Les Alpes à pied contre le TGV – entretien

Juillet 2015, par une canicule écrasante tombée sur les vallées alpines, plus d’une centaine de personnes sillonnent petites routes, sentiers et villages de l’avant-pays savoyard et de la vallée de la Maurienne en direction de la frontière italienne, armés de nombreux drapeaux No TAV. Derrière eux, les tags « Non au TVG Lyon-Turin » sur les chemins asphaltés, les structures des ponts, les boîtes électriques ou les rochers témoignent de leur passage. Chaque soir, après avoir parcouru des kilomètres, ils campent sur différents terrains prêtés par des paysans du coin, installent une cantine, discutent ou se baignent dans les ruisseaux. De Chimilin au Mont Cenis, la Grande Marche No TAV a suivi le plus fidèlement possible de tracé projeté du TVG Lyon-Turin, pour aboutir dans la petite ville de Venaus, lieu historique de la lutte contre le train côté italien.

 

L’entretien qui suit a été réalisé avec quelques personnes parmi celles, nombreuses, qui ont organisé l’une des premières initiatives extra-légales du mouvement français contre le TGV Lyon-Turin.

 

Inspirés par la lutte No TAV, qui bouleverse la vallée de Suse (Val de Susa) en Italie depuis plus de 20 ans, vous avez passé les dernier mois à parcourir les régions qui risquent d’être traversées par le TGV Lyon-Turin du côté français. Dans le cadre de l’organisation de la marche, vous avez déployé un réel effort sur le terrain pour rencontrer des opposants au projet ou des gens susceptibles de s’y opposer ; vous avez cherché à tisser de nouvelles alliances et à vous familiariser avec le territoire. En quoi la lutte No TAV vous semble si cruciale aujourd'hui ? Et comment est née l’idée de faire une marche côté français ?

 

À vrai dire, cette idée de la marche est partie d'un délire d'une folle soirée d'été, où un peu ivres, on se mettait à tripper sur le retour de voyage d'amis à nous qui étaient partis dans les Balcans en 2014 et qui étaient revenus avec l'image des gens qui vivaient là-bas un autre rythme, notamment en se bougeant avec des mulets et des mules. De là est partie l'idée de marcher, et de fil en aiguille on s'est demandé ce qu’il serait possible de faire par ce billet là. On s’est demandé « pourquoi pas une marche No TAV, comme en Italie ?». On a commencé à se prendre au jeu pendant la soirée et à déployer tout un imaginaire autour de ces mules et des marches qu'elles nous permettraient de faire si on se lançait. Ça c'est pour la petite histoire.

 

Un peu plus sérieusement, si l’idée d’une Grande marche No TAV a finalement été retenue, c’est que jusque-là on avait été pas mal de gens une peu partout en France et en Italie à se capter sur le Val de Suse, et dans les moments qui ont fait date dans le mouvement No TAV en Italie. Ça faisait un moment que nous avions eu l’occasion de se retrouver pour penser ensemble aux enjeux de cette lutte et, parce qu’elle suppose de s’organiser depuis des territoires, à sa manière de transformer la question révolutionnaire.

 

Or, comparativement à ce qui se passe Italie, on ne pouvait que faire le constat que la lutte est quasi inexistante du côté français, ou alors cantonnée dans des registres plus institutionnels. On pourrait dire qu’ici, il n'y a pas de « mouvement ». S’il en existe un, ce n’est que sous une forme embryonnaire, appelée à se constituer.

 

Du coup cette idée de se mettre en marche contre le TGV Lyon-Turin en France venait aussi d'un imaginaire que les Italiens avaient tenté de déployer l'année d'avant, ou après des années de luttes, de se donner rendez-vous pour l'été dans la vallée pour penser la lutte avec les habitants. À chaque fois, depuis la reprise par les flics du chantier Magdalena, il était question d'attaquer le chantier. Mais après le 3 juillet, la militarisation du chantier a créé une forme d'impasse dans le mouvement italien. Tous les assauts qui ont été menés au chantier, même si certains étaient plus ou moins victorieux, se terminaient avec de nombreux blessés et de nombreuses arrestations, et jamais avec la possibilité de le reprendre vraiment. Il s'agissait donc pour les Italiens, avec le campement itinérant, de déplacer la lutte et de retourner dans un peu tous les villages qui seraient traversés par le TGV. Ils ont réussi à mobiliser un bon nombre de personnes sur une quinzaine de jours – ils étaient bien moins nombreux qu'on l'est aujourd'hui ! -, dans les bleds autour de Suse.

 

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Sur les traces de Hannibal, sous un soleil de plomb.

 
 

À votre avis, à quoi tien cette différence d’intensité entre la lutte contre le TGV en Italie et en France ?

 

En France, la mobilisation contre le TGV Lyon-Turin est avant tout partie d'habitants de certains villages ou de vallées, qui se sont organisés par comités, associations ou collectifs, afin de se positionner face aux enquêtes publiques qui ont été lancées par l'État français pour avaliser le projet et le faire accepter par les habitants. Avant d'exproprier les gens, d'arriver avec les machines et commencer les chantiers, il y a tout un processus, pour lequel l'État français a un grand savoir faire, qui feint la démocratie. Des « enquêtes publiques » ont été organisées pour discuter le tracé, les impacts environnementaux, pour que tous se sentent consultés. C’est à ce moment-là que les gens ont commencé à réaliser que le TGV était en train de se lancer et qu'il fallait se mobiliser. Les différents villages et comités d'habitants se sont rassemblés pour déposer des recours. Le mouvement a pris à la fin des années 1990, début 2000, au moment de ces enquêtes publiques. Ça a été le moment où un tas de gens se sont rencontrés pour élaborer une stratégie juridique d'opposition au Lyon-Turin. Après, ça n'a pas été d'une très grande intensité. À notre avis, si le mouvement n'a pas su prendre de l’ampleur à ce moment-là, c'est que l’angle juridique et la constitution de dossiers légaux ne permettent pas de se déployer sur des territoires, des lieux ou des espaces où les gens pourraient se rencontrer plus régulièrement.

 

La différence tient également au fait que du côté italien, le train passe dans une seule vallée, la vallée de Suse, qui a une grande histoire partisane. Du côté français, le TGV passera dans de nombreuses vallées, dont ici, la Maurienne, qui est une région ravagée par le chômage et les ruines de l’industrie. Il n'y a pas le charme qu'il peut y avoir dans la vallée du côté italien. Le processus économique dans la Maurienne a été un processus d'industrialisation au 20e siècle, puis de désindustrialisation, avec une vallée finalement peu fréquentable où les gens se barrent, notamment les jeunes. Comme c’est un milieu ouvrier, assez pauvre, ce genre de projet est accueilli à bras ouvert, comme dans l’espoir qu’il crée du boulot. De Lyon à la Chartreuse, dans l'avant-pays savoyard, l'impact du TGV concerne surtout la question du froncier et des terres agricoles. Dans toute la Chartreuse et en Belledonne, comme le train passera surtout sous terre, les gens ne sentent pas vraiment impactés. Dans le second territoire, celui de la Maurienne, il y a eu une énorme propagande. Les mairies sont bien d'avantage en faveur du TGV ici qu'ailleurs. Il faut aussi ajouter qu’en Italie, le chantier est commencé, il a une matérialité indéniable, alors qu’en France, notamment dans les plaines en direction de Lyon, certains ne se rendent pas encore compte qu'il y aura un train.

 

Certains textes sur le Val de Suse insistent beaucoup pour dire que c'est ce qui s'est passé dans la lutte qui a crée les complicités dans la vallée et les rencontres. Est-ce qu'on pourrait faire ce genre de pari ici ?

 

Effectivement, dans le Val de Suse, c'est la lutte qui a réactivé un imaginaire partisan déjà existant. Du côté français, soit cet imaginaire on le connait pas assez, soit on ne sait pas s'il est encore présent. Pour l’instant, il s’agit de voir s’il y a des gens qui ont vraiment envie de se rencontrer pour attaquer le projet du côté français. De ça, on pourra voir si peuvent naître de nouvelles formes de solidarités, s’il est possible de réactiver un tissu éthique dans les vallées.

 

Et pour vous, d'avoir été directement sur le terrain, dans les mois qui ont précédé la Marche, a-t-il changé votre manière d'envisager la lutte ? Est-ce que vous avez découvert des alliés insoupçonnés?

 

Notre manière de procéder a été de faire une première lettre d'invitation pour rencontrer les gens dont on savait qu'ils étaient soit contre, soit impactés par le TGV. On a rencontré tout un réseau de gens qui se connaissent pour avoir déjà lutté ensemble. On les a rencontré souvent, pratiquement à toutes les semaines, on leur a demandé de nous parler des incidences du projet de train dans leur vie. Une confiance s'est construite et des gens du coin se sont dits prêts à accueillir le campement. C'est de cette manière que se sont dessinées les différentes étapes de la marche.

 

Depuis que la marche a commencé, ces moments de rencontres ont beaucoup joué sur l'ambiance générale et le fait, par exemple, que les gens du coin soient venus le premier jour, qu'ils reviennent le soir suivant, etc. Corrélativement, le fait qu'on ait rencontré les gens nous engage différemment. Après chaque étape, on retourne les voir, on essaie d'assumer ensemble les conséquences de la marche, ce que ça déplace chez eux ou chez nous, on tente de savoir si on va se revoir, etc.

 

 

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Opération Escargot sur l'autoroute près de Chambéry

 

 

Quelles sont les intentions de la  marche en tant que telle, dans une stratégie pour contrer le TGV ?

 

Il y a un truc qui a été dit dans la lettre d’invitation qui résumait assez bien les intentions de cette marche : c’était, d'abord, de se retrouver le long du tracé et de prendre de l’intelligence collectivement par rapport au tracé en tant que tel. Peu de gens avaient une idée de là où passait le tracé et du territoire qu’ils allaient rencontrer. Deuxièmement, il faut se donner du temps justement, du côté français ; du temps qu’on avait jamais pris par rapport à la question du Lyon-Turin. Il y a eu peu de tentatives : une en 2013 à Lyon, pour un contre-sommet lors de la venue de François Hollande et de Monti pour parler du TGV. Ça a été assez laborieux parce que c’était sur une date officielle et c’était sur deux jours, et qu’il y avait une pression policière de malade, donc on pas vraiment pu approfondir ces questions là et voir ce que tous les gens qui étaient rassemblés là voudraient faire par la suite.

 

Du coup, la marche voulait prendre la question du temps au sérieux en prenant les deux premières semaines de juillet, pour nous permettre à la fois de se retrouver – savoir à qui ça parle la question du Lyon-Turin, en France et ailleurs -, et d’imaginer pouvoir élaborer des stratégies pour la suite.

 

Un sacré inconnu aussi pour nous. Surtout sur cette question du temps et de qu’est-ce qui pourrait venir après. C’est ce qu’on énonçait aussi : se confronter à cet inconnu, c’est déjà un pas pour l’élaboration d’une stratégie. On n’avait aucune prétention, surtout au début, à relancer un mouvement en France sur le No TAV, on est pas aussi fanatiques… Cette marche permet au-moins de poser une première pierre sur ce chemin là. Et surtout, à travers toutes les discussions qui ont eu lieu ces derniers jours et qui continueront, il s’agit de continuer à prendre de l’intelligence et à densifier nos liens, avec les gens qu’on rencontrera, pour pouvoir se donner de prochains rendez-vous. C’est aussi un geste qui permet que les gens viennent peupler cette marche avec ce qu’ils ont envie.

 

Comme à Notre-Dame-des-Landes, après 3-4 années de résistance aux expulsions, il y désormais tout un questionnement sur ce que deviendra la lutte contre l’aéroport, à partir du moment où il sera annoncé que l’aéroport ne se fera plus, si le projet est abandonné. Les gens réfléchissent à la question de l’occupation de ces terres, de la vie qui s’y partage, et notamment la question des terres agricoles. Le collectif Sème ta ZAD, qui a contribué à ce plan d’organisation, de réflexion et d’enquête, a élaboré toute une cartographie de la zone qui a permis de visualiser les différents attributs de cette zone, à savoir la répartition des terres agricoles, du foncier, tout ça. Donc un des buts de cette marche est d’accumuler un certain nombre d’infos, avec un regard partisan, et peut-être dans les années qui viennent élaborer une cartographie partisane du tracé côté français.

 

On sent aussi comme une démonstration de force : arriver à tenir un campement à autant, qui fonctionne bien, avec cuisine collective, pour peut-être donner du courage aux gens d’ici qui se sentent isolés… Et nous aussi qui faisons la marche, ça nous redonne confiance dans ce qu’on peut arriver à faire.

 

Au début, on s’était dit  « Bon, si on est 50, c’est pas grave, on ne part pas avec des ambitions folles ». Et en fait on est assez nombreux. Ça fait un effet, clairement, même si on ne l’avait pas pensé comme ça, des gens qui marchent d’un bout à l’autre pendant deux semaines, ça vaut quelque chose. Ça va aussi avec la communication qu’on fait autour de la marche et comment elle est visibilisée avant et après, quels échos on donne à tout ça.

 

C’est clair que la marche c’était aussi un pari entre nous. Différents endroits en Rhône-Alpes, qui brassent ensemble depuis quelques temps, avaient envie de monter un truc un peu sérieux. Qui soit aussi une manière de mettre en partage nos manières de penser la politique, la révolution, la question des compositions. D’être sur plusieurs plans, capables de partager avec tout un tas de gens et non pas se retrouver qu’entre radicaux… Mais aussi plus pratiquement, mettre à l’épreuve nos capacités matérielles à converger et à monter un campement qui soit à la hauteur de ce sur quoi on a bossé depuis ces années : accumuler du matériel de cantine, faire appel aux réseaux d’amis pour la bouffe. L’appel de la marche était donc aussi que les gens partent de quelque part, avec une envie de se retrouver. Ça veut dire aussi sortir de la temporalité de l’urgence, de répondre par une manif, etc. Et ça te permet de préparer les choses sur un temps long et de pas avoir à tout gérer au dernier moment.

 

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L'ambulance était de la partie! Voir notre dernier entretien

 

 

Ce qui se passe ici ne se réduit pas au TGV, ou plutôt, comment la lutte No TAV, plutôt locale, s’inscrit-elle sur un plan beaucoup plus large, et peut être considérée comme « révolutionnaire » ?

 

 

La lutte No TAV est un peu sur le dessus de la pile de tous les ministères d’intérieur d’Europe. Il y a clairement quelque chose dans cette lutte qui dépasse la question du TGV. En Italie, le mouvement No TAV est devenu, à travers les années, l’une des principales forces d’opposition extra-parlementaire au régime de la social-démocratie, parce qu’il porte en lui une critique très large du pouvoir, des infrastructures, des aménagements du capitalisme au niveau européen. Par exemple, le TVG est complètement relié à la question du nucléaire. Il y a donc un lien entre ces deux luttes et ce n’est pas étonnant que, se retrouvant à se poser les questions du point de vue révolutionnaire, on se retrouve à se poser la question des infrastructures. On a bien vu ces dernières années que les liens et les allers-retours entre les différentes luttes augmentaient, notamment avec la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Tous ces gens se posent ensemble la question de s’organiser, d’habiter, de vivre la commune. Sur le plan stratégique, une des forces dans la vallée de Suse, est de lutter à partir de quelque part : ce n’est pas une lutte hors-sol. C’est un pari que font pas mal de gens en France et ailleurs : s’organiser, faire la révolution, c’est partir d’un lieu qu’on habite, un territoire.

 

Mais on est beaucoup dans la Marche à ne pas venir d’ici, et on n’y sera pas forcément tout le temps par la suite non plus…

 

C’est justement l’invitation de la Marche, de converger pour un temps et explorer un nouveau territoire qu’on n’habitera pas tout le temps, et surtout qui n’est pas séparé des territoires qu’on habite. C’est une certaine manière de concevoir la lutte, qui est en train d’être dépassé en ce moment. Ce qu’on porte au quotidien depuis nos territoires de luttes – les communes -, on est capable de le déplacer. Voilà, le territoire du guérillero, c’est le territoire qu’il porte avec lui.