On s’en contre-câlisse – récit semaine 2

Vous mourrez de modestie, osez désirer, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de vouloir la lune : il nous la faut.

 – Sartre, à propos de Paul Nizan. Aden-Arabie.

 

C’est avec aplomb qu’a été donné le coup d’envoi de cette deuxième semaine de grève: la reprise des hostilités a pris la forme d’un blocage tous azimuts de la plus grande université publique de la province. Masques à l’appui, quelques centaines de grévistes ont effectué sur place une grève que les administrations et le pouvoir en place refusent toujours de reconnaître, à l’encontre de sa factualité même. Une grève boudée par l’association étudiante de « l’École des sciences de la gestion », qui dès lors s’est vue retirer ce « service » auquel elle prétend avoir droit. La grève s’impose, rappelle encore au droit son caractère fictif, illusoire. Le blocage de l’UQAM a tout de même permis de rappeler la hargne des anti-grévistes, appelant à une intervention policière musclée, à une répression systématique de toute initiative visant à les priver de leur rapport commercial à l’éducation. Les flics, qui ont mis plusieurs heures avant de se déplacer, n’ont pas dispersé les lignes de piquetage dures dressées par les grévistes : une sorte de rétention formelle semblait s’être déposée sur l’appareil répressif, comme si la mauvaise presse des derniers jours à l’égard des blessures subies par les manifestant-es avait forcé l’alignement de la police sur les demandes institutionnelles d’interventions qui semblaient se faire attendre.

 

En effet, le soir même, la première Ostie de grosse manif de soir de la semaine n’a pas reçu l’accueil répressif que les événements du matin auraient pu laisser présager : une foule massive a écumé la ville pendant plusieurs heures, dans une ambiance énergique, mais plutôt contenue. Les flics avaient encore une fois mis le paquet, escortant la manif de leur cavalerie et de cordons semi-soudés qui accompagnaient la déambulation comme pour rappeler la ligne à ne pas franchir. Et elle ne le fut pas, confirmant l’état de flottement des événements, où combativité de rue et répression aveugle semblaient se tenir à égale distance, question de voir comment la situation orienterait le cours des choses. On a tout de même pu remarquer les nombreuses effusions de sympathie envers le mouvement : des automobilistes qui klaxonnent en appui aux applaudissements aux balcons et fenêtres. Le mouvement se fait remarquer et soutenir; on a même entendu quelques casseroles résonner rue Laurier, en écho à 2012.

 

Pourtant, les ardeurs persistantes de début de semaine ont été marquées par la diffusion massmédiatique des réserves du conseil exécutif de l’ASSÉ quant à la poursuite du mouvement ce printemps. La division implicite a éclaté au grand jour. Gênée par son propre dépassement par une « base » qu’elle voudrait solide mais obéissante, la tête structurelle de l’organisation étudiante nationale a explicité son désaveu du printemps en faveur d’un repli « stratégique », question d’économiser les forces pour l’automne, et d’attendre les syndicats nationaux, dinosaures d’une mobilisation à prévoir, mais sans cesse repoussée. Des structures syndicales qui en savent davantage sur l’art de refréner les ardeurs de la base que sur celle d’organiser un mouvement combatif. Alors qu’un « repli » implique une offensive future, du moins un certain dépliage, les petits chefs d’État-major se rabattent sur une éventuelle grève syndicale qui donnerait plus d’ampleur au mouvement, ce qui revient à promouvoir sa clôture définitive jusqu’au coup d’envoi officiel. Ironie du sort, la dernière page du Devoir qui annonçait le repli de l'ASSÉ vers l'automne syndical, stipulait en première page qu'il n'y a « pas de grève imminente dans le secteur public. »

 

Quiconque traînait dans le milieu étudiant avant la grève savait bien que ces deux stratégies s’affrontaient plus ou moins directement : riposte directe devant les attaques (« printemps ») et attentisme concerté avec la « société civile » (« automne »). Pourtant, que le conseil exécutif ait le culot de s’exprimer ouvertement contre le mouvement qui a lieu ne fait que confirmer sa crainte de voir son plan relégué aux oubliettes, et sa ferme volonté de le saboter, quitte à aller à l’encontre d’une sacro-sainte démocratie directe qui a entériné le plan du printemps. Un prise de position qui témoigne de la proximité, voire des affinités, entre représentants – qu’ils soient syndicaux et étudiants -, souvent plus près de leurs comparses qui trônent « au sommet » que de la « base » qu’ils prétendent représenter.

 

L’Ostie de grosse manif de soir féministe du lendemain tombait à point pour rappeler aux pseudo-éclairés des instances qu’ils ne contrôlaient rien de ce mouvement. Les pancartes contre l’exécutif ou contre la notion même de repli fusaient de toutes parts, au gré de nouveaux slogans concoctés pour l’occasion afin de mettre de l’avant la colère des femmes contre l’austérité et le patriarcat et plus précisément les effets qu'auront les réajustements structurels du gros Barette sur l'accès à l'avortement. Le lendemain, en guise de poisson d'avril, une fausse manif « pour l'austérité » a concrétisé l'ironique « grève inversée », sous l'égide de slogans implacables comme « Fermons les régions », « Éborgnez-les tous! », « Darwinisme social : la seule solution » et « Le travail rend libre! »

 

Or si, encore une fois, on se câlisse bien des directions syndicales, il semblerait que nombreux sont ceux et celles qui se laissent encore impressionner par les indications des « représentant-es » qui prétendent avoir une vue d’ensemble sur la situation. Si bien qu’une rumeur de doute envers le mouvement du printemps a commencé à circuler, une rumeur amplifiée par des anti-grèves bien trop contents de pouvoir enfin sonner le glas d’un mouvement qui leur rappelle qu’ils ne règnent pas en maîtres sur le cours des choses.

 

L’angoisse constitutive de la démocratie directe – qui subordonnent toute initiative effective à la pseudo-nécessité d’un « plan clair », de « procédures fonctionnelles et transparentes », etc.- rappelle la foi que ses fidèles portent dans les structures organisationnelles dites « légitimes ». Lorsqu’elles ne semblent pas vouloir être à l’appui, un soudain manque de confiance semble s’installer. L’imprévisibilité fait peur, l’absence de discours clair et éclairant laisse entrevoir le fond sombre de la colère qui inonde, mais qui grouille aussi de potentiel. Car c’est de leur propre capacité d’agir « sans mandat » que ces gens ont peur. C’est peut-être ce qu’il faudra combattre le plus fortement au cours des prochains temps : cette crainte du mouvement envers sa propre puissance, qui le pousse à s’assurer les arrières de l’organisation formelle, de l’appui populaire mobilisé par un discours raisonnable et intelligible. Car la grève est débâcle : elle ne demande pas de permission, elle ne s’explique pas, elle prend, elle survient et impose sa propre parole. Une parole affective, chargée des heurts contre ce monde aussi médiocre qu’étendu, laissant place à une présence sensible aux interstices, aux sourires complices de la lutte partagée.

 

Il y eut pourtant une marée monstre pour faire taire les angoisses. Paradoxalement organisée par l’ASSÉ – laissant entendre les conflits internes qui traversent l’organisation – la manifestation nationale du 2 avril a montré que le grand nombre était là pour le printemps. Aussi timide qu’humoristique manif de soir de mercredi – qui a donné son « itinéraire » aux flics sous la forme d’une distribution massive du magazine itinérant du même nom – c’est une gigantesque marée humaine, rappelant les plus grands rassemblements de 2012, qui a déferlé sur la ville ce jour-là pour le printemps, pour dire que ça se passait là, qu’il ne fallait pas lâcher. Au-delà des contingents opportunistes des partis d’opposition, et les défilés syndicaux et leurs chorales nationalistes parmi la masse de monde rassemblée là, les multiples tentatives de prendre les rues fermées par les flics, la barricade et l’occupation – même momentanée – du parc Émilie-Gamelin en de fin de manif ont tout de même montré que le mouvement n’était pas qu’une procession gentille. Qu’il ne laisserait pas cadrer dans une marche à suivre déterminée.

 

Pourtant, les affrontements internes au sein du milieu étudiant semblaient tout de même avoir ajouté au retour du froid pour calmer les ardeurs. Après la manifestation de jeudi, une pause semblait nécessaire : tous les regards semblaient être tournés vers le Congrès de l’ASSÉ. Congé sacré aidant, la manif populaire de samedi, ridiculement peu nombreuse, se contenta de tourner en rond au sein du périmètre érigé par la police avant de se transformer en sit-in improvisé, marquant l’attente du mouvement envers la suite des choses.

 

Le congrès tant attendu – les médias bourdonnant autour des portes en l'attente de faits saillants – a donné lieu à un renversement d'une importance cruciale pour l'histoire du mouvement étudiant québécois. Alors que l'ASSÉ a considérablement étendu son membership depuis la grève de 2012, l'organisation semblait prendre la pente traditionnellement réservée aux partis en croissance : modération du discours pour incorporer les franges moins radicales, copinage institutionnel, etc. Son appel à rentrer en classe, alors que la mobilisation ne cessait de croître, a été sentie comme une trahison. En appelant à reporter la grève aux calendes grecques dans les cahiers de son congrès, il était prévisible que les vautours médiatiques s'en saisissent pour accuser la perte de souffle du mouvement. Par modestie ou pour sauver sa peau, l'exécutif a ouvert le congrès en annonçant qu'il démissionnera en bloc à son issue. Mais son agenda rencontra aussitôt le silence des délégué-es présent-es : ce n'est pas vous qui démissionnerez, mais nous qui allons vous destituer. Une fois que ce fut fait, l'exec déchu quitta précipitamment les lieux. C'en fut fait des tergiversations. Une semaine perdue pour passer outre l'abandon. De retour à la grève, celle-ci sera transfigurée : la machine de l'ASSÉ réouverte aux possibles, par-delà sa sclérose en plateforme, pourrait se révéler un atout crucial lorsque viendra le temps de tout bloquer.

 

Les loups désirent la lune : chaque soir hurlée en hordes, rameutée en meutes.

Mais la lune n'est pas l'os : nul maître n'en a la mainmise.

La lune gît là comme la fleur : sans pourquoi, à son heure.

Ce que nous voulons est déjà là : suffit de lever la tête.

 

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