Grève à la guerre – l’État d’urgence en France

La France est en guerre, paraît-il. L'État d'urgence, pour au moins trois mois, avec révision de la constitution pour accorder une plus grande latitude au pouvoir exécutif. Les manifestations interdites pour un temps indéterminé, au moins pour le temps de la COP21, l'État en profite pour se débarrasser de toute opposition non-islamiste, allant jusqu'à expulser des squats avec le RAID. Avec un déploiement policier et militaire sans précédent, des lynchages, des arrestations arbitraires et des opérations d'ampleur, réquisitionnant des villes entières comme Saint-Denis pour encercler une poignée d'allumés à feu nourri. Le porte-avions Charles-de-Galle quitte Toulon pour la péninsule Arabique, avec près d'une cinquantaine de chasseurs à bord. Déjà, des bombardements meurtriers en zones urbaines, visant Raqqa, l'épicentre de l'État Islamique en Syrie. Voilà, c'est parti : bienvenue au 21e siècle.

 

La France est en guerre, soit. Mais qui donc est la France? Elle n'est pas seulement, de toute évidence, son État. Car la guerre civile mondiale dans laquelle elle est prise n'en est pas une qui puisse prendre fin avec des négociations. L'État islamique n'a pas de diplomates, et quand bien même elle en aurait, jamais la France n'accepterait de les recevoir. La guerre de la France actuelle ne prendra fin, dixit Hollande, qu'avec l'annihilation totale de l'État islamique.

 

Mais qu'est-ce que l'État islamique? Est-ce seulement cette tache noire qui naît des cendres de la longue présence éreintante de l'impérialisme occidental en Irak et de l'éclatement de la Syrie? Ses frontières ne sont que celles des fronts de son extension – qui se veut illimitée. Il n'est pas certain en outre que sa tête, Al-Baghdadi, soit encore vivante, ni même qu'elle soit d'une quelconque importance. Ce qui lui importe bien plus, ce sont les dizaines de milliers de vidéos youtube qui irriguent le globe, en quête d'âmes en perdition qui se cherchent une raison de mourir. Comment un tel phénomène, qui est le corrolaire direct de la puissance des bandes passantes, pourrait-il un jour prendre fin? Alors que, comme le dit Giorgio Agamben, « Dans un espace globalisé, toute guerre est une guerre civile et, dans une guerre civile, chacun se bat pour ainsi dire contre lui-même. »

 

Paris est encerclée de banlieues plus ou moins sordides où s'ammasse le trop-plein de la mondialisation et les restes de la colonisation dont le pillage a construit sa splendeur. Le boulevard périphérique y délimite sans se tromper les riches des pauvres, parvenant à maintenir séparés exploiteurs et exploités à quelques mètres de distance dans une métropole sursaturée. Pour les musulmans qui fuient les ravages et la misère de leur bled, il n'y a souvent pas d'autre choix que de s'établir dans ces zones franches et lieux de ban en lisière des blancs-becs. Mais ceux-ci ne les voient pas, si ce n'est que comme des étrangers éternellement voués à l'exil en terre hostile. On n'en voit même à peine à la télé, et à condition d'être blanchis pas à peu près. Alors que dans Paris intra-muros, les Parisiens ne cessent de persister dans leur Parisianité : les baguettes s'achètent, les terrasses se remplissent, les concerts se répètent. Ça coûte cher le mètre carré, mais bien souvent c'est de patrimoine, comme la maison à la mer et l'autre à la montagne. Et tous ensemble ils débarquent du métro à la station d'avant le périph, car de l'autre côté c'est la jungle, croient-ils…

 

La France n'avait pas déclaré l'État d'urgence depuis la guerre d'Algérie, sauf dans quelques zones lors des émeutes de 2005 : ces mêmes banlieues où des jeunes avaient été tués par des flics. À l'époque la révolte des « racailles » gardait encore quelque chose de la France : barricades et jets de pierre comme elle en a tant vu. Mais les quartiers ont été bouclés, inondés de flicaille et charcutés de grillages de bord en bord. Rien n'en a été entendu, même Rancière en a disqualifié le caractère « politique », par défaut de discours démonstratifs, comme la France les aime tant. Depuis, l'étranglement n'a jamais cessé : travaux de voirie interminables, transports erratiques, urbanisme contre-insurrectionnel ont prolongé la dépression au quotidien. Cependant que l'accession de la gauche au pouvoir, en délimitant des zones de sécurité prioritaires correspondant rigoureusement aux concentrations de population musulmanes, a eu raison de son attrait pour qui cherchait une alternative. Depuis l'échec du mouvement contre la réforme des retraites en 2010, c'est l'extrême-droite qui s'est emparée de la rue.

 

Il ne semblait donc ne plus y avoir d'alternative pour la rage des banlieues que le repli communautaire. « La bande de barbus au hammam, au moins, ils n'ont vraiment aucune sympathie pour ce pays de merde. Alors que Mélenchon, il est bien gentil mais un peu con avec son vieux foulard rouge, et c'est quoi son délire de fonder une VIe République? Alors que les frères ils agissent pour vrai. Ils s'entraident dans le quartier. Et ils ont un emploi à m'offir. Et ils envoient des thunes en Syrie, là où des musulmans innocents sont tués dans le mépris total des ploucs parigos. Et la prière d'ailleurs ça me fait du bien, c'est reposant, ça assainit. Avant je buvais,  je fumais du shit. Alors que maintenant, hors de la République, j'ai trouvé une vraie communauté. »

 

À la fin, Charlie a fini par rejeter hors du statut de Français tous ceux qui se refusaient à cautionner sa pornographie blasphématoire. Injurier le prophète est devenu une prérogative de l'identité française. Au nom de la liberté d'expression, on jetait en taule les gamins qui avaient fait du bruit pendant la minute de silence en classe.

 

Hors de la République, avec l'éclipse du communisme, il n'y avait plus que l'islam radical.

 

La France est maintenant et définitivement en guerre contre ceux-là. Mais quelle France? Pas seulement son chef d'État: la population entière du territoire. L'État islamique, cette horrible conspiration internationale du nihilisme pétromédiatique, l'a prise pour cible. Et l'État lui a répondu coup sur coup en bombardant les civils syriens. En prononçant cette guerre au nom de la quotidienneté indifférente des terrasses et des concerts, elle y engage la totalité de la population française – devenue sa cible et son objet biopolitique. Giorgio, encore: « Le citoyen en tant que tel devient en même temps un terroriste en puissance et un individu en demande permanente de sécurité contre le terrorisme ».

 

Bon gré mal gré, qui habite la France est aujourd'hui devenu chair à canon d'une guerre impossible. Une guerre dont le centre est partout et la circonférence nulle part – et dont les ennemis également fascistes ne manqueront pas de passer sur les corps qu'ils se targuent de protéger.

 

Quant au Québec, il est pour l'instant encore possible de se rassurer du fait que l'éternel retour de la grève y ait maintenu plus ou moins intacte la polarisation principale entre la droite anti et la gauche pro-grève. Mais il ne suffit que d'un instant d'inattention pour que l'agenda politique nous soit dérobé par des chartes de valeurs qui ne cherchent qu'à provoquer celles des autres, et recouvrir les nôtres.

 

Paul Petit