L’Empire souverain et la sainte Paix

Lors donc que vous vous armez pour le combat, songez d’abord que votre force corporelle est aussi un don de Dieu ; cette pensée vous empêchera de tourner le don de Dieu contre Dieu lui-même. Car si la foi promise doit être gardée à l’ennemi même à qui on fait la guerre, combien plus encore elle doit l’être à l’ami pour lequel on combat ! On doit vouloir la paix et ne faire la guerre que par nécessité, pour que Dieu vous délivre de la nécessité de tirer l’épée et vous conserve dans la paix. On ne cherche pas la paix pour exciter la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Restez donc ami de la paix, même en combattant, afin que la victoire vous serve à ramener l’ennemi aux avantages de la paix. « Bienheureux les pacifiques, dit le Seigneur, parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. » Si la paix de ce monde est si douce pour le salut temporel des mortels, combien est plus douce encore la paix de Dieu pour le salut éternel des anges ! Que ce soit donc la nécessité et non pas la volonté qui ôte la vie à l’ennemi dans les combats. De même qu’on répond par la violence à la rébellion et à la résistance, ainsi on doit la miséricorde au vaincu et au captif, surtout quand les intérêts de la paix ne sauraient en être compromis.

        Saint Augustin, extrait de la Lettre CLXXXIX

 

L’obsession impériale hégémonique semble constituante de l’Occident. De l’impérialisme macédonien d’Alexandre à l’Empire capitaliste moderne, la volonté de constituer un pouvoir souverain unique, intouchable et d’aura divine traverse les sociétés occidentales. L’idée d’un pouvoir se plaçant par-delà, au-dessus de toutes les vies semble être continuellement l’objectif, la finalité des monarques et autres bonzes. Après Alexandre, c’est rapidement l’Empire romain qui se pose comme ce pouvoir suprême. Son hégémonie économique et militaire, et plus encore, la sacralisation d’Auguste et de ses successeurs font de l’imperium le modèle politique que tous les seigneurs tenteront de reproduire. Byzance se présente dans sa volonté hégémonique comme seul et véritable garant du pouvoir impérial romain. Charlemagne se fait sacrer empereur universel en 800. Othon Ier fonde le Saint Empire romain germanique. Moscou se proclame la Troisième Rome. Les grandeurs intellectuelles des Renaissances puisent leur autorité dans les sources anciennes. Puis viennent les grands empires coloniaux qui se perçoivent eux aussi comme les souverains véritables du monde entier devant le pacifier et l’éduquer. Ces empires qui se sentent le devoir sacré de régner sur le monde entier, qui veulent tout prendre et qui font de tous les hommes leurs sujets, sont les avant-derniers avortons de l’Empire latin. Jusqu’à ce que vienne l’actuel Empire, celui militaro-capitaliste de l’Occident, pure rénovation de l’ordo romain. De l’Empire des Augustes à l’Empire tout court actuel, nous voyons une même volonté, une même obsession agiter les visages changeants des oligarques. Une même volonté de domination universelle et de pacification totale pour imposer une seule souveraineté, celle de l’Empire. Empire historiquement incarné dans le corps de l’empereur, mais s’incarnant dorénavant lui-même. Car l’Empire de la marchandise autoritaire actuel est à elle-même sa propre souveraineté et n’a guère plus besoin de se cristalliser dans des figures humaines. L’Empire actuel est en fait la souveraineté de la norme, la norme devenue souveraine. Un pouvoir caractérisé par son impersonnalité, par son adaptabilité structurelle, par ses dispositifs omniprésents. Cette souveraine normalisation infiniment plus plastique et puissante qu’un Empereur.

 

L’imperium romain tout comme « notre » Empire se portent à des niveaux particulièrement élevés de domination. Leur puissance écrase tous les sujets, et toutes les singularités de ces sujets sont aplanies, inféodées, soumises aux besoins impériaux. Pour les Augustes comme pour l’économie capitaliste, plusieurs procédés dominateurs sont mis en place. Les deux Empires imposent d’abord une morale universelle. De cette morale, naturellement, le souverain est le garant. Autrement dit, les deux Empires développent une morale se garantissant elle-même parce que proclamée par l’Empire. Cette morale autoréférentielle fonde le pouvoir souverain de l’Empire. Ce pouvoir souverain peut ensuite édicter les lois, la Loi, comme bon lui semble, car il est la morale transcendante. Ainsi, les codes de loi et la jurisprudence deviennent les armes du souverain, des lois augustéennes en passant par les Codes théodosien et justinien jusqu’aux lois spéciales dont raffolent « nos élites ». Notons que les pouvoirs souverains, eux, restent en-dehors, par-delà, la Loi. La Loi, ils la font et la défont. Elle est l’outil de leur pouvoir et en aucun cas l’Empereur ni l’Économie ne cèdent le pas à celle-ci. En aucun cas, un souverain n’est assujetti à la Loi ; cela est contraire à sa nature. Finalement, l’Empire, pour appliquer sa souveraineté, sa morale et ses lois, fait usage de la force. La force brute, quand la moralité « commune » et la domination infrastructurelle ne suffisent plus. Des prétoriens aux empereurs-soldats, des zouaves pontificaux à la SQ et au SPVM, en dernière instance, pour assurer le pouvoir impérial et garder la sainte paix dans l’Empire, c’est aux militaires et aux paramilitaires que les seigneurs ont recours.

 

Ces mécanismes, nous le voyons, s’articulent sur deux plans intimement liés : le pouvoir souverain et la pacification. Le pouvoir souverain ayant pour objectif de garantir la paix pour prouver sa souveraineté, mais aussi et surtout pour permettre à son idéologie de circuler librement et sans friction en territoire conquis. La pacification servant, elle, à encenser et glorifier le pouvoir, et à le rendre pleinement effectif. Ces deux réalités impériales usent pour s’affirmer et se confirmer de deux armes violentes : leur morale et leur armée. Rabbi Shimon Bar Yochaï, vivant en Judée occupée et pacifiée au IIe siècle, constate déjà avec probité les mécanismes impériaux de domination. Si les Romains construisent des routes, c’est pour taxer les Juifs ; c’est aussi pour accélérer les échanges économiques (taxables) et importer la marchandise et la culture romaines en Judée. Les routes, c’est la circulation programmée de l’idéologie, des bureaucrates et des soldats. En somme, si les routes sont un progrès, c’est celui du déploiement accéléré des multiples forces autoritaires de l’Empire. Et si les Romains construisent des infrastructures luxueuses, c’est encore pour pacifier, pour imposer leur culture. Les thermes servent à romaniser les mœurs des Juifs. Ils servent aux Romains pour faire de la Judée une petite Rome calme et soumise. Si les Romains, enfin, construisent d’autres structures, des ponts par exemple, c’est encore pour ouvrir la terre de Judée aux Romains et à leurs sbires ; et taxer les Juifs. On le voit, tous les beaux aménagements romains servent en vérité de sombres desseins impérialistes : mieux occuper le territoire, romaniser les sujets et les taxer, pour enrichir le trésor royal. L’imperium se construit donc comme une machine d’affirmation souveraine par une pacification généralisée. Avec pour dessein une économie performative et l’accumulation mégalomane d’un trésor impérial. À cette hégémonie structurelle et militaire s’ajoute au IVe siècle l’alliance de l’Empire avec la morale pacificatrice chrétienne. On voit le pouvoir absorber la morale œcuménique paulinienne, qui convient bien à l’universalisme impérial ainsi que la justification de son programme de pax romana grâce à la morale évangélique. Le pouvoir sécuritaire de l’Empire s’adjoint le christianisme pour produire son plus fervent militant : le citoyen chrétien. Cette forme de vie hégémonique dont la peur de toute extériorité n’a d’égal que sa haine de tout événement. Ce citoyen, qui aime l’Empire et sa Loi, et qui de plus est intimement convaincu de la valeur intrinsèque de la paix, est prêt à lutter contre les forces subversives l’arme à la main. L’Empire chrétien sait que pour que la paix règne, il faut parfois la guerre. Pour sceller cette idée de défense de la paix à tout prix, quoi de mieux que l’alliance du christianisme à la souveraineté impériale, qui permet de faire de chaque citoyen un gardien de la paix ? Le citoyen croit, en effet, quand sa morale individuelle et sa spiritualité se trouvent en adéquation avec le pouvoir, à la toute-puissance de celui-ci, à sa valeur absolue. Autrement dit, l’Empire fait de tous les croyants des soldats fanatiques à son service.

 

L’Empire n’agit que pour lui-même, jamais pour ses sujets. Même son paternalisme bienveillant est intéressé, pour l’Empire romain comme pour l’Empire capitaliste. À la différence près de la performativité des dispositifs de l’actuel Empire. L’ouverture des routes est maintenant internationale. Les routes commerciales, depuis l’ouverture du commerce triangulaire esclavagiste jusqu’à la mondialisation actuelle, n’ont fait que s’agrandir, s’élargir, devenir plus efficaces et efficientes. L’Empire capitaliste peut dorénavant compter sur le plus immense et le plus policé des réseaux commerciaux de l’Histoire. Et on le ramifie, le perfectionne encore. Amazon devrait bientôt livrer votre commande en moins d’une demi-heure, à l’aide d’un sympathique petit drone commercial. L’acculturation internationale à la marchandise autoritaire se poursuit. Quant à la capacité pacificatrice militaire, elle n’est pas en reste. Interventions stratégiques au Mali ou en Somalie, tirs ciblés au Yémen ou en Irak, déploiement de commandos en Ukraine ; l’impérialisme intervient partout avec une violence immense et sans contestation possible. Qui peut lancer un caillou à un avion volant à 6000 pieds ? Le militarisme actuel se déploie avec ingéniosité, rapidité et force de frappe comme jamais auparavant. Même dans les guerres de terrain, les armées impériales ne subissent guère plus de pertes. Ainsi, Tsahal n’a perdu aucun véhicule blindé lors de son intervention à Gaza à l’été 2014. Les structures économiques et militaires sont en pleine voie de réussir ce qu’aucun empire n’avait pu espérer : supprimer toute forme de vie subversive. En alliant une morale hégémonique « démocratique », pacifiste et capitaliste à la guerre totale contre tous les vivants en lutte, l’Empire assoit sa souveraineté. Il mène une guerre apocalyptique pour supprimer les dernières forces vives et proclamer, de manière irréversible, sa souveraine domination. Ajoutons à ce projet moral, moraliste et guerrier, la stratégie classique du pain et des jeux que nous voyons s’universaliser. Par des cellulaires, Facebook (par ailleurs un réseau routier de l’information, capitalisable…), des séries télévisées et autres divertissements insipides, l’Empire s’assure le calme de ses sujets. En divertissant ses sujets à l’aide d’outils permettant la collecte de données, soulignons la malice de l’Empire. Il a trouvé là un moyen idéal d’endormir et de contrôler simultanément. Pour les plus riches, ajoutons la construction massive de condos-bonbons, où ces richards pourront trouver une satisfaction bidon qui les détournera gentiment de la réflexion. Qui voudrait penser alors qu’il travaille si fort et qu’en échange, il a de si belles marchandises ? Des thermes romains aux condos, on voit le luxe asservir les individus qui ne sont pas aux prises avec la survivance quotidienne. De l’imperium à l’Empire, les mêmes outils au service des mêmes desseins. La pacification morale, économique et militaire pour asseoir le pouvoir souverain. L’économie comme projet impérial. Des jeux et des marchandises pour les sujets de la plèbe. Et, naturellement, comme chez les Romains, une morale pacifiste intériorisée par les sujets. Les sujets, participants autorisés du programme impérial, intériorisent sa Loi et sa morale. Ils deviennent, comme les chrétiens, des membres actifs du programme politique global. Transformés par la marchandise et la propagande diffuse, les citoyens se forment comme corps avilis, aveuglément convaincus de la valeur du capitalisme, de la paix sociale et de la « démocratie ». La « sauvegarde de la sécurité » agit sur le citoyen comme un argument d’autorité sans failles, en tant qu’édit impérial. Mais elle est de plus et surtout pleinement intégrée par celui-ci ; il en fait « sa morale » et sa fierté. Le citoyen croit en la valeur intrinsèque de la pacification. Il voit l’Empire et la paix comme une fin en soi. Il est devenu dispositif du pouvoir, un de plus, en sus des infrastructures. L’Empire universel rejoint aussi bien le visible que l’intime profond.

 

L’Empire romain s’étendit de la Lusitanie à la Mésopotamie, de la Cyrénaïque à la Bretagne supérieure. Toute l’Europe, l’Afrique du Nord et le Proche-Orient furent pacifiés et placés sous le pouvoir souverain d’un seul monarque. Une Loi, une monnaie, une paix régna durant quatre siècles sur cet immense territoire. Et pourtant l’Empire s’effrita, l’Empire s’effondra. En quelques décennies, l’on vit son pouvoir divisé, décroître, puis finalement chuter. En 476, le prince skire Odoacre prend la ville de Rome. Il renvoie les insignes impériaux à Byzance. L’Empire est destitué. Cela est dû d’abord à plusieurs facteurs internes dont les principaux sont les crises économiques virulentes et rapprochées des IIIe et IVe siècles. Ensuite, l’effritement et la division du pouvoir impérial (empereurs-soldats puis empereurs-enfants…). La fonction impériale perd en dignité et en reconnaissance. Les usurpateurs se multiplient et le pouvoir se divise. L’armée se fragmente. Les populations perdent confiance et constatent que les divers bureaucrates impériaux ne sont que des oligarques égoïstes. Mais en sus de ces facteurs internes, un facteur dit extérieur amène vraiment la fin de l’Empire : ce sont les invasions barbares. Facteur en vérité intérieur et extérieur, car les barbares sont installés de longue date dans l’Empire. Seulement, mal romanisés et voyant le pouvoir royal affaibli, ils commencent à lutter contre celui-ci. Les historiens ont tendances à substituer à l’épithète « invasions barbares » l’idée d’une guerre civile entre « vieux » Romains et barbares romanisés. Dans notre volonté de destituer l’Empire capitaliste, quelle puissance tirer de ces histoires ? D’abord la reconnaissance qu’un Empire qui cherche toujours à s’étendre finit par être si tendu qu’il n’y parvient plus. Les Romains trouvèrent leur limite au-delà du Rhin, l’Empire actuel doit bien la trouver dans la superficie terrestre. Ensuite, qu’une fois l’expansion terminée ou ralentie, le pouvoir commence à s’effriter ; il n’a plus les ressources de ses conquêtes pour combler ses proches et ses sujets. S’ensuit, comme nous le voyons au moins depuis la fin des Trente Glorieuses, des crises économiques à répétition, et des révoltes, des insurrections. Le pouvoir se fend de l’intérieur, déchiré entre les oligarques qui cherchent tous à s’accaparer le maximum, alors qu’il commence à manquer. Le constat se fait donc : la sphère de la politique classique ne croit plus en rien, et c’est évidemment pour cela que plus personne ne croit en elle. On voit aussi se multiplier les attaques « extérieures » venant de peuples supportant de moins en moins leur situation (paupérisation suivie de révoltes réprimées…).  Nous voyons se dessiner une nouvelle consistance des forces subversives qui carburent à l’affaiblissement du pouvoir souverain. Nous voyons l’insurrection grandir. Comme les hordes sauvages gothiques, alamanes ou skires, les plus vivants (les moins pacifiés) entament le combat. Et gagnent. L’Empire capitaliste est dans une phase de putride décomposition. Il n’arrive plus à illusionner tout un chacun. Il n’a plus les moyens d’assommer tous les individus à coup de marchandise autoritaire. La révolte gronde donc et les insurrections arrivent. La Paix est rompue. Le pouvoir réprime. Bien installé, il use et abuse de son pouvoir militaire pour tenter de casser la subversion. Y parvient momentanément. Mais il n’a plus les moyens d’instaurer la paix. Il n’a bientôt plus que la répression brute. Et alors une guerre ouverte est entamée. Les ensauvagés, que nous sommes, agissent. Les barbares qui n’ont pas oublié leurs vieilles existences redeviennent guerriers. Les dieux païens ressurgissent contre l’Empire moraliste, bigot et décadent. Le sang éructe et coule. La lutte est ardue, acharnée. Les barbares sont victorieux, le Souverain destitué. Un monde par-delà la Loi impériale se lève.

 

Joachim Hadwijch