Un ex-futur jihadiste témoigne – Fiction

Je connais le chemin qui mène à l'enfer.

 

Je m’appelle Nourdine. J’étudie au Collège de Maisonneuve, à Montréal.

 

Par un soir tranquille du mois d'avril, j'étais assis dans la cuisine et mes parents regardaient les infos à la télé dans le salon. J'écoutais distraitement et j'ai entendu les mots « terreur », « guerre », « tension permanente », « otage » … ça semblait très grave alors j'ai levé la tête et j'ai vu des images très floues, sûrement filmées avec un téléphone portable. J'ai cru voir des gens cagoulés, mais je ne voyais pas très bien alors je me suis approché pour voir. C'était un  reportage sur la grève à l'UQAM. Ça avait l'air très excitant. Tout à coup j'ai eu je dirais une révélation : j'ai voulu faire comme eux, comme les agitateurs masqués qui faisaient régner la terreur à l'université. J'ai voulu devenir radical.

 

J’en ai parlé à l’imam de mon école coranique qui m’a tout de suite redirigé vers une organisation de confiance qui s’appelait l’État islamique. Avec un clin d’œil, il m’a tendu un billet aller simple vers la Syrie, m’a donné une tape dans le dos et s’est écrié : Allah’ wakbar !

 

L’idée de partir en voyage m’excitait beaucoup, mais j’avais tout de même quelques doutes : étais-je prêt pour l’aventure ? serais-je à la hauteur ?

 

Alors que je jonglais avec ces questions, dans les couloirs du collège, mon regard s’est arrêté sur une affiche avec « Engagez-vous » écrit en gros dessus. Devant l’affiche il y avait un kiosque d’information avec des militaires en uniforme et du matériel d’information. Je suis allé voir par curiosité et les militaires étaient très gentils. Ils m’ont expliqué que si je joignais les troupes je pourrais servir mon pays et combattre le terrorisme comme l’État islamique. Moi je ne comprenais pas pourquoi ils disaient ça parce qu’on m’avait dit que l’EI faisait des trucs bien dans la communauté comme sauver des vies et tout et que j’avais peut-être même pensé devenir soldat du Califat. Ils m’ont dit que tout ça, c’était des mensonges, que si je devenais combattant du djihad je tuerais des civils, je violerais des femmes, je ferais mourir ma mère d’angoisse et de honte, je ferais des cauchemars toute ma vie et sûrement que je me suiciderais. Puis ils m’ont dit qu’avec les Forces armées canadiennes, je ferais tout ça, mais qu’en prime j’aurais un bon salaire, une retraite et l’éducation gratuite.

 

J’ai pesé le pour et le contre, j'ai fait quelques recherches sur google, j'en ai conclu que j’avais tout de même moins de chances de mourir dans l’armée canadienne et j’ai brûlé mon billet d’avion pour la Syrie.

 

Vous imaginez donc ma surprise – et celle de ma mère – quand, quelques semaines après avoir pris cette décision qui me semblait juste, j’ai vu une escouade de policiers entrer chez moi sans cogner à la porte, me plaquer au sol et fouiller ma chambre de fond en comble à la recherche dudit billet. Je leur ai dit que je ne l’avais plus, mais rien n'y faisait : nous avions visiblement affaire à une bande d'individus violents et déterminés qui refusaient tout dialogue.

 

Ma mère les a traités de racistes, a dit qu’ils faisaient ça juste parce que j’étais arabe.  L’enquêteur a répondu non madame ce n’est pas parce que votre fils est un islamiste avec un nom imprononçable, mais parce que des algorithmes ont permis de mesurer son degré de dangerosité à partir de la surveillance de ses recherches google. Ma mère a dit et depuis quand vous avez le droit de surveiller les activités des gens comme ça. Il a répondu depuis longtemps madame, mais plus systématiquement depuis que le projet de loi C-51 permet aux services de renseignements d’utiliser ces informations-là et facilite leurs échanges avec la police et la douane. Puis il l'a invité à suivre l'exemple de courage des parents qui ont dénoncé leur enfant à la GRC, sans qui le coup de filet à l'aéroport de Montréal n'aurait pas été possible. Et comme ma mère n'avait pas l'air très convaincue, il a cité Fady Dagher, qui est directeur adjoint au Service de police de la Ville de Montréal  :

 

 « Retournons en arrière. Pensons aux gangs de rue. On voulait que les policiers les reconnaissent. On a dressé une liste d'indicateurs : la musique, le Hummer, la casquette… et on lui sautait dessus ! Et pourtant, pendant qu'on se concentre sur le Hummer, il y a une Toyota Corolla qui passe à côté, avec des kilos de cocaïne, et des personnes âgées à l'intérieur qui sont payées pour la transporter. On ne veut pas tomber dans le même piège. Il faut apprendre du passé. »

 

En gros ça voulait dire que pour l’instant les musulmans étaient plus surveillés que tout le monde, mais qu’ils feraient tout leur possible pour qu’à l’avenir tout le monde soit au moins autant surveillé que les musulmans.