup sur coup à une demande bien réelle, une demande qui est carence et crise du pouvoir. Ainsi les bons Justin et Barack succèdent-ils tout naturellement aux vilains Georges et Stephen, comme s’il ne s’agissait que de recouvrir leurs dangereuses frasques par une souveraine bonhommie. De cette alternance, le pouvoir se trouve à chaque fois raffermi.

C’est bien l’intrigue, et le scandale, de la démocratie que d’assurer cette continuité de la souveraineté en y incorporant une discontinuité réglée. Au lieu de laisser pourrir l’adversité jusqu’à l’éclatement, le pouvoir démocrate s’offre aux quatre ans le luxe d’une refondation, se drapant d’une nouvelle parure et s’oingnant d’une nouvelle légitimité. À ce titre, la refonte trudeauiste de l’apparence d’un lien social, présidée par un melting pot ministériel sans précédent, est le meilleur gage pour repousser la décripitude. Or si, comme le dit Agamben, « l’État ne se fonde pas sur le lien social, mais sur l’interdiction de sa dissolution », la refondation perpétuelle de la démocratie, sans contenu autre que la conjuration de la dissolution, est entièrement tributaire d’une crise qui la talonne sans répit. Sous la démocratie, il y a l’histoire millénaire des machinations de la souveraineté, concédant tel terrain pour mieux cacher la prise de l’autre. Le fait est qu’elle ne cesse en cela de prendre des risques. Pour s’étendre, elle doit flirter avec ses frontieres pour en traduire les revendications en un langage « représentable ». Représenter: c’est là l’essentiel des opérations du théatre démocrate. Terrain miné cependant, car en voulant entrer en relation avec les données irréductibles qu’elle entend représenter, elle doit « prendre contact » et donnre prise, pour autant qu’on ne s’y soit pas laissé prendre, à une morsure potentiellement fatale…

***

« Quoi qu’il en soit, observait Bruno Latour dans une récente conférence sur l’apocalyptique, la fusion de l’eschatologie et de l’écologie n’est pas un chute dans l’irrationalité, une perte de sang-froid ou je ne sais quelle adhésion mystique à un mythe religieux dépassé ; elle est nécessaire si nous voulons faire face à la menace en cessant de jouer les conciliations, les tenants de l’apaisement qui diffèrent toujours, encore une fois, le moment de se mettre sur le pied de guerre à temps. Les avertissements de Cassandre ne seront entendus que si elle s’adresse à des gens qui ont l’oreille accordée au fracas des trompettes eschatologiques ».

Cessez d’écouter les violons katechontiques qui recouvrent les trompettes de l’eschaton, dit la mise en garde. C’est que le divertissement, dissocié des autres pièces de la machinerie gouvernementale, ne s’y trouve qu’en chemin: tout ce qu’il y a à faire, c’est passer à coté. Ainsi le katechon ne nomme que ce temps supplémentaire pris pour écarter les douces sirènes qui entravent la voie vers le front, pavant la voie à l’ennemi.  Seule une attention diligente à l’eschaton, une inextinguible inquiétude pour ce qui met terme au temps qui passe sans jamais l’abolir peut encore nous permettre de saisir le vif de la guerre contemporaine.

Devant les simagrées katechontiques de Trudeau Junior, il convient donc de rester aussi stoïques que devait l’être son père lorsque, bambin, Justin ne cessait de vouloir voler la vedette. Il y a à table des convives autrement plus dignes d’intéret: ceux-là, qui ne restent silencieux que par ce qu’ils ont à cacher, les escatologues et pétroculteurs Blancs, restent nos meilleurs ennemis en toutes circonstances. À l’instar de Nicolas II, mais tout autant de Louis XVI, osons espérer que l’interrègne de Trudeau sera le dernier qu’il nous sera donné de vivre, avant l’éclipse totale de toute réprésentation.

Laboratoire de recherche en eschatologie contemporaine
une section de l’Institut de louvetisme printanier