Johnny s’en va-t-en paix

L’autre nuit, peut-être suite à la visite d’un ange, Jonathan Durand-Folco a cru enfin découvrir pourquoi il a manqué le bateau du Printemps 2015. C’est qu’il aurait été fomenté par des « radicaux » qui, enivrés d’idéologie « insurrectionnaliste », font feu de tout bois, gâchant les précieux efforts constructifs des bureaucrates, tant ils n’aiment rien moins que de manger de précoces raclées dans l’indifférence générale. Se précipitant sur sa tablette, il s’est empressé d’en informer ses amis Facebook : « La rhétorique du Comité invisible semble gouverner la logique du Printemps 2015 ». Pour preuve, il y adjoint la quatrième livrée du récit « On s’en contre-câlisse », parue sur le site Littor.al. La frustration de l’intellectuel organique de Québec Solidaire devant l’apparition d’un mouvement qui n’a rien à voir avec lui, nous pouvons la comprendre, à la limite nous pouvons l’excuser. Mais qu’il pousse le ressentiment bien au-delà du soi-disant Collectif de débrayage et de notre Institut de Louvetisme printanier, jusqu’à mépriser celles et ceux qui mettent leur intégrité physique et mentale en jeu pour opposer une résistance concrète, ici et maintenant, à la dévastation de l’existence, nous ne pouvons l’admettre sans réplique.

 

En revanche, nous avons de bonnes raisons de croire que l’ange visiteur aurait été un malin trickster. Nous croyons même qu’il aurait sciemment poussé Johnny vers des conclusions fautives, pour permettre à ses camarades printaniers de remettre les pendules à l’heure. Il faut d’abord préciser que, les récits « On s’en contre-câlisse » étant rédigés après les faits, se bornant à constater les événements sans cacher leur parti pris, on ne peut les accuser de « gouverner » quoi que ce soit. C’est même la préoccupation cardinale de ces textes – et le seul point par lequel ils peuvent être liés à ceux du « Comité invisible » – que de refuser tout gouvernement.

 

Ironiquement, la polarité entre « l’efficacité politique » des « négociateurs de pacotilles » et le « radicalisme d’action directe » dans lequel Johnny Folco enferme Printemps 2015 est explicitement récusée par ledit Comité invisible, qui suggère dans À nos amis que « Là où le pacifiste cherche à s’absoudre du cours du monde et à rester bon en ne commettant rien de mal, le radical s’absout de toute participation à ‘‘l’existant’’ par menus illégalismes agrémentés de ‘‘prises de positions’’ intransigeantes. Tous deux aspirent à la pureté, l’un par l’action violente, l’autre en s’en abstenant. Chacun est le cauchemar de l’autre. Il n’est pas sûr que ces deux figures subsisteraient longtemps si chacune n’avait pas l’autre en fond. » (p. 141). On peut bien s’évertuer, à l’image de l’hégélien Folco, à en chercher la synthèse dans une artificieuse quadrature du cercle : l’opposition reviendra, farouche, si l’on a pas soins d’y substituer une autre. En l’occurrence, le « malaise » qu’inspirent les élucubrations de Johnny chez de nombreux camarades indique les coordonnées d’une opposition autrement plus cruciale, qui déchire les apologues du « processus constituant » et les partisan(e)s de la puissance destituante.

 

Car le « gouvernement » de la lutte, ce n’est certainement pas nous, ni « nos amis » qui le réclament. Alors que Johnny, sous le couvert de la tempérance critique, n’hésite pas à entonner, tonitruant, le vieux mot d’ordre clérico-stalinien de l’UNITÉ – unam sanctam – contre les « divisions destructrices », c’est-à-dire politiquement situées, qui ne cessent de dérober sa centralité au pouvoir. La « tension dynamique » qu’il y oppose peine à cacher une volonté de tenir en bride et les tenants et les aboutissants du mouvement. Il y a là comme une rupture du pacte implicite qui a marqué 2012, où la traduction/récupération des sacrifices encourus dans la rue en revendications formulées par le respectable état-major laissait encore aux premier(e)s la force de l’initiative. Or, depuis leur trahison historique du mois d’août, lorsqu’ils ont déserté le terrain de la grève pour celui des élections, promettant une prompte reprise des hostilités vite tue dans l’embarras, pour finalement y arracher une augmentation vertigineuse de 2,3% des suffrages, les québecsolidariens ont définitivement perdu toute tenue. Comment, en tant que simple « spontanéités militantes », ne pas se sentir spoliées en se voyant comparées « au sapinage, au papier journal ou à l’essence qu’on jette sur le feu pour l’alimenter », alors que les structures syndicales sont honorées comme de solides bûches. Et si même tu les as en main, ces bûches, Johnny, qu’est-ce que tu fais à ne pas les crisser dans le feu que les sapins lupins ont allumé de peine et de misère ? Qu’est-ce que tu fais à les garder jalousement dans ton ostie de shed à marde ?

 

Mais gardons-nous, bien que ça nous brûle les lèvres, d’accuser le réseau d’influences qui ouvre portes et portefeuilles aux modérateurs des luttes. Nous savons combien les belles âmes redoutent les attaques ad hominem, et ne voulons pas gâcher la possibilité d’un « dialogue constructif ». Car Johnny et consorts n’ont pas le monopole de la stratégie, on s’entend. Seulement, celle du mouvement actuel n’est pas confinée au seul plan discursif-médiatique auquel ils veulent l’acculer. La « voie royale » du spectacle, le fait de croire qu’il ne sert à rien de prendre la rue quand on peut convaincre 4 millions de québécois d’un coup avec une petite homélie bien placée à Tout le monde en parle, a le regrettable désavantage de se dégonfler du moment que le dernier des René Homier-Roy n’a pas été convaincu. Or, c’est le mouvement concret qui a toujours l’initiative : du moins c’est dans cette seule mesure que l’idée de « mouvement » garde un sens. C’est peut-être que Folco ne veut ou ne peut tout simplement pas entendre la stratégie à l’œuvre, parce qu’elle ne se décline pas dans la sempiternelle opposition entre la « base » et la tête d’affiche. La grève rampante en passe de déborder le printemps dans l’Appel de l’est estival, lui-même destiné à réchauffer l’automne, elle est sans queue ni tête, certes. Mais il y en a pour ne pas s’effrayer de tels drôles d’oiseaux. Qui estiment peut-être qu’il faudra en inventer, de nouvelles créatures, pour combattre l’homogène qui entend venir à bout de toute forme-de-vie singulière. Peut-être qu’on en a soupé des plans quinquennaux sinon millénaires des organisations de masse. Ou qu’on assume qu’il ne faudra plus les attendre : que ce soit pour s’étendre, pour être débordé ou même récupéré, le mouvement doit d’abord exister. Et le voilà qui existe, minoritaire comme toujours, comme au début de 2012, c’est comme ça que ça marche…

 

Qu’est-ce que t’attends pour rappliquer alors, Johnny ? Nous n’avons strictement aucun problème à ce que tu débarques pour quémander 1G$ d’investissements en éducation (bien qu’on en préférerait 3 ou 4, ou pourquoi pas 40 ?) Tu peux bien t’égosiller pour convaincre les mafieux psychopathes au pouvoir de « re-distribuer » de l’argent au monde, c’est pas nous qui allons t’en empêcher. Mais, de grâce, ne viens pas dire que c’est de notre faute s’ils se contre-tabarnaquent de ce que tu dis avec ta belle tête et ton grand coeur. Ça va t’apporter au maximum 2,3% de voix supplémentaires aux quatre ans. À ce rythme, GND risque bien de diriger le pays en 2060, mais il risque de n’y avoir plus grand chose à sauver : entre temps, la moitié des villages seront fermés ou auront été rasés, comme Mégantic, et les pipelines transcanadiens vont avoir niqué l’eau potable. Trop peu trop tard, les copains. C’est comme ça quand on veut rester gentils au cœur du désastre : on reste gentils, mais le désastre il continue, lui. Ce n’est certainement pas en reconduisant la vieille partition métaphysique entre les passions irrationnelles et l’esprit calculateur, entre « ce que l’on éprouve pour vrai » et la froide réflexion critique que l’on réussira à décolérer les masses de gens pour qui, dans cette lutte contre la catastrophe, il en va de la possibilité de la vie même.

 

Et à force de ne fréquenter le présent que par les écrans de l’actualité, de ne voir le réel qu’à travers la lorgnette des kodaks radio-canadiens, la vision de Johnny et consorts se brouille. Dans un renversement typique de la gauche bien pensante, ce sont les manifestants, les grévistes en lutte, qui en viennent à être tenus responsables du niveau de violence qu’illes doivent affronter. L’empathie que cette gauche Apple peut encore ressentir devant les images de blessures et de répression des manifs auxquelles elle ne va plus, se voit vite dépassée par le ressentiment devant les 40% d’appui aux étudiants que le Printemps 2015 leur a « fait perdre », dixit les sondages web à deux balles du Devoir. Comme dans la logique médiatique, le mouvement social est coupable par avance; coupable d’avoir dérangé, d’avoir « immaturément » perturbé l’ordre morbide et s’être attiré les foudres des administrations et de la police. Car le mouvement doit faire face, au moins depuis la trahison de l’exec’ de l’ASSÉ, à une double violence : d’un côté le discours dominant, qui associe les levées de cours au terrorisme, qui défend le porc qui a tiré sur Noémie, qui défend toute action de répression, et de l’autre les attaques de plus en plus malveillantes de la gauche « mature ». Cette gauche qui s’affaire maintenant à reprocher aux militant(e)s, aux gazé(e)s et arrêté(e)s, à celui qui est en détention en ce moment même, d’être quand même un petit peu coupables de ce qui leur arrive. Et d’entamer leur victorieux « On vous l’avait bien dit », accompagné d’un selfie contrasté de leur dernière coupe de cheveux. À l’instar de toutes ces chroniqueuses qui ont « le coeur à la bonne place » (Francine Pelletier, Josée Boileau, Rima Elkouri), qui ne dénoncent la violence policière qu’après avoir condamné les « débordements » de la partie étudiante. De ces débordements, celles et ceux qui sont sur place depuis le début des festivités aimeraient bien en voir la couleur. Soit dit en passant, il y a terriblement moins de vitrines brisées et d’actions de perturbation en 2015 qu’en 2012. Mais laissons la comptabilité à nos spécialistes de la critique du capitalisme sur Excel.

 

Par contre, en parcourant le fil de Johnny Folco, nous avons buté sur quelques propositions franchement dangeureuses, que nous avons le devoir de souligner. Nous ne parlons pas de sa proposition de remplacer la figure du loup par celle de l’ours, même si elle perd le caractère collectif de la meute qui faisait tout son intérêt; nous n’en sommes plus au débat sur « notre animal préféré ». Il est plutôt question d’une tendance à glorifier la nation comme entité « historico-spirituelle » que laisse deviner, outre l’insistance un peu terrifiante sur l’UNITÉ, le recours au pathos métaphysique de la Nature et de l’Esprit pour caractériser la grandeur de « l’âme du Peuple ». A-t-on bien lu ? La social-democratie inclusive en est-elle vraiment à faire l’apologie du Volkgeist, F.W.J. Schelling et Fernand Dumont à l’appui ? Il y a une sorte de tare indécrottable qui semble accabler la gauche québécoise : la croyance en une totalité sociale à préserver, le mythe d’une Société réconciliée enfin unfiée et sans fractures. Tout, jusqu’aux révolutions, devrait être tranquille. Cette Société, objet-fétiche de tous les sociologues qui sortent ponctuellement de leur terrier pour en déplorer la décomposition, c’est précisément elle l’objet du gouvernement et c’est bien aussi ça le noeud de la guerre. « Fuck toute », ça te dit quelque chose, Johnny ? Ton camarade Joseph-Yvon Thériault a bien tenté de nous berner en accusant le mouvement de provoquer l’extrême-droite, mais nous savons qu’il n’en est rien. Qu’est-ce qui a précédé l’accession des fascistes au pouvoir en Allemagne et en Italie sinon la déroute complète d’un gouvernement social-démocrate ? Qu’est-ce qui empêche la même chose d’arriver à la Grèce trahie par la molesse hypocrite de Syriza ? Le processus est simple: une fois qu’un pouvoir social-démocrate confisque l’autonomie contestataire du « peuple » en l’intégrant à l’appareil d’État, il se met dans la périlleuse position de devoir affronter l’embargo des dynasties internationales, l’inflation et tout le bataclan. À ce point, soit il se replie sur lui-même en mode venezuelien ou nord-coréen, soit il prend goût aux dîners mondains et sauve ses fesses avec le reste du gratin, fournissant la preuve ultime de la corruption et de la décadence des « mondialistes ». Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de bon gouvernement. Et lorsqu’il y en a des moins pires que d’autres – disons Allende – ça ne prend pas deux ans avant que des commandos yankees les dégomment à la mitrailleuse (si au moins il avait accepté d’armer le peuple…) C’est « ben plate », mais c’est « de même ».

 

Il faut donc bien s’entendre sur ce que Johnny conçoit comme le « Peuple » qu’il incante à tout bout de champ. S’agit-il du « Peuple indivisible et souverain » des Républiques, aisément couronné de présidence, référent mythique des fondations constitutionnelles, où nulle foule n’est en vue à vrai dire. Ou s’agit-il plutôt de la « populace », du « petit peuple » sans culottes, de la plèbe bigarrée, pas présentable et, pour cette raison, pas représentable? À coup sûr, le mythe de l’UNITÉ et le jargon du Volkgeist sont allergiques à la multiplicité indomptable du second, et tiennent à la pure intelligibilité vide du premier. Seule cette question pourra débusquer, derrière la facticité clinquante de l'antagonisme qui oppose les « radicaux » aux « citoyens », une ligne de partage que semblent ignorer tous les Johnny de ce monde. Une ligne de partage entre, d'une part, les partisans(e)s d'une puissance destituante, pour qui la prolifération infrastructurelle du pouvoir doit être bloquée par tous les moyens et, de l'autre, les partisans(e)s d'une captation institutionnelle des dites infrastructures par le Peuple en vue d'une gestion plus solidaire et plus propre du même désastre. Une écologie conséquente, en retour, ne saurait accepter de partition entre la raison et les sentiments, la pensée et l’action, l’organisation et la spontanéité, la stratégie et la tactique, etc. Pour peu qu’on reste à son écoute, il est clair que le mouvement possède une vie propre, avec toute l’intelligence imprécise et l’intuition hâtive que la vie suppose. De même qu’on ne saurait « critiquer » la vie même, celle qui s’adresse au mouvement devrait être renvoyée à l’auteur. Car le mouvement n’est que ce que nous en faisons, et il est de notre responsabilité collective de l’élever à la hauteur de la tâche que lui impose la situation.

 

Allez ! Go Johnny Go ! Amici, amigos & friends, sans rancune – tout cela est de bonne guerre.

 

 

Institut de louvetisme printanier

 

 


photo : feu dans les territoires du nord-ouest, kylewith / usage commun