Mise au point : en faveur du printemps 2015

Voici que la division entre groupes « affinitaires » et « représentatifs », l'éternelle répartition tendue pour exprimer l’éternelle tension interne au mouvement étudiant, prend un dénouement inédit : après avoir appelé publiquement au report du débrayage en cours, l'exécutif de l'ASSÉ a offert sa démission au Congrès, retrait qui a été transformé en destitution par les délégué-es des associations étudiantes membres.

 

À l'origine de ce volte-face, on montre du doigt un certain « Comité Printemps 2015 », dont plusieurs militant-es craignent le potentiel « autoritaire ». Qui sont ses membres? Qui écrit ses textes? Qui a choisi ses « porte-paroles »? Mais surtout : qui représente-il?

 

Avec cette grève printanière entreprise en dépit des réticences de l'ASSÉ, dont le membership a considérablement gonflé depuis 2012, il n'est pas étonnant qu'une certaine confusion s'installe. Nous ne sommes que trop habitué-e-s à ce qu'un syndicat fortement structuré tienne la tête du mouvement. Le comité médias, qui bénéficie d'une certaine autonomie dans la prise de parole spontanée – comme en avait témoigné l'attitude spectaculaire de GND en 2012 – demeurait malgré tout « redevable » envers ses instances. Il ne pouvait pas déroger de certaines lignes, ultimement votées par sa « base », dans les assemblées générales locales.

 

Mais avec le Printemps 2015, c'est tout autre chose. Après avoir négligé toute intervention médiatique au début de la grève, des « porte-paroles » (comme les appellent les médias) sont apparus ces derniers jours pour diffuser l'argumentaire pro-grève. Or ces figures ne sont le fruit d'aucune élection et ne représentent officiellement aucun corps étudiant. Pareillement, des textes publiés par un des comités Printemps 2015, tels que « L'ASSÉ ne fait pas le Printemps » n'ont pas été signés, et n'ont pas été entérinés en assemblée générale. En vertu de quelles procédures ce comité s'arroge-t-il le droit de parler « au nom » du mouvement étudiant? En vertu de quel mandat ces positions sont-elles prises?

 

Le fait est que les comité Printemps 2015 n’attendent pas les « mandats » pour aller de l’avant. Ils ne sont pas, ni ne se sont jamais targués de représenter qui que ce soit. Les comités Printemps 2015 ne sont que des regroupements, extrêmement mouvants et éphémères, de gens, étudiant-es et non-étudiant-es, qui désirent aider à l'organisation de la présente grève.

 

En cela il ne faut pas s'étonner que le Printemps 2015 prenne position contre l'ASSÉ pour la poursuite de cette grève : il n'existe qu'en vue de cette poursuite.

 

Ce type d'organisation non-représentatif, s'il nous semble saugrenu au Québec, n'est pas né d'hier. La Révolution française a été initiée et mise en mouvement par une multiplicité de clubs, dont la rivalité interne et externe contribuait au foisonnement. Il en va de même pour toutes les révolutions européennes du XIXe siècle, menées à travers d'obscures sociétés secrètes comme la Charbonnerie de Blanqui, la Société des Droits de l'Homme de Büchner, etc. En 1968 encore, le Mouvement du 22 mars ne représentait pas qui que ce soit. Cela ne l'empêchait pas de coexister avec des groupes représentatifs, nommément les syndicats, pour des objectifs communs.

 

Le sentiment qu’un mouvement social est ouvert et que chacun peut y trouver une place pour agir et s’exprimer ne vient pas de l’application stricte de règles de transparence (qui de toute façon seront toujours déjouées par les guerres intestines, comme vient de le démontrer feu l’exécutif de l’ASSÉ). Ce sentiment « démocratique » s’agrandit lorsque le mouvement multiplie les lieux de discussions et d’organisations (AG, conseils de grève, occupations), lorsque une multitude de groupes, comités, tendances, s’emparent de la parole, diffusent des tracts, journaux, poèmes. De façon à ce que plus aucun lieu ne soit LE centre de la décision, et qu’aucun porte-parole ne puisse s’approprier la parole du mouvement. 

 

Et à l’éternelle objection que le fonctionnement affinitaire non-représentatif mènerait nécessairement à « la tyrannie de l’informel », il faut répliquer que chaque mode de fonctionnement vient avec sa tyrannie. La « tyrannie du formalisme démocratique » n’est pas plus enviable. L’important est que chacun de ces modes d’organisation est associé à une stratégie de contre-pouvoir. On conteste un pouvoir bureaucrate par les alliances et le vote, on conteste une tendance politique par le discours et les influences. 

 

Toutefois, il ne faut pas croire que la différence entre ces deux types d'organisation est mutuellement exclusive. Il est même extrêmement rare que les groupes représentatifs soient exempts de toute influence affinitaire. En l'occurence, il est bien connu que l'exécutif de l'ASSÉ récemment destitué partageait de nombreuses affinités avec le Front d'action socialiste (FAS), dont plusieurs membres ont fait partie de l'exécutif de 2012. En retour, le FAS est imbriqué dans un réseau d'influences qui va de l'IRIS à Molotov Communications et Ricochet. À bien regarder les liens forts profitables de ces groupes avec Québec solidaire comme avec les centrales syndicales, leur attitude n'est pas surprenante.

 

Néanmoins, la réalité amère qu'affronte la grève présente la porte au-delà de tout intérêt : il en va maintenant de la poursuite du monde. Peu importe qui, quoi et comment, il faut s'opposer corps et âme, maintenant comme demain, à la catastrophe de l'austérité extractive. C'est pourquoi nous nous réjouissons de ne pas connaître l'identité des membres du Comité Printemps 2015. Et pourquoi nous appelons à la multiplication de tels comités : Comité des louves affamées, des grévistes acharnés, de comités centraux et périphériques, collectifs de débrayage, de grévage et peu importe. Et que l'on s'entre-destitue à notre gré. Que personne ne représente plus quiconque. Le problème n'est pas là : peu importe qui l'on est et d'où l'on vient, ce qui importe est bien de faire échec à la répression du mouvement, de contrer les injonctions et de lever les sanctions aux expulsé-es de l'UQAM. Le mouvement est là et il faut le poursuivre : il en va maintenant de la capacité même des mouvements de grève d’avoir lieu.

 

Alors trève de bavardages : le mal est fait, passons outre pour en revenir à la lutte. Devant nous il y a la grève en marche, et les enjeux cruciaux qu'elle affronte. Faisons front commun du multiple, peu importe où nous nous trouvons, peu importe dans quel comité. Nous ne sommes redevables qu'à la joie de faire grève face à un monde qui nous la refuse. Et le Printemps 2015 aussi.

 

Le mouvement c'est vous: multiplions les comités d'action, et que vive la grève!

 

Institut de louvetisme printanier