Au Kanada sonnent les trompettes

 « Qu’il domine d’une mer à l’autre,
et du fleuve jusqu’au bout de la terre !
Les nomades s’inclineront devant lui,
ses ennemis lècheront la poussière.
Les rois de Tarsis et des Îles
enverront des présents ;
les rois de Saba et de Séva
paieront tribut.

 

Tous les rois se prosterneront devant lui,
toutes les nations le serviront. »

 

Psaume 72, 8-11

(le premier verset sert de devise officielle au Kanada)

 

 

Depuis sa création, le soi-disant Kanada n’a jamais été rien d’autre qu’un projet impérial ; ou plus exactement, un projet colonial au service de l’Empire, avec tout ce que cela entraîne de laideur et de morbidité. De la venue de Jacques Cartier, prospecteur du noble Royaume de France à l’actuel Kanada, le territoire d’ici n’aura servi qu’à en extraire des ressources, toujours plus de ressources. Après avoir prospecté un moment, les impérialistes français ont commencé à piller l’abondance : les peaux de castors, qu’on extermina durant plus d’un siècle. Puis les forêts, qu’on commença à saccager plus tôt que tard. Comme tout bon projet impérial, celui des monarques français s’accompagnait naturellement d’une pacification du territoire – entendre d’une extermination des peuples premiers, de l’importation de main-d’œuvre européenne et du quadrillage du pays à grands coups de routes et de villages. Les Autochtones, tenant à leur forme-de-vie, opposèrent une résistance farouche ; bien sûr, la soldatesque française les poursuivit et les assassina froidement. Le programme s’accompagnait aussi d’autres mesures « pacificatrices » : monter les peuples autochtones les uns contre les autres à coups redoublés de mensonges et de fausses promesses, provoquer l’alcoolisme chez eux ou encore propager chez les peuples premiers la petite vérole, à l’aide entre autres de couvertures contaminées, généreusement distribuées. Le programme des Français allait bon train et rapportait gros. Mais les luttes impérialistes étant ce qu’elles sont, le territoire du soi-disant Kanada échut vers 1763 aux mains d’une autre monarchie : les Britanniques, vainqueurs, reprirent le flambeau colonial.

 

Avec ces nouveaux colonisateurs à la tête du territoire, le programme impérial s’accentua sensiblement. On viola plus durement l’habitat, on mata plus violemment les peuples premiers, on écrasa aussi l’opposition plébéienne francophone. Ainsi, l’Empire britannique continuait à utiliser le Kanada comme une vache à lait, tout en s’assurant par la violence la plus brutale que la pacification imposée garantisse l’efficacité maximale de la colonie. La fondation « officielle » du soi-disant Kanada, comme État fantoche semi-colonial et dominion britannique, ne fit que confirmer le statut du pays. On choisit comme devise programmatique de « dominer d’une mer à l’autre » et d’exiger que « les nomades s’inclinent devant lui [le soi-disant pays] ». Cette période fut marquée par une lutte génocidaire contre les Autochtones, qu’on tenta d’une part de supprimer, d’autre part d’assimiler. On vit aussi l’extermination des révoltés métis, le viol du territoire par les chemins de fer et l’accélération de l’exploitation territoriale. Avec en sus, comme dans tous les « pays civilisés », la création d’industries lourdes, pour nouveaux prolétaires fraîchement débarqués des campagnes. Notons que l’ordre clérical catholique sut trouver un excellent compromis avec l’ordre anglo-saxon protestant au pouvoir : en échange de sa soumission pleine et totale au gouvernement central, le clergé kanadien-français pouvait lui-même agir en despote en sol québécois. Ainsi s’annonça le grandiose XXe siècle pour la terre spoliée du soi-disant Kanada.

 

Les luttes aidant, les révoltes plébéiennes faisant leur effet, les groupes armés mettant durement la pression, un compromis d’amélioration du niveau de vie des ouvriers blancs fut conclu avec les gouvernants. Les années 1960-1970 donnèrent ainsi place à un compromis entre les travailleurs et les big boss : les premiers allaient dorénavant fermer leur gueule, et en échange, les seconds allaient leur donner quelques dollars de plus, issus de l’exploitation violente du territoire… et de leur propre exploitation en tant que main-d’œuvre servile. Qu’importe ce que l’on pense de ces gains pour les pauvres et moyennes classes, le projet du Kanada resta le même : être un fournisseur de matières premières pour les Empires du monde entier. Et oui, le soi-disant Kanada resta et reste toujours une mine à ciel ouvert, une grande forêt à raser, une myriade de cours d’eau à électrifier pour les rentabiliser, et maintenant, un immense puits de pétrole sale. Ce programme extractiviste appartient à l’essence du soi-disant Kanada ; cette colonie a été créée uniquement dans le but de pouvoir l’exploiter, de pouvoir lui soutirer des ressources. Cela n’a pas changé, comme n'a pas changé la manière de rentabiliser la colonie : par la brutalité diffuse et directe, par les infrastructures et les milices. Le Kanada était et reste un territoire à exploiter et pour cela, à pacifier. C’est pourquoi on voit aujourd'hui se multiplier les projets extractivistes et se multiplier les infrastructures pour nous vendre ces projets écœurants et assassins. Et c’est pourquoi la contestation politique et écologique se voit encore et toujours casser les dents par la flicaille bureaucrate et les miliciens paramilitaires.

 

Tout cela reste vrai, mais ne suffit apparemment pas aux impérialistes extractivistes. Ces élites exploiteuses se sont donc dotées d’un nouveau pouvoir apocalyptique, en la figure du Parti Conservateur du Kanada. C’est que ces psychopathes évangélistes ne croient ni en la science ni au danger de la Fin des Temps. Ils croient à la Bible, qui leur prescrit de tout exploiter jusqu’à épuisement des ressources (Genèse 1,28 : « Dieu les bénit et Dieu leur dit : " Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! " » ). Ils croient qu’arrivés au bout du rouleau des ressources, la Fin des Temps surviendra, accompagnée du Jugement dernier, et que tout cela est pour le mieux. Ce qui est dans l’ordre des choses pour ces dégénérés. Ainsi, cette bande d’enragés évangélistes non seulement ne craignent pas de saccager la Terre, mais en font un programme saint et sacré. Pour que la Fin arrive, il faut que tout ait été accompli, que tout ait été exploité. Voilà l’ennemi actuellement : des psychopathes évangélistes prêts à tout pour mener à bien le saint saccage du territoire et atteindre leur bienheureux Jugement dernier.

 

 

Apocalypse et Fin des Temps

 

Pour saisir le programme apocalyptique de Harper et de sa clique, penchons nous d’abord un peu sur ces notions d’apocalypse et de Fin des Temps ; et comment elles s’inscrivent dans la pensée évangélique. L’apocalypse est connue surtout par le dernier livre du Nouveau Testament, l’Apocalypse de Jean de Patmos. Celui-ci est une suite de visions symboliques et eschatologiques, signes précurseurs de la Fin des Temps. Ce livre contient en somme les événements derniers devant précéder la Fin des Temps et le Jugement dernier. On y trouve surtout des visions horrifiques : venue des Quatre cavaliers de l’Apocalypse (la Conquête, la Guerre, la Famine et la Mort…), visions du dragon et des Bêtes ou encore les sept fléaux. Ce qu’il faut en retenir c’est d’abord l’aspect annonciateur, ensuite l’aspect horrifique. Comme le dit Le petit Robert, le concept d'apocalypse : « évoque la fin du monde, de terribles catastrophes ». Mais l’apocalypse n’est pas la Fin, ni le Jugement dernier. Ces événements sont postérieurs et réservés au Très-Haut. Ainsi déjà, on peut mieux saisir l’idée d’un « gouvernement apocalyptique ». C’est un gouvernement qui gère en fonction de la Fin, en rapport à elle, en vue d’elle. Un tel gouvernement observe et provoque les signes annonciateurs de la Fin des Temps. Et contrairement au sentiment commun, il ne craint pas la Fin des Temps. Il l’accepte et agit en fonction de la venue imminente du Jugement. La plupart des gouvernements apocalyptiques, dirions-nous, jouent avec la très dangereuse tension entre proximité de la Fin des Temps et fin effective du monde. Le gouvernement Harper ne fait pas exception, si ce n’est que moins que tout autre il ne craint cette fin, car il est évangéliste. Et les évangélistes attendent impatiemment le Jugement dernier. Si impatiemment qu’ils cherchent à le provoquer.

 

Les évangélistes psychopathes kanadiens, à la tête du pays, s’abreuvent de la littérature apocalyptique et rêvent d’être de la Fin des Temps. « Conscients » du devoir des hommes, tel qu’exposé en Genèse 1,28, ils veulent provoquer ce signe de la Fin que serait selon eux l’essoufflement des ressources naturelles. Et s’ils n’y parviennent pas, à tout le moins ils essayent par tout les moyens d'accélérer le processus. Enbridge et leurs fidèles sbires évangélistes n’escomptent-ils pas bientôt déverser vers l’Atlantique 200 000 barils du pétrole le plus sale quotidiennement ? Éventrer la terre, spolier les ressources et étendre l’horreur écocidaire reste la priorité de ces malades. Le programme évangéliste compte par ailleurs une série d’autres signes annonciateurs qui officient aux politiques kanadiennes, nationales et internationales. Dans la deuxième partie de ce texte, nous verrons un peu quel merdier ces illuminés à Ottawa entendent mettre en œuvre, en attendant leur bienheureuse fin du monde.

 

 

Apocalypse Now

 

« Tout cela arrive parce que Jésus doit revenir bientôt. »

 

– Hiram Garcia, évangéliste venu manifester contre le mariage gai à Washington, 25 avril 2015

 

 

 

Pour les évangélistes, plusieurs phénomènes participent de la Fin des Temps. Il y a d’abord les catastrophes incontrôlées (pas dues aux changements climatiques, mais bien à l’approche des Temps derniers !). Il y a ensuite et surtout le rassemblement des armées du Bien et du Mal. Ainsi, d’un côté, les évangélistes reconnaissent la montée du Mal comme un signe de la Fin. Ils incluent dans cette montée du Mal le relâchement des mœurs (prostitution, homosexualité, allez savoir !), la perception de l’augmentation de la criminalité (drogues, violence…), tout comme « l’avancée » de l’Islam, le danger terroriste, etc. Ce qu’ils incluent dans l’armée du Seigneur, c’est eux-mêmes, les diverses sectes protestantes rigoristes, le fascisme sioniste (dont le retour des Juifs en Israël et la colonisation en Palestine) et plus largement les guerres occidentalo-chrétiennes ou sionistes. Ils voient bien sûr aussi comme un signe fondamental et certain de l’approche de la Fin des Temps l’exploitation sacrée de toutes les ressources naturelles.

 

Le déploiement de l’armée conservatrice évangélique est assez clair ; il crève les yeux même. Dans la lutte aux mauvaises mœurs, il y a d’abord les discours anti-avortement et anti-homosexuel de toutes une flopée de ces réactionnaires illuminés. Il y a encore le financement de l’organisation évangéliste Crossroads christian communications, ouvertement homophobe et active notamment en Ouganda, où elle est proche d’autres groupes évangélistes militant pour le maintien de la peine de mort pour les homosexuels. L’épuration programmatique des mœurs se déploie à l’interne par le durcissement des lois criminelles, l’augmentation des peines de prison et l’allongement des peines fixes. On durcit aussi, vieux dada des conservateurs, les lois antiterroristes. On en profite pour accoler cette effrayante épithète à tout ce qui sent la gauche ou le militantisme. De quoi calmer les ardeurs de ceux et celles qui refuseraient les projets apocalyptiques du gouvernement.

 

Les évangélistes ont aussi, nous le disions, comme priorité apocalyptique l’appui indéfectible à Israël, à ses politiques fascistes et particulièrement à ses activités de colonisation en Cisjordanie. Pourquoi cela ? C’est que les délirants évangélistes croient à la nécessité de trois actions devant permettre le retour du Christ. Il faut d’abord que tous les Juifs rentrent en Israël. Il faut ensuite que le Temple de Jérusalem soit rebâti. Enfin, dans le Temple redressé, il faudra le sacrifice de la Vache rouge. Ces inepties eschatologiques, liées à un vieux sionisme conservateur occidental, constituent la base de la politique de Harper en ce qui a trait à Israël et au Proche-Orient. On voit ainsi le trouffion en chef se proclamer le meilleur allié d’Israël et en être encore plus proche que les USA. Lors de son voyage en Terre sainte, ou il était accompagné de 21 rabbins kanadiens, Harper fut « reçu en héros » (titrait Le Devoir du 20 janvier 2014). Il fut d’ailleurs le premier (et le seul) Prime minister of Kanada à prendre la parole devant la Knesset, où il fut chaudement applaudit (sauf par deux députés palestiniens, passons…). L’appui militaire indéfectible est aussi de mise. Ainsi, tous les Palestiniens politisés sont grossièrement associés à des terroristes – et combattus conséquemment par Israël avec l’appui du soi-disant Kanada. Il va de soi que la Palestine est déclarée trouble-fête par les évangélistes, qui lui refusent la reconnaissance en tant qu’État. Cette année, le gourou évangéliste d’Ottawa choisissait même de fêter la Pâques juive plutôt que la Pâques chrétienne (comme activité publique). Voilà un homme qui ne néglige rien pour le « nécessaire » bien-être d’Israël. Le sionisme est aussi sacré pour Harper que l’extractivisme : la réalisation des signes apocalyptiques, la Fin des Temps, en dépendraient. Hier encore (27 avril 2015), les évangélistes conservateurs recrutaient l’ancien chef du Parti Égalité, Robert Libman. Libman qui s’est surtout fait connaître depuis pour ses activités sionistes, notamment en tant que directeur québécois de B’nai B’rith Kanada (organisation d’inspiration maçonnique et sioniste) chapeautant l’organisation d’extrême-droite Anti-Defamation League.

 

La gouvernance apocalyptique de Harper trouve son aboutissement le plus mortifère, comme nous le soulignons depuis un moment, dans son acharnement extractiviste. La question des forêts et des mines d’abord est en règle générale laissée à la discrétion des gouverneurs provinciaux. Ceux-ci, à l’image de Couillard et de sa bande technocrate, laissent le champ libre à l’exploitation sauvage : coupes à blanc, mines à ciel ouvert, dévastation de larges pans de territoire, tout est permis pour que les compagnies fassent du gros cash. La « gestion » fédérale se concentre plutôt sur l’extraction pétrolière, le viol du sol pour en tirer le pétrole sale des profondeurs. On parie notamment sur l’Athabasca, gigantesque zone (142 000 km2, soit l’équivalent du territoire du Bangladesh, par exemple) renfermant 1 800 milliards de barils de pétrole lourd environ (équivalent à toutes les autres réserves de pétrole mondiales ensemble). Pour le moment, 170 milliards de barils sont exploitables en étant économiquement rentables, de quoi bien scraper le pays, voir la planète. Le projet harperien en est l’annonce : pour 1,9 millions de barils pompés par jour en 2012, on devrait plutôt en compter 4 millions quotidiens en 2022. C’est qu’il ne faut pas blaguer avec le commandement divin ! Notons que ce pétrole lourd ne peut guère être extrait de manière traditionnelle, ce qui force à l’exploiter in situ (sur place, c’est-à-dire que le pétrole est extrait du sable bitumeux sur place, grâce entre autres à de la vapeur d’eau et des solvants). Ce procédé est notablement plus néfaste pour l’environnement que les techniques traditionnelles déjà mortifères, mais quand on ne croit pas aux changements climatiques et qu’à fortiori on attend la fin du monde pour demain, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Le projet débile et démesuré des évangélistes en Alberta entraîne bien sûr d’autres déboires. C’est parce que l’hybris est sans mesure qu’il faudra bientôt le pipeline 9B d’Enbridge. Et pour shipper tout ce poison pétrolier, il faut aussi des ports, à Cacouna par exemple. Et s’il faut tuer les derniers bélugas pour cela, so what ? L’exploitation est un devoir saint et sacré. Et sacré non d’une pipe, il y en a du pétrole au soi-disant Kanada à exploiter ! Alors exploitons. Si nous arrivons près du fond du baril, c’est que la Fin des Temps est proche. Pour les psychopathes au pouvoir, tout cela se tient très bien. L’exploitation roule sous l’œil complice du Seigneur, l’argent rentre à flot pour les cochons exploiteurs et la Fin des Temps se rapproche tranquillement. Bientôt on se retrouvera au Temple à Jérusalem, effectuant le dernier des sacrifices, celui de la Vache rouge. Juste avant le Jugement dernier tant attendu.

 

Enfin, comment la clique évangéliste guidant le soi-disant Kanada agit-elle avec les légitimes habitants du territoire, les peuples premiers ? Mais comme n’importe quel gouvernement impérialiste, comme des salopards ! On fait tout pour maintenir les Autochtones dans les réserves, les encabaner et fermer leur gueule. On néglige tout ce qui pourrait améliorer leur condition et on n’écoute rien de ce que ces « peaux rouges » pourraient avoir à dire. En somme, on les éloigne des décisions, on les paupérise, on s’assure qu’ils ne bloquent pas les flux pétroliers, policiers ou autres. L’Empire extractiviste doit rouler – les peuples premiers disparaître. Et s’ils ne disparaissent pas, ils doivent alors rester invisibles. Pour les peuples premiers, le projet évangélique est clair : aucune participation, aucune discussion, aucune existence. Les Autochtones sont vus comme une puissance subversive potentielle, et comme tels menacés et gardés dans l’ombre. Le diktat d’Harper, comme tous les régimes impérialistes avant lui, cherchent la soumission pleine et totale des peuples premiers aux impératifs économiques et sociaux blancs capitalistes. On ne veut rien sinon qu’« eux » ne soient pas. Ou encore qu’ils soient, acculturés et intégrés, des mascottes dégénérées comme le sénateur Brazzeau : pantomimes démantibulés servant la propagande bonne-conscientiste des conservateurs auprès du petit peuple.

 

Cette incursion dans les arcanes idéologiques évangéliques nous permet de saisir un peu mieux le désastre à l’œuvre au soi-disant Kanada. Ainsi, une clique d’illuminés arrivés au pouvoir en 2006, a mis en place un projet apocalyptique risquant de tous nous entraîner dans la mort. Fort d’une ancestrale tradition kanadienne d’exploitation et de pacification, la nébuleuse évangélique d’Harper a pu aisément commencer à appliquer son programme. Purification des mœurs, appui aveugle au sionisme fasciste, extractivisme sauvage et écrasement des peuples premiers s’organisent dans une mosaïque apocalyptique évangélique, en guise de bienvenue à la Fin des Temps. Ainsi, le long viol des terres et la pacification impériale trouvent-elles leur aboutissement logique dans le programme le plus radical du conservatisme politique : le projet eschatologique et apocalyptique des évangélistes kanadiens.

 

Temps de la Fin et Assomption

 

Se montrer à la hauteur de l’époque – ou être broyé par l’époque. Telles sont les deux voies qui s’offrent à nous. Mais disons le tout de suite, en vérité, seule la première est envisageable pour une âme qui vive. Ne nous considérant comme pas encore tout à fait morts, nous nous engouffrons dans la danse guerrière avec l’époque. Cela signifie, comme première tâche, l’identification des exigences de l’époque. Ces exigences sont l’état des Temps de la Fin et la valeur sacrée de l’époque. Ces exigences sont lourdes. Nos ennemis les ont déjà reconnues. Ces ennemis, nommons-les laconiquement : l’Empire, ses infrastructures, son idéologie capitaliste avancée, ses disciples. Ici, les évangélistes timbrés au pouvoir. Leur manière de prendre acte de l’époque : la barbarie, l’exploitation, l’extraction, l’accélération de la venue de la Fin des Temps. Nous espérons d’ailleurs avoir quelque peu éclairé cette conscience illuminée et mortifère de l’époque dont les enragés qui nous font face s’abreuvent. Nous espérons avoir aidé à identifier l’ennemi et ses plans machiavéliques, voire complètement débiles et destructeurs. Leurs osties de plans apocalyptiques, leur ostie de morale de la Fin des Temps. À nous maintenant d’exposer notre manière d’agir, notre façon de lutter et d’habiter cette époque. Proposons une politique de l’Assomption.

 

Contre les politiques eschatologiques et apocalyptiques, il faut d’abord trouver une autre façon d’être au monde. Contre le sens de l’histoire, il faut impérativement une histoire diffuse, une histoire non-linéaire ; acceptons la présence à une histoire multiple et rhizomique. Seule une telle histoire peut suspendre les programmes téléologiques des enragés du sens qui nous affrontent. Seule une telle histoire est en mesure de suspendre indéfiniment la Fin des Temps. Seule une telle histoire permet à la fois d’accepter l’état de Temps de la Fin qui caractérise le moment, tout en évitant le piège vraiment finaliste. Avec une histoire multiforme et anti-téléologique, nous proposons une porte de sortie à toutes les démences apocalyptiques. Nous proposons une histoire vivante et jamais achevée. Une histoire, une vie, s’habitant en elle-même et pour elle-même, sans direction et donc sans fin possible. Une habitation du temps immanente qui renoue avec la noblesse du territoire, des corps et des esprits. Une telle histoire informe pour nous garantir la joie de la présence, contre les constructions métaphysiques, mères de tous les programmes, de toutes les eschatologies. En somme, contre le programme désaxé et désincarné des évangélistes, contre leur programme de meurtre de la terre, leur vie toute tendue vers la mort, nous proposons une vie toute tendue vers la vie. Contre un programme abstrait, ayant comme finalité à court terme le cash abstrait, et à long terme la réalité abstractive de la Fin des Temps, nous proposons une politique de l’Assomption. Contre l’abstraction évangélique assassine, nous proposons une réalité immanente et vivante. Pour nous, l’époque impose une telle lutte entre la Mort et la Vie. Entre la Mort qu’ils cherchent pour tout et pour tous, et la Vie elle-même. L’Assomption, c’est la présence à cette vie. La présence à cette vie, c’est l’arme de combat qu’il nous est nécessaire d’entretenir contre la marche vers la Fin des Temps – l’arme nécessaire pour une époque des Temps de la Fin.

 

La politique de l’Assomption répond aussi à la seconde exigence du siècle : l’exigence sacrée de cette époque. Contre la théologie de la mort, telle qu’elle se décline dans la religion capitaliste et dans la religion évangéliste, nous affirmons un autre religare. Cette communauté sacrée, c’est celle de l’amitié enivrante. C’est la sempiternelle proposition communiste. L’union saine et bonne entre amis, entre camarades, entre tous les officiants de la Vie. Cette saine proposition est elle-même politique de l’Assomption. Elle est cette politique incarnée en nous, toujours, dans la joie et la détresse, dans les heurts et les malheurs, dans l’existant dense. C’est la présence réelle à la vie, à la matière, au territoire. C’est la communauté spontanée de par le désir collectif d’immanence. De ce communisme, de cette politique de l’Assomption, la lutte déborde, explose. Une telle présence au réel produit un amour sincère de ce réel. Produit une volonté acharnée à lutter corps et âmes pour préserver, habiter, dépasser et enrichir ce réel. Ainsi, le communisme immanent et la politique de l’Assomption se révèlent comme les vecteurs absolus de la lutte contre tous les programmes. Ils forment une complète absorption des êtres par leurs milieux et des milieux par les êtres. Ils créent un réel en ébullition qui cherche continuellement à se maintenir et à se dépasser. Dans ces circonstances, avec cette puissance du partage, ils entrent en collision frontale avec tous les ordres – avec l’eschatologie, les évangélistes et la Fin des Temps. La politique de l’Assomption est l'arme idéale puisqu’elle est toute pour elle-même, s’aime et aime le monde, habite et éructe en lui. Elle permet la lutte la plus efficiente : la lutte dans la joie. Ne reste plus à la politique de l’Assomption que de devenir le Jugement dernier des évangélistes timbrés et de tous les impérialismes, tous les extractivismes. Ils attendent la Fin des Temps, ils trouveront l’anéantissement de leurs projets déments. Eux qui cherchent la lumière, nous les voueront aux gémonies. Fuck le soi-disant Kanada. Fuck l’évangélisme. Que vive la politique de l’Assomption !

 

 

« Des voix sans pore me disent que je mourrai enflammé dans la carbonisation

Ce n’est pas vrai

Je suis dieu pour mes sourires secrets

Et en vérité je suis moi-même

Franc noble et plein de liberté

Draggammalamalatha birbouchel

Ostrumaplivli tigaudô umô transi Li »

– Claude Gauvreau, Recul

 

Joachim Hadwijch