Khamsa

« Entre leurs yeux rivés sur le trou car on ressort ailleurs »
 
« Ainsi, nous passons sous le radar »
 
« Frayer des passages sous-terrains »
 
« Les bas-fonds »
 
« Les pièges trous béants et, […] et nous autres, attendant invisibles sur la branche »


Tant d'appels à l'invisible, au discret, au surprenant, au rhizomique. Pourtant l'appel criant ne se concrétise pas. La surveillance existe : G20, Sommet des Amériques, 1ers mais, hier, aujourd'hui et demain. Illes sont là, nous guettent. Nos faits et gestes se comptabilisent dans des algorithmes qui pensent nous connaître. Malheureusement, elles, comme ses acolytes humains, nous connaissent effectivement si nous ne faisons rien pour les déjouer. Et dois-je justifier que nous ne faisons rien pour les déjouer ?
 
 
« J'ai enregistre les gardas a leur insu » Insu ?

NOT. Tu viens de me le dire !
 
« J'etais masqué.e, je frappais une camera avec un marteau quand… »
Masqué.e ? Mais tu viens de te démasquer !
 
« J'ai mon téléphone, mais la musique est forte… donc voici les infossur l'action de jeudi… » 

NOT. Ton action est busted.

« [sur facebook] Je t'ai reconnu dans tel vidéo, tu étais masqué.e »

Non, TU viens de ME démasquer.
 
L'action, à quoi sert-elle? Une chose est certaine : elle sert à rendre visible, au minimum, un message dans le but d'un effet quelconque. La visibilité… Ce même terme est-il celui qui nous mène vers l'erreur ? Sa définition étymologique est polysémique et éclaircit bien le sens de nos actions. Ainsi, le mot se compose de video– et de –bilis. Video signifie voir, et –bilis être vu, ou bon-à-voir. C'est là, notre problème. La visibilité s'interprète de deux manières : d'abord à des fins de visibilité, de transmission de message. Puis à des fins spectaculaires.
 
Je crains malheureusement que beaucoup d'actions ne penchent que trop dans le spectaculaire et non dans l'être-vu. Le bon-à-voir prend le dessus sur l'être-vu. Ainsi, les spectacles des actions directes comblent les riot-pornistes de notre monde. Certes, l'expérience de la résistance doit être partagée, mais l'art du spectacle ne doit pas être son centre unique.
 
Comme si ce n'était pas assez. L'être-vu n'affecte pas que l'action. La personne commettant l'acte semble aussi s'accaparer d'une visibilité. Cette visibilité attribue souvent les deux sens du terme à la personne en action : elle est vue et est bonne-à-voir. L'acte spectaculaire apporte cette reconnaissance sociale qui encourage l'être-vu, à petite ou grande échelle. C'est cette reconnaissance militante qui pousse la visiblité de l'être-vu vers le bon-à-voir.
 
Il faut se demander si ce bon-à-voir nous détourne de notre compréhension des actions et du sens véritable des gestes posés. Les médias fantasment sur la personnification, dénaturant les diverses idées véhiculées par nos mouvements et nos idées. Peut-être fantasmons nous aussi sur la personne derrière l'acte. Peut-être nous  bernons-nous à la personne et retirons l'être-vu de l'acte. Ainsi, dépourvu de son être-vu, le sens de l'acte s'efface. Comme les médias, le bon-à-voir de la personne efface l'action, efface l'idée, ne laissant place qu'au spectacle de la personne, du masque, de l'auteur.e.
 
Face à ce bon-à-voir de la personne, qui signifie aussi répression, beaucoup se masquent et prennent d'assault le front. Ainsi, le black bloc devient une personne, une organisation, un agent du gouvernement, une visibilité bonne-à-voir, un spectacle. Le scène prend la place du sens de l'action. C'est là un problème tant pour certain.e.s de nous que pour la population qui nous regarde, qui déguste la nouvelle personnalisée.
 
À cela, l'anonyme ne répond que partiellement. Ainsi, les actions d'anonymous tombent vite dans le spectacle. Le traitement de leurs actes passent apres le spectaculaire Guy Fawkes, qui est bon-à-voir. L'idée est dépassée par le bon-à-voir. Ainsi, l'anonyme m'apparaît encore permettre cette logique fanatique de la personne, de l'auteur.e, de la folie individuelle. Épluchez les articles sur anonymous pour le confirmer. Le masque, l'anonyme, permet encore le fantasme de chercher le qui-est-derrière.
 
À cela, il m'apparaît totalement légitime que des appels aux actions rampantes, rhizomiques, émanent promptement des « sous-terrains », des « branches » des « bas-fonds ». Pour cela, il ne nous faut pas seulement être anonymes, il nous faut être invisibles. Il faut être non-vus, non-bons-à-voir. Il faut laisser l'idée transcender toutes les étapes de l'action. Les signatures sont erreures, les idées s'imposeront. Et le fanatisme de la personnalité s'estompera (espérons).
 
SVP soyons prudent.es avec les technologies. La fraude est là, la surveillance est là, checke ton dos, tes flancs. Installe Tor, Tails, crois toi, explore sigaintevyh2rzw.onion, riseup.net, explore kismet. Développons l'immaterialité manquante de la lutte, mais coupons les fils des webcams et micros…