On s’en contre-câlisse – récit des semaines déferlantes

Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.
Le Seigneur, à Paul (1 Cor 1, 27)

 

 

À commencer par le Premier mai

 

Nos porcs locaux n'ont pas su répéter leur prouesse de l'an passé, lorsqu'ils s'étaient classés bon deuxièmes dans le palmarès mondial des arrestations de masse au 1er mai, entre Istanbul et Téhéran. Le 1er mai s'apparente au baromètre du mouvement ouvrier, il donne à voir la vaste gamme de dispositifs mondialement élaborés pour mater le refus du travail. Un peu comme les Olympiques de la contre-révolution. À La Havane ou à Moscou, il y a beau avoir 100 000 personnes dans les rues, l’icône du souverain régnant à leur tête gâche un peu le spectacle. En France, les gros ballons cégété-cfdtistes suffisent à refouler tout honnête révolutionnaire chez soi. Enfin aux USA, Oakland et Seattle exceptés, il n'y a pas grand chose qui vaille. Mais quand vient le temps de mesurer l'hypocrisie de la paix du travail, il semble bien que Montréal se compare davantage aux sinistres despotismes orientaux.

 

La FTQ avait annoncé son premier rendez-vous de la journée à 4h30 pour bloquer le chantier du CHUM, et après ça n'a pas dérougé. Centre du Commerce mondial, sections des agents de stationnement à Montréal, place Ville-Marie, bureaux de Québécor, siège social de la Banque nationale mais aussi de nombreux cégeps, CSSS et hôpitaux, ainsi que la route 117 en Abitibi, la 132 en Gaspésie, 600 personnes sur le pont Dubuc à Chicoutimi, manif de centaines à Carleton-sur-mer, occupation de la SAQ à Rimouski, etc., etc…. avec près de 900 organisations et réseaux en grève sociale – un record historique! – même Granby n'a pas été épargné ! De ces innombrables actions, les médias ne souffleront pas mot. Eux qui s'étaient pourtant empressés de marteler l'illégalité de la grève des profs de cégep à sa veille, suite à une ordonnance de la cour qui mènera à la suspension de six profs du collège Rosemont. Rien sur le fait qu'étudiant-es et travailleur-es se sont indistinctement côtoyé.e.s tout au long de la journée, coude à coude, pour bloquer l'économie. Rien sur la multitude de CPEs, écoles primaires et centres communautaires ralliés à la grève sauvage malgré l'interdit, ni sur la visite de la manif matinale de la coalition Main Rouge à la cour municipale pour supporter un camarade emprisonné. Un peu plus et la manif de soir serait également passée sous silence, si les flics ne s'étaient avisés de la réprimer d'une manière aussi outrancière.

 

L'appel de la CLAC pour une manif de soir visait à rassembler les diverses manifs qui devaient sillonner les quartiers l'après-midi. Reprenant la tactique fluviale éprouvée par les casseroles en 2012, où des cortèges distants fusionnent en chemin comme autant de rivières en leur fleuve, le Square Phillips a été sélectionné comme lieu de convergence, à défaut de la place Émilie-Gamelin, policièrement prélevée d'accès jusqu'à nouvel ordre. Cette tactique de déferlement s'inscrit à même l'écologie territoriale de Montréal, comme la subversion de sa circulabilité rectiligne, de son quadrillage sécuritaire déversant les secteurs résidentiels vers les gratte-ciels. Aussi ne manque-t-elle pas d'effrayer les poulets, incapables de laisser passer le moindre dérèglement sans en châtier les responsables. Ajoutez-y un match des séries éliminatoires accompagné par ses masses d'innocents douchebags, couplé d'une journée de canicule et d'une nuit de pleine lune, et vous obtenez l'alignement des astres susceptible de porter un coup potentiellement fatal à leurs dispositifs : on ne balaie pas une poussière d'étoiles sous le tapis.

 

Voulant à tout prix éviter une redoutable osmose des cortèges avant le dévalement des hordes de sainte-flanelle, les flics n'ont pas hésité une seconde avant de foncer dans le tas. La manif du sud-ouest, malgré sa quiétude toute familiale, a été lâchement attaquée sans raison aucune – un officier devant même rappeler à l'ordre ses troupes enragées d'assaillir les passant.e.s. Celle d'Hochelague fut agressée encore plus violemment, mais les camarades n'en sont sortis que plus vaillamment colériques, défonçant commerces et bagnoles porcines à la pelletée. Surinvestis sur tous les fronts, les flics ont dû délaisser le contingent nordique, qui a pu s'accaparer le fleuve Saint-Denis – artère historique des casseroles –. Amassant en route les groupes de Rosemont et du Plateau – où une bonne centaine de camarades avaient coulé douce leur après-midi au bbq de l'IWW –, le cortège parti de Villeray a ensuite emprunté Sherbrooke pour atteindre le square Phillips. Lorsque soudain débarque jambes au cou – et à contresens – une flopée de manifestants pourchassés par des porcs bave aux lèvres. Des lacrymos sont projetés au fond du cortège ébahi, avant même que les flics ne soient visibles. Il aurait sans doute suffi d'un petit surcroît de combativité pour que les nouveaux arrivants brisent la dispersion, et débarquent en renforts au square. Mais ils ont plutôt été emportés dans la fuite, se dispersant en petit groupes dans les rues adjacentes, avant de se faire courser par des petites brigades de porcs vélocipédiques. C'est dire qu'il ne manquait peut-être qu'un poil pour que l'alignement soit parfait : si le contingent abandonné par les flics en avait profité, si le CH avait gagné sans tarder en prolongations, etc. Mais il faut parfois se satisfaire d'éclipses partielles.

 

 

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C'est que tout de même, au Square Phillips, ça bardait en tabarnak. Déterminés à gâcher le party dès le départ, les flics avaient entrepris de bloquer l'accès au parc. C'était sans compter le débarquement soudain de 200 black blockés, se liguant aux maoïstes pour défoncer la barrière bovine – et là, la débandade: fumigènes pro-chinois contre fumures lacrymogènes, 2X4 et banderoles plastifiées contre matraques et vélos d'assaut… Mais la dispersion chaotique a les défauts de sa vertu : nous savons d'expérience qu'une grosse manif bien ordonnée peut en générer des centaines qui, bien que petites, sont d'autant plus survoltées. Rien n'y fit : malgré la SQ appelée en renforts, l'éternel retour des manifs après dispersion a laissé passer bon nombre d'entre eux sous le radar. Suivre tel groupe impliquait d'abandonner tel autre, et certains ont pu sillonner Sainte-Catherine des demi-heures durant sans porcs en vue.

 

Ceux-ci avaient pourtant mis le paquet, mobilisant la totalité du mobilisable, ne rechignant devant aucune violence, poivrant sans discernement le moindre rassemblement de coin de rue. Les médias ont eu beau feindre l'oubli, ils ont dû se résoudre à offrir une couverture minimale du carnage qui a affecté le centre-ville en plein « magasinage du vendredi soir ». Un gars tranquille assommé à coups de poing, une pauvre dame en quadriporteur arrosée de poivre avec le reste, ou cette famille de trois enfants prise dans le trafic au sortir du Costco, recevant une bombe lacrymo dans leur char, cognant en panique et en vain à la porte de commerces à qui les flics avaient interdit d'ouvrir. La justice est aveugle, dit-on. Du moins lorsqu'elle est acculée à ses derniers retranchements. Car l'usage si manifestement excessif de la force au 1er mai révèle surtout l'insuffisance des dispositifs plus softs pour le contrôle d'une foule aussi flexible, mouvante et résiliente. Les porcs avaient beau déployer leurs effectifs maximums, varger à bras raccourcis et employer toute leur quincaillerie de guerre – la manif ne cessait pas de se reformer comme un ver monstrueux. Or si leur dispositif s'était brisé à ce moment là, ce qui était bel et bien sur le point d'arriver – on aurait eu droit à un mémorable free for all. Transis de peur, les flics ont été obligés de prendre la méthode forte – à l'israélienne, devrait-on dire – en considérant la totalité du périmètre de sécurité comme un ennemi, quitte à pousser d'innocents consommateurs dans une détresse désillusionnée dont notre parti pourrait, à terme, tirer avantage.

 

 

Mais si ce premier mai en fut tout un, ce n'est certainement pas en tant que « Fête du Travail ». À part les pancartes « refusons l'austérité », brandies comme un gage de civisme, on peinait à distinguer les salarié.es des autres, étudiant.es ou BS. Le fantasme de la renaissance ouvrière que porte l'horizon de la grève sociale, une fois plongé dans l'événement même, découvre qu'il faut plus que des hot-dogs pour faire reculer un gouvernement. Tout compte fait, les centrales syndicales n'ont pas agi à la hauteur de leurs promesses de blocage général. Et à force de miser sur l'épiphanie du Travailleur, on ne s'assure que d'une éternelle déception. Dans les faits, le syndicaliste québécois moyen prêche encore la figure du « gros bras » de la FTQ – le goon des métallos – qui pourrait quand bon lui semble « bloquer la province ». Feu l'exécutif de l'ASSÉ n'a jamais cessé d'en réitérer la centralité… mais à quoi bon le contredire? Voyons voir ce que donnera la « colère des travailleurs-travailleuses » dans sa prise de relais d'un jour, nous verrons bien si elle s'avèrera historique. Or, sur le terrain syndical, il aura effectivement fallu batailler dur à l'interne pour avoir un 1er mai digne de ce nom. Rappelons que le conseil central de la CSN s'est vu obligé d'appeler ses membres à participer à la manif anticapitaliste de la CLAC suite à de courageuses initiatives de quelques syndiqué.es. Les nombre de profs de CÉGEP qui ont voté pour une journée de grève « illégale » a aussi de quoi enthousiasmer. Mais face à ce bouillonnement, les centrales n'ont cessé d'être égales à elles-mêmes et au lymphatique statu quo qu'elles promeuvent : alors que le CRT intimait l'ordre aux profs de ne pas débrayer, la CSN se pliait lamentablement aux ordres et appelait, la veille au soir, à respecter l'injonction. Et quand bien même les centrales promettraient ne pas organiser de défilé plate cette année, elles n'ont pas manqué de bassesse en organisant un « gros show » au National pendant qu'aux alentours grondait un bordel sans nom. Car la grève n'est guère friande des climatisations – tenir au monde exige d'abord de se tenir dehors – là où ça se passe. Et c'est bien ce qui est en passe de se produire, si la stratégie estivale se concrétise bel et bien.

 

 

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La SQ était de la partie. On la repère aisément au style « sac de poubelle » de ses uniformes.

 

 

 

 

Sous la plage les pavés

 

Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps.
Giorgio Agamben

 

 

À peine étions-nous attablé.es pour savourer l'éclosion printanière, voilà que c'est l'été qui a dévalé, tout d'un coup, exécutant le grand écart de -20C à +30C entre avril et mai. Le Printemps 2015 n'aura-t-il été que l'éphémère incipit d'estivités étendues ? À en croire l'Appel de l'Est, nos jours au soleil pourraient se charger de salutaires initiatives. On se souviendra des préparatifs militaires à l'état d'urgence, mis en branle dès l'été 1970 pour faire face à l'enthousiasme insurrectionnel felquistement brassé à la Maison du pêcheur de Percé, la ferme du Petit Québec Libre des Cantons-de-l'est et les fêtes hippyques armées de Val-David. Car l'alliance de la lutte et du plaisir, si elle ne manque pas de renforcer l'une par l'autre, produit en outre la réalité qu'il s'agit de protéger – dans la rencontre du lointain pourtant si proche, et l'immersion dans une situation inédite, capable de projeter une lumière nouvelle sur un quotidien blafard. Certaines expériences suffisent à prouver qu'au sein de ces mécaniques journalières où l'on enligne les mêmes nécessités contingentes, tout était, demeure et sera toujours possible. Le déroulement des dernières semaines le prouve bien assez : l'expérimentation engendre l'expérimentation. Ce n'est que parce que nous avons osé le Printemps 2015 – une grève sans revendication, sans syndicat, sans tête – que nous pouvons maintenant oser l'Appel de l'Est, et espérer enfin faire déborder la grève hors du mouvement étudiant, où elle fut trop longtemps confinée.

 

La crise uqamienne s'est soldée par une situation paradoxale. Après avoir balayé du revers de la souris la proposition de la Commission des Études pour rallonger la session en proportion des cours levés, « La Direction » a résolu d'opter pour un accommodement plus économique, en se résolvant à ne rien résoudre. Tirant à sa conséquence le déni de la grève, le semestre a pris fin à la date initialement prévue, comme si de rien n'était, et sans indication supplémentaire, sinon une date aléatoire à la fin juin comme limite de remise des travaux. Aucune modalité n'a été précisée aux profs et élèves qui se retrouvent à devoir autogérer leurs ententes d'évaluation au cas par cas, à la bonne et moins bonne franquette. Bien qu'un tel délaissement risque de créer de petites pagailles dans les groupes-cours où se côtoient des tangentes divergentes, cela vaut toujours plus que de se faire chier à rater les précieuses chaleurs entre quatre murs de brique brune sans fenêtre. Du coup, on s'évite le châtiment qui avait neutralisé les forces de 2012, en les obligeant à payer de leur temps les cours perdus, en deux sessions condensées back à back.

 

Le 21 avril, à la réunion de la Commission des études de l'UQÀM, ce n'était plus une métaphore que de dire que la grève emmerde le recteur Proulx. Il fut cocasse de constater que le cyborg Proulx ne s'est pas encore tout à fait délesté du versant psychosomatique de la vie, qui, comme on le sait, se manifeste à coup de saillies intempestives. Alors qu'une assemblée essentiellement constituée d'étudiant.es, de profs et de chargé.es de cours s'efforçait de voter des motions de blâme à l'endroit de la haute direction, le plus illustre représentant de cette dernière était contraint de multiplier les menées vers le petit coin… Il faut croire qu'à vouloir gouverner les autres, on risque de perdre la gouverne de ses tripes.

 

Souvenons-nous de Gargantua, écrit entre autres pour ridiculiser séditieusement les hautes directions universitaires de l'époque, toujours disposées aux contorsions les plus diverses pour louer en de doctes laïus le Dieu de l'ordre établi. À bien y penser, la cybernétique dont Proulx et ses confrères se réclament est-elle autre chose qu'une nouvelle scolastique ? Ceux et celles qui doutent encore de l'influence de ce monothéisme du 1 et du 0 n'ont qu'à prêter l'oreille aux ondes de la police de Montréal. Pour peu qu'il soit question de manifester, l'ordre est donné d'établir un « bac à sable » pour contenir les manifestant.es, qui du coup seront contraint.es à tourner en rond dans un quadrilatère restreint. Or, de même que le soulignait un.e anonyme dans une lettre envoyée à littor.al, ce concept de bac à sable – sandbox – est cela même qui, pour l'heure, fournit à la cybernétique son dispositif le plus opérationnel. L'ouverture prochaine d'un « beer garden » en pleine place Émilie-Gamelin participe pleinement de cette logique à mi-chemin entre la prison et le parc d'amusement. Or notre jardin à nous, camarades, c'est la ville entière !

 

 

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Occupe toute

 

Les choses faibles et ayant peu d’importance prévaudront sur celles que le monde considère comme fortes et importantes.
Paul (1 Cor 1, 27)

 

Répression policière et intransigeance administrative aidant, la lente dissipation de la grève aura forcé le mouvement à puiser dans la plasticité de sa forme pour se réinventer. Passant du Fuck à l'Occupe toute, les camarades du CÉGEP Saint-Laurent ont donné le coup d'envoi à une campagne d'occupation des campus québécois dont les ramifications s’étendront du cégep du Vieux jusqu'à Terrebonne, en passant par Bois-de-Boulogne et Sherbrooke. Loin des caméras et du battage médiatique, ce sont des complicités qui se tissent entre deux tentes. Les occupations font en sorte de laisser à découvert un espace qui est déjà là, sous nos pieds. L'occupation c'est la désoccupation de la fonctionnalité propre aux enceintes scolaires qui ne servent en temps normal qu'à accumuler un peu de savoir pour mieux crisser son camp. Ici, au contraire, on crisse le camp pour aller à la rencontre, pour se découvrir tout en résistant dans un temps qui nous ancre entre-nous contre l'épave institutionnelle qui se dresse en face.

 

Si certain.es ont critiqué naguère l'occupation de l'UQÀM pour son « manque d'organisation à long terme », illes admettront tout de même que cette occasion extatique a effectivement mordu par le goût de détourner notre environnement et de se le réappproprier à l'image de ce que nous devenons – en lutte. Cette image c'est celle de manifestant.es qui s'entremêlent dans les rues, hurlant, déambulant et visitant des recoins insoupçonnés du fastidieux béton citadin.

 

Ceci étant dit, toute entorse à l'ordre, aussi lilliputienne que celle d'une bande de jeunes qui campe sur une parcelle de cégep, doit cependant vexer au plus profond de leur être ceux dont la vocation est apparemment de décider de tout. Et ceux-ci de procéder par lettres de menaces, comme à leur habitude. À Saint-Lau, les parents des campeurs et campeuses ont à cet égard reçu une missive aux tonalités sacerdotales, sertie de pointes antiterroristes. Avec le bill C-51 qui vient de passer, sans doute faudra-t-il s'habituer à ce que les cégepien.nes se fassent amalgamer en douce avec l'EI, conformément au baratin de la « radicalisation ». En attendant, d'autres parents et enseignant.es de Saint-Lau ont répondu à l'appel de la direction en déversant des montagnes de nourriture sur le campement, offrant un peu de fraîcheur aux estomacs dumpster divés. C'est également imbibé.es de cette ambiance que les campeuses et les campeurs se sont présenté.es devant l'administration du Cégep pour tout exiger. Accablé.es de questions journalistiques du genre : « Que demandez-vous? » « Quand partirez-vous ? », leur réponse fût aussi brève qu'efficace : « La fin des mesures d'austérité et de l'économie extractive. »

 

La transgression des lieux et des normes qu'offre les occupations ne prendra donc fin uniquement que lorsque les éléments putrescibles du cadavre royal et de tout ce qu'il suppose auront périclité. Lorsqu'il ne restera « de la dépouille qu'un dur et sain squelette incorruptible » (Caillois).

 

 

Grève et journalisme

 

Qui songerait à réfuter un son ?
Nietzsche, Le Gai savoir

 

 

Il a finalement pu revoir le soleil, ce camarade qui avait été arrêté pour avoir rendu la pareille aux gardiens qui le molestaient, lui et ses ami.es de l'UQÀM – si tant est qu'on puisse se fier à la couronne, « plaignante » dans cette affaire. Un juge de bas étage de la cour municipale lui avait refusé sa libération lors même qu'il était présumé innocent, hallucinant volontiers en lui le chef d'une grève qui précisément est réputée n'en avoir aucun. Au bénéfice de l'absurde encore, la couronne n'a pas non plus trouvé de problème à considérer des serpentins pour fêtes d'enfants comme une « arme ». On n'a plus les objets contondants qu'on avait.

 

 

serpentins-preuveExtrait de la preuve déposée par la couronne, section « Pièce R.-3 / PHOTO ARME CHEF 5 »

 

Par chance pour notre quidam en grève, un juge de grade supérieur a trouvé opportun de rabrouer un subordonné en renversant sa décision. Soyez donc averti.es si jamais vous êtes de passage à la cour municipale : des petits juges cheap y sévissent, apparemment prêts à « errer en droit » et à sacrifier une perspective d'avancement pour vous garder en taule deux semaines. Pour ce faire, ils n'auront qu'à vous servir leurs élucubrations de la veille sur le « découragement » de « l'opinion publique » ; le texte du jugement ne sera pas même digne du blog de Richard Martineau. On comprend alors tout l'enjeu des campagnes de lettres, car il s'agit de donner autre chose à entendre aux prisonnièr.es que le jargon paternaliste des flics à perruque.

 

Il aura vraiment suffi à cette grève-ci de retirer aux journalistes leur joujou GND pour que la mauvaise presse s'abatte sur elle plus systématiquement encore qu'en 2012. Parallèlement aux salves policières, la guerre à la grève s'est jouée sous forme de lettres ouvertes, que les journaux se sont contentés de citer in extenso à la une, comme la lettre dite « des 184 profs » . Il a fallu attendre qu’un.e bon.ne samaritain.e en grève mène enquête à la place des journalistes, afin d'en colliger le « qui est qui ». Ce n’est pas que ses cosignataires aient été masqué.es, mais bien que leur signature même, s'autorisant simplement de la notion de « professeur.e », masquait leurs véritables affiliations. Anonymat de l’équivoque, comme si « professeur.e » suffisait à faire équivaloir un dixneuvièmiste désabusé, spécialiste de Gogol et un de ces comptables obséquieux dont l'enseignement préside aux cauchemars imaginés par ce même auteur. Dépouillement, donc, en bonne et due forme effectué, pour que soit ôtée à cette masse signataire un anonymat certes relatif, mais dont elle ne pouvait être qu'indigne. De sorte que, ce qui se laissait déjà deviner à la lecture fut vérifié, bottin des profs en main. Outre quelques égaré.es, les signataires ressortissent de manière décisive à l'école de gestion (55%) et à la faculté des sciences naturelles (25%). Du coup, une lettre écrite par des gestionnaires militants et des technocrates (ce qui dans la lettre se mue en « nous, professeurs ») se réclamant ni plus ni moins de « la vraie UQÀM » est promue aux unes comme le nec plus ultra de la performativité politique. Lorsqu'enfin, quelques jours plus tard, la Commission des études de l'UQÀM – la plus haute des instances collégiales de l'université – adresse à la direction trois motions de blâme, on peut ne pas en parler, tout simplement. Rien de plus capricieux et opiniâtre, à tout prendre, que les muses Objectivité, Impartialité et Neutralité.

 

L'objectivité n'est jamais que la subjectivité abordée sur le mode du déni. Journaliste pourrait aujourd'hui être le nom de celui qui communique l'événement à condition seulement de l'oblitérer. C'est une propagande par la platitude qui perd en mots-clés tout ce qui s'est joué. Intimidation, grabuge, casseur, masque. Le grotesque de ces termes dont le journaliste fait un recel d'année en année plus précaire congédie chaque subtilité, milite contre les menus détails qui seuls rendent raison de l'inoubliable. Il faut pourtant plus que jamais se pencher sur la question du journalisme. Ces récits ont voulu être l'ébauche d'une démarche en ce sens : journalisme des petites histoires incongrues au pouvoir, qui prend part au carnaval et s'y fait des ami.es. Journalisme au plus loin des mystères d'Objectivité. Journalisme stratégique – marqueur des phases dans l'immanence de leur enchaînement, assumant que « ce n'est qu'à partir d'un point de vue partial – unilatéral et anti-universel – que l'on peut connaître le tout. » (Tronti).  Enquête, ensuite, sur les modes d'existence, en tant qu'ils sont nécessairement modes de résistance. Journalisme qui exige d'abord de se déprendre de la binarité entre l'information « de terrain » inavouablement partiale, et les éditoriaux de salon, chroniques d'opinion éperdument déconnectées. Tout compte fait, nous avons été et sommes toujours à la recherche d'un anti-journalisme.

 

 

Collectif de débrayage

 

Récit semaine 1

Récit semaine 2

Récit semaine 3

Récit semaine 4

 


crédit photo couverture et policier à vélo : dylan schaub