On s’en contre-câlisse – récit semaine 3

C'est la direction de l’UQAM qui a sonné le tocsin en s'en prenant à neuf étudiant.es soupçconné.es d'avoir participé à diverses « perturbations » depuis l'hiver 2013. Purement et simplement voué.es à l'expulsion, pour des gestes somme toute routiniers de l'activiste UQAMien moyen : éteindre des néons pour lever un cours tenu par des malséants en dépit du débrayage, chahuter la conférence d'un ministre en ayant l'indiscrétion de s'enquérir sur ses investissements pétroliers, etc. Bref, selon le réquisitoire, il suffit de « bloquer un corridor » ou de « hausser le ton » pour se voir révoquer des années de cursus. Et Monsieur Blais, le porcelet – philosophe analytique, de surcroît –, qui fait office de ministre à l’éducation, de renchérir en invitant les recteurs à « expulser deux ou trois étudiants par jour », parce qu’une personne « qui porte une cagoule ne mérite pas de s’appeler un étudiant ». Décidément, pour le triumvirat du principe de réalité (en sus de Blais, le cybernéticien Proulx, recteur de l’UQAM et le neurochirurgien Couillard, Premier ministre), l’heure de la purge a sonné. On dégotte un demi-million pour l’embauche de nouveaux agents de sécurité à l’UQAM, en pleine austérité budgétaire. Et quels cabots ! Pour un salaire de Starbucks, ils s’exposeront les jours à venir aux coudées franches de camarades réellement en tabarnak. Car il en va maintenant de la possibilité de grèves futures, et nous comptons bien ne pas nous en priver.

 

 

« C’est pas des flics ratés / qui vont nous faire plier ! »


Pour saisir l’ensauvagement actuel, il faut bien comprendre ce que représente la levée de cours dans notre tradition de grève. Car c’est ce geste, profondément ancré dans le rituel gréviste, qui en est progressivement venu à être contraint, marginalisé puis criminalisé par les administrations, ministères et médias de concert. La levée de cours, c’est littéralement le « nerf de la grève ». À tout coup, connards et connasses s’arrangent pour contourner les votes de grève, arrangeant des rendez-vous pour dispenser la matière, faisant fi des grévistes qui écopent de leurs convictions. Ces cours en catimini, il faut les lever. Cela ne posait pas problème jadis : la diplomatie suffisait, à force les scabs entendaient raison. Mais la surveillance a changé la donne, et on a fini par ne plus pouvoir déambuler en toute innocence à visage découvert, sous peine de se faire appeler par son petit nom par les gros Garda. Il a fallu se masquer ; il a fallu avoir quelque chose à cacher. Et en ces temps de la fin, les sots ont le terrorisme facile. À la moindre grogne, ça crie au loup dans la bergerie. Et pour défendre les moutons de « l’intimidation », il faudra sortir les chiens.

 

Mardi le 7 avril, suivant l’injonction, les médias ont passé la journée à ressasser à satiété les images des grévistes masqués, des scabs pris de panique et des autorités indignées. La comparaison à l’EI semble brûler les lèvres de chaque annonceur télé. Les grévistes se le tiennent alors pour dit : la table est mise pour dépasser les bornes. Le lendemain, les levées de cours du matin sont ardues. Des colonnes de molosses privés bloquent systématiquement l’accès des grévistes aux cours à lever ; geste ridicule s’il en est, car les cours ainsi bloqués du blocage sont levés par le fait même. Comment, en effet, enseigner dans une telle pagaille ? Il n’en demeure pas moins que les petits groupes d’une trentaine d’encagoulé.es qui assurent, à leur corps défendant, le respect de la grève sont dans une situation précaire, avec la quantité de moyens répressifs que l’université mobilise à leur encontre. D’autant plus qu’il suffit d’un appel pour que la flicaille psychopathe rapplique, avec à sa disposition des moyens virtuellement illimités. La semaine précédente, une camarade avait déjà été immobilisée par une agente de sécurité et remise aux flics lors d’une levée de cours. Leur arrivée en masse n’était qu’une question de temps.

 

Mercredi matin, les levées de cours reprennent là où elles s’étaient terminées la veille : dans l’impasse. Mais des appels d’urgence réussissent tout de même à rapatrier un nombre considérable de camarades pour les cours de l’après-midi. Fort d’une bonne centaine de grévistes, le cortège se met en branle à travers l’UQAM. Et nonobstant les vigiles en psychose qu’il fallait ponctuellement tasser du chemin, le défilé allait bon train… jusqu’à ce que l’antiémeute débarque sournoisement. Flashballs et bâtons télescopiques au poing, ils saisissent leurs proies avec une violence inouïe, les projetant par terre avec l’aide des chiots privés, au beau milieu d’un espace de cantine où des équipées non-grévistes dégustaient leurs sandwichs, rivés sur leurs Macbooks. Dans les classes autour, les séances de cours à lever le seront plutôt violemment, poivre de cayenne aidant. Il fallait y penser, la police n’est pas là pour assurer la sécurité de qui que ce soit. Faites intervenir ces psychopathes dans un bâtiment public et c’est l’hécatombe assurée pour tous les corps en place – antigrévistes inclus. La souricière alors déployée au sous-sol du pavillon J.-A. de Sève a fait dans la surpêche. Parmi les 21 arrêté.es, une bonne partie n’avait strictement aucun rapport avec les levées de cours en cours. Qu’à cela ne tienne, illes seront détenu.es dans une salle de classe plusieurs heures avant d’être conduit.es au centre opérationnel. Au final, ne sachant trop quoi leur reprocher, illes seront simplement accusé.es de méfait – c’est-à-dire d’avoir résisté à leur arrestation –, et d’attroupement illégal, chef absurde s’il en est pour une université dont chaque cours pourrait tomber sous sa définition.

 

ll va sans dire que l’événement a provoqué l’ire non seulement des camarades estudiantins, mais du corps enseignant à qui l’on demande de donner cours dans pareil gâchis. Une troupe considérable s’est peu à peu agglutinée autour du cordon canino-porcin, débordant le long des escaliers roulants et à l’étage ; des barricades de fortunes se sont levées. Une poignée de profs avec un miminum de décence ont fait don de leur présence pour s’installer devant les flics, assurant aux grévistes qu’ils contacteraient l’administration pour négocier leur départ et la libération des camarades. Un vice-recteur, dit-on, serait en route à cet effet. Nous saurons plus tard que ce dernier s’est contenté d’un aller-retour en ascenseur. Les flics partiraient bel et bien, c’est l’évidence, mais en ce qui concerne les arrêté.es, l’admin n’en glisse pas mot.

 

Devant l’inflexibilité des bureaucrates suite à cet épisode monstrueux, le mot commence à circuler parmi les étudiant.es resté.es sur place qui les invite, justement, à rester sur place. Une occupation ! Ce qui ne fut pas possible en 2012, l’occasion nous en est donnée sur un plateau d’argent. Et cette fois, elle serait habitée par une colère bien palpable. Des vagues successives de camarades inondent peu à peu le pavillon, tandis qu’une assemblée informelle assure une logistique minimale. Ce soir, la direction de l’UQAM recevra la monnaie de sa pièce, si elle ne s’engage pas à mettre de l’eau dans son venin.

 

 

L’occupation : Spring Break 4ever


Il faut dire que ça a commencé dans une atmosphère bon enfant et, aussi bien, bon vivant. Une première chose, semble-t-il, fut de transformer le comptoir qui fait normalement office de guérite aux Garda en un habitacle à l’usage de qui voulait bien s’improviser DJ. Le luxe d’un système de son juste assez puissant a vite été rehaussé de l’ajout d’un stroboscope laser, et plus tard d’une machine à fumée, dénichés Dieu sait où afin de donner à l’occup’ la tonalité de fête qu’elle désirait, pour son plaisir comme pour son courage.

 

Il était ensuite temps de manger et par on ne sait trop quelle sollicitude anonyme, cinq ou six tables où une corne d’abondance avait déversé une chère des plus variées sont apparues. Ce banquet se déployait sous le regard hébété d’une poignée de soupeurs du Bistro Sanguinet, que des portes vitrées séparaient étanchement du reste du pavillon. À n’en point douter, nous avions là affaire à des étudiants de l’école de gestion, école dont l’essentiel de la pédagogie consiste à anesthésier tout être-au-monde empathique. Et comme de fait, le seul réflexe que la situation leur arracha fut celui de dégainer leur caméra iphone comme par tourisme existentiel. Aussi, la foule, vite lassée par ce marasme, s’est-elle plus tard avisée, à l’aide de bannières, de faire tomber le rideau sur un mauvais spectacle.

 

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La trame sonore était entrecoupée de « mic check » vocaux par lesquels une assemblée générale intermittente, libérée de toutes ses lourdeurs narcissiques habituelles, était rendue possible du fait d’une propagation de la parole en écho, comme si en l’absence d’un micro on pouvait enfin s’en tenir à l’essentiel. Alors que les AG habituelles mettent 6 heures à voter la simple reconduction d'une grève, l'occupation spontanée organise le party de la décennie en quelques phrases bien placées.

 

La soirée était encore jeune alors que l’amplificateur réquisitionné a fait retentir, à la suite d’un bon beat de Dead Prez, « Wilderness » de Joy Division, en écho à l’ambiance à proprement parler mythique qui régnait déjà. On espérait encore à ce moment-là une issue favorable aux négociations qui se déroulaient à huis-clos entre profs, représentant.es étudiant.es et rectorat : négociations pour lesquelles l’occupation était censée avoir le poids d’un « pensez-y bien ». À court d’utopie, les parties étudiantes et professorales se bornaient humblement à demander la levée des expulsions, de l’injonction et des arrestations de l’après-midi, et à ce que les flics ne pénètrent plus dans l’enceinte de l’UQÀM : demandes nées exclusivement d’une répression inédite. Mais la partie rectorale, qui avait pourtant accepté de négocier, plie bagage vers les 21 heures, comme s’il s’était agi, tout au long, de les narguer. C’est la présidente du syndicat des professeur.es qui est venue l’annoncer. Peu de temps après, le recteur diffuse un communiqué où il s’exprime dans la prose algorithmique pour laquelle il a été programmé. Outre les nombreuses coquilles, rien de plus à se mettre sous la dent qu’un remix désobligeant de ses missives précédentes. Retour à la case départ. Rien n’a bougé, malgré le drame des arrestations et de la police dans l’université, la médiation des profs, puis la négociation ; et enfin, en dépit même de l’occupation. Sans même évoquer une prochaine rencontre, la direction vient de débouter la communauté universitaire avec l’impassibilité d’une intelligence artificielle. Et bien sûr elle s’attend des centaines d’étudiant.es qu’ils s’en retournent la mine basse chez eux et elles. Au contraire, c’est à cet instant que la foule chatoyante se voile de noir.

 

Au lieu de tergiverser à l’infini sur les modalités de l’occupation ou sur la nécessité même de mener celle-ci, un agencement pour le moins hétéroclite et imprévu se met en branle ; chaises et bureaux commencent à s’empiler devant les portes d’entrées alors que certains se préparent à exécuter leurs meilleurs pas de danse. Peu importe ce qu’on en dit, l’occupation a lieu. Il n’en fallait pas plus pour que la colère engrangée suite aux arrestations de la journée se déverse sur deux pauvres gardes de sécurité qui, au gré de leur témérité, ont eu le malheur de se prendre pour Batman. Neutralisés par quelques bénévoles, leur fuite apeurée sous une pluie de chaises contraste avec la hardiesse qu’ils avaient initialement affichée.

 

Tout au long de la soirée, des éclaireur.es se succèdent de manière erratique au micro humain pour divulguer la position des flics. Décidément, de telles réjouissances ne sauraient rester impunies. Dans les salons à la grandeur de la province, les téléspectateurs se font promettre une intervention musclée : des ambulances supplémentaires auraient été affrétées en prévision du massacre. Les ondes radio de la police le martèlent : « on veut des arrestations ». Mais le party perdure et les paniers à salade poireautent encore dans les rues adjacentes. À l’évidence, les protocoles porcins pour évacuer 300 fêtards embarricadés dans une enceinte universitaire vitrée ne semblent pas au point.

 

Au rez-de-chaussée, une foule invente toujours une fête populaire qui rend caduc n’importe lequel de ces soi-disant festivals lesquels confisquent bon an mal an une partie du centre-ville pour mener la traque à quiconque s’amuse. Aux étages se déroule une scène rappelant celle des Tuileries dans L’éducation sentimentale. Ici, une inconnue fait d’un monte-charge sa trottinette. Là-bas, une bande transforme en balançoire une caméra de surveillance exorbitée, avec ses nerfs optiques mis à nu. Plus loin, une singularité quelconque s’ingénie artistement à couvrir un mur du fond de sa pensée. À quelques pas de là, des badauds penauds promènent le marteau pour émietter au hasard quelques machines. « Voyons donc ! Elles n’existaient pas v’là dix ans. Un peu de nostalgie destructrice ça fait pas de mal ! » Un peu partout, des ninjas s’en prennent systématiquement aux dispositifs de surveillance, comme autrefois les premiers prolétaires ciblaient les horloges. Écrans plasma, distributeurs de numéros, serveurs des Sévices à la Vie étudiante : le pain quotidien de la bureaucratie se voit dans la joie restitué à son néant constitutif.

 

Alors que la foule du rez-de-chaussée négocie à l'unisson le virage rhapsodique « easy come easy go », le party pogne jusqu’au sous-sol. Des distributrices éventrées versent leur joyeux butin : orangeades, chips et jujubes à foison ! Quelques langues amères invitées par des écoliers gestionnaires s’en indigneront le lendemain, à l’occasion d’une veillée aux lampions en hommage à ces babioles sacrifiées. Des camarades ironiseront : « Je suis la machine distributrice ». Aussi bien dire : « Je suis la marchandise ».

 

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Lorsqu’enfin les psychopathes ont entamé leurs manoeuvres, ce ne fut qu’avec l’assurance d’une suprématie absolue. Ils devaient être au moins 300 en formation serrée, ces lâches, flashballs bien en vue, toutes brigades confondues. Pour le coup, par les bons soins de camarades, seulement deux portes avaient été laissées libres des barricades de mobilier scolaire amoncelé. Qui plus est, l’entrée souterraine, liée par des escalators, avait été brillamment colmatée par l’immense banderole « Oser lutter, c’est oser vaincre », garantie contre les lacrymos tirés du sous-sol. Néanmoins, la cervelle n’est pas le fort du porc, et les officiers ont directement dirigé le gros du bétail vers l’entrée principale, considérablement renforcée. À coup de bélier, ils ont brisé la première vitrine d’entrée de peine et de misère, avant d’attaquer la seconde au pied-de-biche. Entretemps, les occupant.es ont eu le loisir de gober une dernière boîte de smarties avant de filer, peinards, par la porte arrière, où les attendaient une poignée de fourgons vides et des panneaux de signalisation. Or la basse-cour ayant été réunie en troupeau de l’autre côté, rien n’a empêché les grévistes de résoudre l’équation, en enfonçant les uns dans les autres.

 

Et ça s’est poursuivi dans les rues, tard encore, sans jamais que les expulsé.es ne soient pris.es en défaut, malgré les fantasmes d’arrestations massives. Au total, il n’y aura qu’une seule prise pour la police. Dispersion victorieuse donc, où l’essaim se fond dans la nuit, préférant, avec la prudence du moment, faire faux-bond aux bœufs sous stéroïdes qui étaient venus lui chercher noise. Dans leur fuite, les ensauvagé.es prennent soin d’enduire le sol de savon ; en quoi ils ne prêtent pas plus d’intelligence à leurs assaillants qu’aux deux nigauds cambrioleurs de Maman j’ai raté l’avion. Les petits débrouillards ne néglieront pas non plus d’asperger les policiers du contenu d’un extincteur, comme d’autres mettent le glaçage sur un gâteau. Et le lendemain, illes libéreront moult sauterelles dans les pavillons, répétant avec brio l’opération « Plaies d’Égypte » qui avait infesté les HEC en 2012.

 

 

Vers la suite 

 

Le crescendo d’intensité qui a atteint un nouveau sommet avec l’occupation se laissait déjà envisager en début de semaine. Reprenant les mots de sa mère spirituelle Margaret Thatcher, le Premier Couillard avait clairement énoncé, lors d’une conférence de presse, les orientations du gouvernement : « In Quebec, the premier is not for turning » (Au Québec, le premier ministre ne recule pas), révélant par le fait même la nature du conflit qui oppose le mouvement au pouvoir : la guerre. Avec la rigueur budgétaire comme seul mot d’ordre, les mesures d’austérité sont, pour l’heure, les dernières attaques faites à l’endroit de tout art de vivre ; mais de cette immense entreprise de massacre, le gouvernement n’entend aucunement discuter. En opposant une fin de non-recevoir à la moindre revendication, il montre qu’il se situe irrémediablement sur le terrain de l’intransigeance, terrain qui serait irresponsable, pour nous, d’abandonner aux seuls mains des gestionnaires. Les derniers reliquats social-démocrates qui prétendent encore être en mesure d’aménager la terreur économique en vue de l’adoucir ne proposent, en fin de compte, rien de plus que la démocratisation de la catastrophe.

 

Mais qu’on se le tienne pour dit, par ailleurs : il faut à tout prix éviter les petites manifs au lendemain des triomphes. Les flics réchauffent leur vengeance au micro-ondes, et le 9 avril c’était l’arrestation de masse assurée. Le surlendemain encore la manif de soir n’a pas pu tenir plus d’une demi-heure. Remarquons que l’AG des sciences humaines de l’UQAM, comme celle des arts, ont reconduit la grève au cœur d’une immense église – à vrai dire l’unique endroit où les flics éprouveraient encore une certaine gêne à débarquer. Quant à eux, les médias apparaissent pour quiconque se trouvait à l’occupation comme des machines à enrayer la possibilité même de nos histoires. Le déroulement mythique de la journée ainsi que les raisons de la colère se trouveront aussitôt noyés sous dix-mille déplorations solennelles et promesses de répression encore plus vaste, comme autant de manières de paraphraser l’attaché de presse de la police. Mais tel un mythe, l’histoire inoubliable de cette journée s’essaime en d’innombrables versions, poursuit sa dissémination de bouche à oreille, en passant surtout par le rire. Elles recèlent toutefois une constante narrative : dire toute la joie éprouvée à trouver une riposte à la hauteur de la guerre qui nous est faite.

 

 

Collectif de débrayage