Wargus sit : Faire-grève et devenir-meutes

 À l'aube de la deuxième semaine de grève, un constat s'impose. D'une part, aux yeux des réactionnaires, les périodes de turbulences que traversent ponctuellement le Québec représentent une insulte intolérable à la bonne marche de l'économie et à leur confort douillet. Ils interprètent la moindre embûche à la circulation des flux économiques comme une attaque à leur endroit : ils ont bien raison et nous rions à grande dents. D'autre part, comme le faisait récemment remarquer un camarade, la grève de ce printemps est la première grève étudiante d'importance à être animée par une véritable conflictualité politique depuis le « McGill-Français » de 1969. Ainsi donc tout le monde s'accorde : notre parti gagne.

 

C'est que l'apocalypse ne peut plus durer. Leur privation de monde s'effondre laissant émaner une vague odeur de civilisation en état de putréfaction. Notre grève exprime l'écoeurement face à l'aridité de la vie qu'on tente de nous faire vivre. Leurs anesthésiants ne peuvent plus noyer notre aspiration à une vie pleine, à une vie bonne, une vie couplée avec sa forme.

 

Ce tract a été distribué lors de la manifestation du 28 mars dont le titre était « L'austérité et son monde ». Il marquait un trait entre un premier texte et sa suite à venir.

 

Wargus sit: Faire-grève et devenir-meutes

 

C'est bien connu: le fait invalide le droit. Ils auront beau multiplier leurs lois spéciales, clamer notre illégitimité, lâcher leurs sales chiens sur nous, il n'en demeure pas moins que la grève ne cesse de venir. En réalité, aucune procédure juridique ne réussira à diminuer l'efficacité de nos gestes, à annuler l'expérience du faire-grève, à enrayer le foisonnement gréviste. Ce printemps signe le passage à l'acte d'un cri annoncé, l'éclosion de voix inaudibles, jusqu'alors refoulées dans les affres banlieusardes, berceaux de notre pauvreté en monde. Leur projet consistait à se saisir de nos vie pour nous livrer à une existence austère, une valse mortifère entre travail et pharmacie, entre les néons et l'allée des cartes à souhait, bref, à l'asepsie. Vouée à la faillite, cette mutilation des mondes possibles périclite au son de la grève humaine, là où l'Homme se dissipe dans la meute. 

 

En filigrane du conflit en cours se tisse, d'une manière insoupçonnée, une solidarité entre grévistes et une figure malmenée de l'histoire: le loup-garou. Cet être qui se situe à la frontière séparant l'humanité et l'animalité pointe un lieu extérieur à la loi. Longtemps identifiée au brigandage des contes populaires, à un monde magique à désenchanter, voire à une créature ensauvagée, le loup-garou inquiète l'ordre établi et la loi de l'intérieur. Dans un jeu de miroir presque parfait, la prescription de la loi trouve son extension dans la proscription du loup-garou.

 

Les proscrits arborant la tête de loup, caput lupinum gerentes, dont parle l'ancien droit anglo-saxon sont assimilés à des animaux nuisibles, bêtes à anéantir pour que règne la néantise, vermine à éliminer pour que resplendisse la Couronne. Le secret politique que trahit l'exclusion de cette figure énigmatique est la relative impuissance du pouvoir à soumettre la totalité du vivant à son emprise. Excommuniées de la protection de l'État, nous nous trouvons, à l'instar du loup-garou, hors de la parole du souverain, livrées dans le dénuement à la terrifiante thanatopolitique de sa police.  « Adaptez-vous ou mourrez », voilà le mot d'ordre qui guide autant les mesures d'austérité que l'économie extractiviste. Assumer notre être-hors-la-loi implique de s'abreuver de cet extérieur, de ce dehors que le pouvoir tente de capturer pour l'intégrer, pour l'annihiler. Nous devenons meutes, c'est-à-dire que le pouvoir souverain, bien qu'il tente de nous happer de son glaive, bien qu'il tente de nous inclure dans ses mécanismes, nous chasse jusque dans notre ingouvernabilité, jusque dans notre imperceptibilité. Toujours là à vouloir nous attraper sans jamais nous saisir, nous nous situons dans cette ambivalence, dans cette oscillation entre possibilités de captations et possibilités d'échapper aux mailles du pouvoir.

 

Loin de nous contraindre au silence, notre sécession appelle à anticiper le prochain coup. Nos voix reviennent dans un cri, dans un hurlement sylvestre.

 

Notre meute rôde, guette les déplacements de l'ennemi, de ses chiens de chasse, feignant, jouant, détournant, veillant à l'accroissement d'une puissance destituante qui sera à même de révoquer la loi pour laisser les mondes être, et nous laisser les habiter.

 

Le tract en version imprimable – Wargus sit