Billevesées ! Sur le populisme de gauche / Syriza

 

« Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau »

Saint-Just. Fragment sur les institutions républicaines.

 

 

Tout ça pour ça ?

Tant d’émoi et puis revoilà : malgré tout, de nouveau, Tsipras et Syriza.

Ce n’est certes plus l’idylle, mais cette fois un mariage de raison résignée. Comme plus ça change, plus c’est pareil, aussi bien ne plus bouger… C’est donc la quasi-moitié de la Grèce qui n’a pas daigné se déplacer. Ayant autre chose à faire que ratifier sa misère, peut-on leur reprocher ? La démocratie n’est pas morte en son berceau, on y a tout simplement retrouvé des ossements, à balancer avec les autres dans la fosse si commune. Si au moins il ne fallait pas la rouvrir à chaque fois, l’air ambiant se chargerait de rappeler ses fétides enseignements. Mais la plaie ne reste jamais béante longtemps. Aucune cicatrice ne fait trace dans les esprits bien pensants. L’âpre nouvelle risque fort d’être sitôt recouverte des fraîches nuées d’espoir bête en des fragrances tendances.

 

C’est pourquoi il nous apparaît nécessaire d’enfoncer le fer dans la plaie. Car c’est aussi la nôtre, du moins l’est-elle devenue à force de chantage à l’audace. Mais nous savions certes bien d’avance comment tout cela allait finir. Comme tout le monde sait toujours, sans toujours se l’admettre : on ne gagne qu’à son propre jeu, et le parlementarisme n’est pas une invention amie. Mais n’allez pas croire pour autant que les désabusés de notre veine s’enorgueillissent de leurs pronostics désastreux, attendant de pied ferme la dégelée qui démentira les espoirs trop faciles. Le pessimisme révolutionnaire n’espère rien plus que d’être démenti. Et se résout dans l’intervalle à s’organiser en conséquences désastreuses. Ce qu’il redoute cependant, c’est la mesure dans laquelle une évaluation hâtive, sommaire, optimiste, et en cela rassurante, est susceptible d’aggraver la défaite annoncée. Le pire est le monnaie la plus courante, celle d’une pièce surjouée, où nous ne sommes pas conviés autrement que comme spectateurs. Le pire c’est lorsque ce sont nos affections les plus profondément éprouvées – règne général de l’injuste, amertume du trahir, bassesse de la volonté -, qui se donnent à voir entrer en scène pour perdre sans beauté. En l’espèce la plus saillante pensons aux partis repimpés qui promettent des lunes bien austères, pas même un croissant en vérité. Et qui ne l’obtiennent pas au final, et voilà, sincèrement désolés.
«Tous les arts ont produit des merveilles; l’art de gouverner n’a produit que des monstres»

Saint-Just, Discours sur la Constitution à donner à la France, 24 avril 1793

 

 

Nous avant d’autant plus vibré lorsque la Grèce a renvoyé son « fuck toute » au réalisme rêche des eurocrates que nous n’y croyions pas d’avance. Nous n’avions pas cru davantage que Tsipras en aurait fait fi si vite, retournant sa veste au visage des majorités, fermant la porte à l’occasion si rare d’une aventure avec leur aval. Il n’y a pourtant rien de nouveau sous le soleil. Les adultères socialistes font rire jaune à la longue. Mais on nous avait fait croire, à grands renforts de coups d’œil complices, de solidarité euro-communiste et de phraséologie post-trotskyste, qu’un autre jeu se cachait derrière les habituelles simagrées parlementaires. Alors qu’au final, il n’y avait que le joker Varoufakis, écarté au profit du simple valet et son équipe de deux de piques.

 

Au moins n’avions-nous pas misé beaucoup dans l’affaire. Ce qui n’est pas le cas de toute une partie de la gauche grecque. Il est vrai qu’elle s’était d’abord retrouvée à la croisée des chemins : cherchant une effectivité politique à même de transformer l’abandon du pays en autonomie, elle butait sur l’alternative entre la coopérative – au risque de sous-traiter la pénurie –, et la bataille de rue – au risque que ses molotovs n’atteignent qu’un parlement désert. Après avoir vu tous les partis se décrédibiliser en appliquant tour à tour les plans successifs d’une troïka toute-puissante, la possibilité d’investir à nouveaux frais cette machine d’État en décrépitude est apparue comme un « beau risque ». Or c’était à la fois les coopératives, intégrées dans l’économie nationale, et le molotovs, dirigés vers une police et un parlement soudainement « alliés », qui risquaient d’y passer. C’est en cela que Syriza fit le plus de dégâts : en contraignant les « grecs » à se croire au gouvernement, à se demander « que fait-on », où le on n’est nul autre que le Léviathan en personne.

 

Il est loin d’être anodin, ce danger que martèlent sans répit les anarchistes : la police n’est pas seulement le bras armé de l’État, mais sa raison d’être, et la moindre baisse de garde à son égard peut s’avérer fatale. Il ne faut pas croire que l’État nous appartient dès qu’il est investi par un personnel relativement plus sympathique. Au lieu de politique, on se retrouve alors avec un face à face entre la toute-puissante économie et la psychologie d’un minable humain trop humain, qui flanchera tôt ou tard sous les menaces et les promesses.

 

Ce n’est donc pas la trahison de Tsipras qui est problématique, mais la position même en vertu de laquelle il a le pouvoir de trahir. La focalisation sur sa petite personne, en captant les forces vives qui maintenaient la tension révolutionnaire en Grèce depuis 2008, aura finalement bien servi la contre-insurrection européenne. Lorsqu’une stratégie ne tient plus qu’à un chef, tout est si vite perdu.

 

Tout cela n’aura-t-il donc été qu’un bref intermède, un rêve doucereux où on s’est pris à croire que de la rue à l’urne, il pouvait y avoir matière à conséquence ? C’est bien dommage, mais une gauche sans liquidités ne donne rien de plus qu’un réformisme sans réforme, une mendiance sans orgueil.  Au moins l’aventure aura-t-elle prouvé ce fait hors de tout doute : les élus grecs n’ont plus que deux rôles : le maintien de l’ordre et la représentation impuissante devant les maîtres-débiteurs. Sans douter de la bonne volonté des syriziens, il faut voir le ridicule de ces innombrables réunions, où les ministres casuals débarquaient, leur mallette pleine d’audacieuses propositions et de théories macroéconomiques alternatives. Alors que devant eux, l’Eurogroupe glacial, imbu d’idéologie ordolibérale, au surplus dénué de toute existence légale, restait insensible à toute déviation de l’ordre du jour. L’économie s’y réduisait à une science de l’humiliation, où tout argument faisait « ricochet » sur des sourires psychopathes. Varoufakis, feu sinistre de l’économie, en a sorti des belles sur le docteur Schäuble et son suprématisme germanique, son culte protestant de l’austérité travaillante, au mépris de la paresse méditerranéenne. Mais d’autres en ont des belles sur Varoufakis.

 

« Celui qui n’est rien est plus qu’un ministre »

Saint-Just, Discours sur la réorganisation de l’armée, 12 février 1793

 

Soucieux de s’épargner de coûteuses remises en question, plusieurs s’en remettent au ministre défroqué Varoufakis et ses acolytes grexitistes une fois Tsipras rentré dans le rang. L’enfant terrible de l’économie a de quoi plaire les alternativistes conséquents, lui dont la conscience ne supporte pas la subordination, ni le cou l’encravatement. Mais qu’en est-il vraiment du travail qu’il a effectivement mené au sein du cabinet des possibles réels ? Le journaliste Achilleas Hekimoglou a enquêté sur le sujet pour découvrir que « 60 % des 403 mesures qu’il a validées sont des autorisations de voyages à l’étranger pour ses collaborateurs ». Pourtant, vu de Twitter, personne ne semble plus affairé que l’illustre rebelle  – lui qui prend le temps de répondre systématiquement à ses détracteurs et ne rechigne jamais à accorder un entretien, quand bien même serait-ce pour Paris Match, en compagnie de sa richissime compagne, artiste contemporaine et héritière de l’oligarque textile Peiraiki-Patraiki, premier employeur privé du pays jusqu’aux années 1980, qu’il étreint tendrement au balcon de son luxueux appartement avec vue sur l’acropole, ou encore de sa somptueuse villa de l’ile d’Égine, mise en vente après son accession au ministère d’extrême-gauche, louée dans l’attente sur Air B&B  à « un prix variant entre 2000 et 5000 euros par semaine selon la saison (linge 100% coton fourni) » avant qu’il ne la reprenne pour son repos d’après la défroque.

 

Parions qu’il portait sa petite poudre d’escampette sur lui depuis un bon moment, le sulfureux Varoufakis. Car à persister dans la parade, tôt ou tard il aurait trébuché sur la dure réalité : il n’était en aucune manière préparé à affronter la sortie de l’Euro. Pour la simple raison qu’il n’y a aucune solution gouvernementale susceptible de sauver la Grèce. Les quelques esquisses délirantes de monnaie virtuelle que Varoufakis tenait cachée dans sa malette devaient y rester à jamais : pour revenir au Drachme, la crise économique était un passage obligé. Pour imprimer de l’argent, il faut des machines, donc de l’argent : voyez l’astuce ?

 

À moins de s’en remettre à la Russie, comme le proposait ce con de Zizek. Mais la Russie, c’est pas tout à fait la gauche radicale, ni le plus discret des alliés.

 

 

« Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux; c’est son gouvernement »

Saint-Just, Rapport sur la nécessité de déclarer le gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix, 19 vendémiaire an II.

 

 

Quand bien même la sortie courageuse de l’Euro créerait une situation – un foutu bordel – duquel les camarades pourraient tirer profit, que doit-on attendre d’un retour aux années 1980 ? L’Albanie ou le Chili, partisans du Grexit ? L’autarcie ou le coup d’État, partisans du souverainisme ? Par delà les questions logistiques, les fantômes du socialisme de jadis s’en retourneraient sur leur tombe. Sauf peut-être quelques socialistes nationaux, dont leur héritière Marine Le Pen, grande supporter du grexisme syrizien. À ce chapitre, notons qu’Aube Dorée est le seul parti à avoir augmenté son score aux dernières élections. Avec 7% des voix, il s’installe comme la troisième force politique du pays. Le socialisme parlementaire comme antichambre du fascisme, ça vous dit quelque chose ?

 

Mais rien pour désespérer ces infatigables grexistes. Sitôt leur parti perdu, ils en créent un autre. Et pour bien enterrer leur scission inaugurale, ils le baptisent « Unité populaire ». Un petit bandage pour que ça cicatrise sans traces, on bouche la fausse commune et voilà, c’est reparti ! À défaut d’une quelconque « popularité », ils bénéficient de l’appui inconditionnel de tout un réseau international de crypto-trostkystes, et en vue des prochaines élections, Jacobin Mag n’hésite pas à déclarer que l’Unité Populaire « demeure le meilleur espoir de la gauche radicale », tout en reconnaissant qu’il reproduit certains aspects problématiques de Syriza, comme la « culture d’organisation bureacratique » et une « conception réformiste du programme politique ». Toutefois, rassure-t-on, il s’agit du choix le moins pire en l’occurrence. Et les pages se noircissent d’arguments en sa faveur. Varoufakis s’y rallie, tout en maintenant une distance sécuritaire. On a enfin trouvé la plateforme qu’il faut : un Parti qui assume la sortie de l’Euro, qui participe au mouvement international de sauvetage de l’État des mains de la conspiration financière, qui représente une alternative crédible à l’Europe avec son équipe d’économistes alternatifs, etc. etc. etc. ! Or rien pour intimider le ministre français de Finances, Michel Sapin, qui estime qu’il « n’y a pas de raison particulière d’être inquiet aujourd’hui (…) Tous les partis susceptibles d’être au pouvoir d’une manière ou d’une autre ont voté le plan, ce n’est pas compliqué, cela donne une stabilité ».

 

Aux élections du 20 septembre, Unité Populaire obtient 2,8% des voix. Il n’atteint le cap des 3% nécessaire pour entrer au Parlement.

Tout ça pour ça.

 

Maintenant que c’est fait, maintenant que c’est tout à fait fini, qu’il n’y a plus aucune chance que la gauche parlementaire change le destin de la Grèce, est-ce qu’on peut enfin passer à autre chose ?

 

On se demande même comment on a pu se déranger un instant. Lorsqu’on entend le pape du Grexit, Lapavistas, assurer que « bien évidemment, nous cherchons à renverser le capitalisme, et bien sûr ultimement nous aimerions voir la révolution socialiste. Mais ce n’est pas dans les cartes en ce moment », on se demande quand, camarade, sera-t-il temps de sortir d’autres cartes que le valet et le joker. Lui, Varoufakis, qui admet n’être avant tout qu’un économiste néoclassique, qui accepte les règles du marché, mais tente seulmenent de tirer d’un « marxisme occasionnel » les réponses au problèmes du capitalisme pour le sauver de lui-même.

 

Nous avons, pour notre part, bien d’autres chats à fouetter.

 

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