Quelques arpents de béton – Place du Citoyen, Chicoutimi

N'en déplaise aux hégéliens, la société n'a pas de cœur, pas plus qu'elle n'a d'âme. Mais elle possède sans doute un estomac… En son sein caverneux, les bains de foule s'oignent des sucs mémoriels qui achèvent de transformer les matières les plus hostiles en faits sociaux – avec les résultats qu'on connaît, plus ou moins fluides. Or un seul ventre ne suffit pas : la société, cette vache, dispose d'autant d'estomacs sociaux que nécessaire pour ruminer ses échecs et digérer ses détracteurs, aussi loin que ne lui permettent ses boyaux routiers. Et c'est souvent là, aux confins de l'habitable, au plus loin des cacophonies distraites, que son infâme gargouillement se donne à entendre avec le plus d'acuité. Car plus l'avant-poste est reculé, plus il doit se contenter d'un prêt-à-socialiser sommaire, d'un État réduit à son plus simple appareil. Ses flatulences peuvent alors atteindre des sommets, où le comique rejoint le nauséabond.

 

Les spectacles plaisent rarement à tout le monde : les uns ont plein la vue de ce dont d'autres ont plein le cul. À ce chapitre, nos braves camarades du Saguenay doivent redoubler les rasades de tord-boyaux pour tenir bon, maintenant que leur maire Jean Tremblay – qui n'est coloré que de brun – a édifié en plein cœur de Chicoutimi un monument à la hauteur de son intelligence. Inauguré en grande pompe en juin dernier, lors d'une cérémonie bien gastrique où « quelque 4000 hot-dogs ont été servis », la Place du citoyen inscrit dans le béton cet appel polémique du premier parmi les Tremblay à se mobiliser contre « les intellectuels de ce monde ». Mais qui est donc est ce citoyen, « le » citoyen? À n'en pas douter, il doit s'agir du même que celui auquel réfère, postée juste en face de la place, cette police « au service du citoyen ». Car en vérité, il n'y en a toujours qu'un, citoyen, toujours le même. « Le citoyen », cette seule et même personne, est le pur produit de sa place et de sa police.

 

Ça n'a pas été facile de le produire, ce citoyen saguenayen. Les grèves répétées qui ont paralysé la région entière en rendant inopérant son omniprésent propriétaire, Alcan, n'ont pu être déboutées au final qu'en gavant ses protagonistes jusqu'à un embonpoint passablement morbide – avec un salaire moyen de 80 000$. La table était mise pour que place soit faite pour le citoyen, le dernier des hommes, qui habite son cossu condu rue Salazar. La sempiternelle gentrification des dernières années dans la basse-ville de Chicoute a tout fait pour lui accorder une place au froid soleil du « vieux » Chicoutimi. Une fois rasés les vieux blocs où se nichaient les bruits vivants des tavernes de la côte Racine – pour y substituer un mégacomplexe de personnes âgées, le Manoir Champlain, dont les neuf étages dominent le Fjord de son droit d'aînesse. C'est le ventre qui remplace le cœur battant1, le bingo qui écarte les amicales bagarres – qui ne cessent certent jamais d'exister, mais s'éloignent sûrement du centre, au loin de toute société. Un cas d'école de l'âgisme comme agent contre-insurrectionnel : lorsque le centre, où doit s'exprimer l'aspect le plus permanent et vivace d'une ville, est offert au reposants perpétuellement en fin de vie, rien ne va plus.

 

img3174rf

 

D'autant plus que la Place du citoyen l'attend, juste en bas, pour meubler sa fatigue d'exister.

 

On peut y observer en autres niaiseries de multiples jets d'eaux qui, perçant les dalles bétonnées à intervalles irréguliers, diffractent les teintes primaires qui, la nuit tombée, sont projetées dans le ciel comme un appel au ravissement.

 

On ne peut par contre pas vraiment y admirer la rivière Saguenay, qu'une voie rapide tient à bonne distance…

 

À défaut, l'attraction principale de la place s'assure qu'aucun moment d'ennui ne vienne mettre des idées dans le crâne de son citoyen chéri.

 

Bijou de la place : un écran presque géant, qui plus est croche dans ses contours – en cela dynamique, supposons… Enserré dans une immense boîte noire dont on devine l'excès de filage, dû au fil à retordre de la Rivière-aux-Rats qui coule encore en-deçà, et qu'on espère un jour voir monter et ronger jusqu'à la moelle les câbles à péter. Mais le son surtout, si fort, bon an mal an, pour juguler les réticents malentendants : un son qui emplit le quartier entier de son civique tapage. La réaction fait du bruit, sans gêne aucune. On se figure mal l'inusité de la chose, mais pourtant : il y a fort à parier que Chicoutimi vient d'introduire, bien malgré lui, une innovation sans équivalent sur notre pauvre planète. Pour couvrir le bruit des trompettes sous le ciel de porphyre, rien n'arrivera sans doute céants, mais les ondes martèlent l'absence de danger au citoyen-spectateur qui, rassuré sans reste, s'assoupit sans geste.

 

place-citoyen

 

Périodiquement, des battements de cœur et d'émouvants polygones électriques nous annoncent le retour de l'extrêmement mal-nommée I-Del-Zi, cette androïde 3D chevelue de bleu qu'on croirait sortie de Mégabogues rétrogrades. Après avoir assuré qu'elle incarnera "vos yeux sur la région", I-Del-Zi fait l'étalage du sinistre programme des images à venir. En soirée, des films pour tous les mauvais goûts : de Top Gun à Cendrillon en passant par l'édifiant Rapides et Dangereux 7. Alors qu'en journée, c'est la courte suite des scoops municipaux qui accapare l'écran : telle exposition de babioles sans intérêt, telle réfection de boulevard glauque, tel investissement profitable aux profiteurs, tels millimètres de pluie à prévoir ou telles coupures inévitables dans le budget de la bibliothèque municipale tout juste à côté, et dont on croirait que la place n'existe que pour dérober toute quiétude à ses pauvres lecteurs d'un autre monde, instruits désormais des seules frasques multi-cylindrées de Vin Diesel et consorts par la force des décibels.

 

article_large

 

Par dessus le marché, défilent tour à tour les saillantes images des infrastructures souveraines – fiers barrages, industrieuses bretelles autoroutières et pompeux pylônes – comme pour rappeler qu'au-delà des monts Valin il n'y a plus rien d'humain.

 

Fort heureusement, ici aussi peu se soucient de ratifier leur citoyenneté en répondant présent à l'écran. Hors deux trois quadriporteurs à fanions, la place est vide de monde. Il faut croire que les gens préfèrent encore le téléviseur chez soi, où il y a TVA.

 

Comme la nuit, vers 2h, lorsqu'on y passe bien brossé, I-Del-Zi laisse place au port de La Baie, miré à travers un plan si fixe qu'on peine à croire qu'il rapporte du direct. Jusqu'à ce que l'épiphanie des phares discrets d'un SUV de service suspend notre stupeur : nous sommes bel et bien témoins d'une caméra de surveillance livestreamée sur les eaux calmes d'un port fermé.

 

Et l'on se dit alors qu'il y a là quelque chose de prometteur pour les promoteurs de la télé-citoyenneté. Si seulement Tremblay poussait l'audace, il pourrait mettre l'entièreté de son circuit fermé de surveillance à disposition du citoyen à sa place, y transportant à ciel ouvert le centre de commandement et de traitement de l'information de la police d'en face, qui la garderait en vue de sa fenêtre, tandis qu'une poignée de mononcles mettraient leur névrose réactionnaire à l’œuvre pour traquer les moindres écarts de conduite de leurs concitoyens. À vrai dire, il n'y aurait plus de place pour le citoyen qu'à la Place du citoyen : être ailleurs serait déjà être dans l'erreur. Quelles salutaires responsabilités, quelles fécondes assiduités un tel aménagement accorderait-il au désœuvrement des tabarnaques de vieux réacs qui peuplent ces contrées en un nombre toujours croissant, dirigeant leur hargne jalouse contre les véritables responsables de leurs tourments : les gens qui aiment bien la vie. Et dans cette résolution équilatérale de la pyramide citoyen/spectateur/police, Saguenay gagnerait enfin les titres de noblesse planétaire qui lui ont toujours si cruellement manqué, comme l'avant-poste suprême de ce qu'il convient d'appeler un monde de merde.

 

Paul Petit

 

1 Que Zola ait décrit le marché des Halles comme le « Ventre de Paris » ne fait que prouver à quel point son naturalisme était pétri d'idéal bourgeois. Alors qu'on voit bien, une fois rasé, à quel point les Halles étaient le cœur qui manque à la France actuelle, et que peinent à raviver les banlieues prises à graviter autour d'un centre vide.