Sur une proposition divinatoire

Compte-rendu de Olivier Chiran et Pierre Muzin. Signes annonciateurs d'orages. Rennes : Pontcerq, 2014.

 

S'il est une tactique littéraire adéquate à l'époque, c'est bien celle de revenir aux évidences. Plus même besoin de les reverser : l'embrouillamini accélérateur en ayant perdu le contact, elles ont basculé de notre côté, et il suffit de les reprendre en main. C'est ce que faisait avec brio Éric Hazan dans Premières mesures révolutionnaires, en ignorant tous les pronostics de complications insurrectionnelles, pour se placer d'emblée dans une situation victorieuse, dont le bonheur pourrait être assuré par la simple bienveillance, un entrain bon vivant et bon enfant. Tactique performative, s'il en est, qui crée la confiance nécessaire à s'y confier; peut-être même prophétie auto-réalisatrice, dans le sens du porter à croire qui porte à faire ce bond dans l'acte situé, auquel le monde nous appelle, pour peu qu'on l'écoute.


L'évidence que tentent de s'approprier Chiran et Muzin dans Signes annonciateurs d'orages est autrement plus obscure : c'est celle que Saint-Paul qualifiait de « l'évidence de l'invisible ». Et Dieu sait qu'il y a beaucoup plus à voir de ce côté qu'à portée du regard. Pour une rare fois, une langue camarade affronte l'épineuse question spirituelle, la soutirant aux new-agers de salon comme aux asservis du dimanche. À l'énigme initiale, cette question trop directe pour se poser  – « comment se fait-il que notre parti n'ait subi que des défaites depuis trente ans ou trente siècles » – fait suite une enquête tortueuse se proposant de trouver le « lieu secret » de cette guerre dont nous sommes les éternels vaincus. Une chose est sûre, ce terrain n'est pas celui de l'économie, sur lequel l'ennemi tente de nous amener, « là où il nous attend – c'est-à-dire là où il ne peut être battu ». Mais qu'est-ce que l'économie sinon sa religion propre? Plus qu'un fétichisme, Benjamin conçoit le « capitalisme comme religion » comme substituant un « culte sans trève et sans merci », dont la pratique n'apporte qu'un surcroît de culpabilisation, à la rigidité expiatoire du dogme monothéiste. Une religion qui n'a plus à dire son nom, tellement elle s'est immiscée au cœur du quotidien le plus banal, jusqu'à brouiller le seuil entre le sacré et le profane, dès lors qu'il n'y a « pas un jour qui ne soit jour de fête ». Or c'est le profane lui-même qui y revêt un caractère sacré dans les discours des apôtres du matérialisme athée, qui sont légion à l'antenne, et contaminent plus d'un partisan. Chiran et Muzin consacrent des chapitres délectables à la description des supplices qu’encourront ces mécréants, Michel Onfray en tête, une fois démasqués comme les entrepreneurs de notre abattement. Socrate au moins avait la dignité de faire suivre la déconstruction des dieux ennemis par des constructions nouvelles : il n'a pas été accusé d'athéisme, mais d'être un « créateur de dieux ».

 

Quand bien même nous en aurions « fini avec le jugement de Dieu » (Artaud),  c'est toute autre chose que de refuser tout concours, alors qu'« il n'est que des dieux, pour pouvoir affronter des dieux ». Puisque les premiers accusés au tribunal du Dieu unique n'étaient autres que la multitude de divinités situées, ces pénates en perpétuel affrontement, du seul fait de leurs différences éthiques, du choc de leurs déterminations respectives en un ballet agonistique à l'issue incertaine. De même l'intervention finale de l'État, conjurant les guerres locales dans une chorégraphie digne du Juche. Mais aujourd'hui que l'état d'exception est devenu la règle, l'économie souveraine est en mesure de s'attribuer les avantages du pluralisme des croyances, pour peu qu'il en conserve la mesure. Elle règne sur une pléthore d'officiants, dont le massacre réciproque la couvre immanquablement de gloire. Ce paganisme du capital, Signes annonciateurs d'orages en identifie les marques. Comme le dit Baudrillard, les marques véhiculent toujours « sous une résolution formelle des tensions, sous une régression jamais réussie, la reconduction perpétuelle des conflits. » Le panthéon capitaliste dressé par Chiran et Murzin fait frémir: de NIKE s'appropriant les auspices de NIKÈ, la déesse grecque de la victoire, à MICROSOFT, « Patriarche des Réseaux », WIKIPEDIA, « Encyclopédie-Monde », EXXONMOBIL, « Flamme Vivante », FACEBOOK, « L'Oeil Noir aux Mille Visages », SIEMENS, « Celui-Qui-Assemble-Les-Parties », et tous les ADIDAS, PHILIPS et NESTLÉ. Ces divinités imposent « le culte d'une Nécessité unique, en rabaissant ses rivales, voire en les écrasant ou en les incorporant (…), elle répand toujours en même temps le culte de la marque en général (« the medium is the message »), c'est-à-dire celui du panthéon capitaliste dans sa totalité : chaque dieu renvoyant circulairement à tous les autres – pour le grand bonheur de l'économie-reine. »

 

D'où l'exhortation des auteurs à se réapproprier la capacité théotétique, celle de nommer les dieux dans des termes adéquats à leur nature, de manière à ce que leur évocation suffise à en provoquer l'intervention. C'est une tâche qui convient au poète, mais qui exige qu'il se commette au monde pour y déceler la présence des intensités divines, et déduire un nom propre à rendre la texture même de leur manifestation. « Ça s'est passé une fois rue Crescent, à Montréal, au mois de juin 2012; ça s'est passé une fois aussi à Bakouma, en République centrafricaine, à proximité d'un gisement d'uranium exploité par la société AREVA; ça s'est passé une fois à Notre-Dame-des-Landes, dans ces prés gras, quadrillés par les contingents de gardes mobiles, où rôdait le spectre de VINCI CONCESSIONS ». Lorsque des  inclinations éthiques antagoniques se décantent sur leur ligne la plus infime, la plus propre et la plus impersonnelle, acquérant la consistance et la précision des états de grâce, leur conflagration est inévitable. Et tout ce qui est inévitable est divin.

 

Si l'on entend prendre le monde au sérieux, il faut certainement se garder de jouer à l'apprenti sorcier, et le ton parfois alambiqué de Signes annonciateurs d'orages laisse poindre le soupçon à cet égard. Mais c'est une qualité de notre temps que de nous accorder le loisir de soupçonner du soupçon même : que peut la critique devant l'effondrement assumé ? Le pendant du désastre est une disposition renouvelée à l'expérimentation, et si la nomination de dieux nous fut interdite depuis un bon trois cent ans, elle était chose commune du début des temps jusqu'alors. La sortie de la métaphysique occidentale pourrait y passer, une fois constaté que les distinctions nature/culture, science/croyance et sauvage/civilisé se sont faites sur le dos d'un accord préalable, et qu'il y a quelque chose d'intrinsèquement colonialiste et impérial à refuser toute fabulation. Dans la mesure où les dieux incarnent des inclinations, tendances et caractères qui résistent sans phrase au nihilisme qui se propage au mépris du monde, il n'est plus impossible de dire que « toute guerre est une guerre de religions » et qu'« on ne peut détruire une civilisation qu'en détruisant ses dieux ». Entendus comme Chiran et Muzin, les dieux, ces noms communs conjurés par le nom propre du Dieu judéo-chrétien, peuvent être compris transversalement aux époques, comme les manifestations des affects qui persistent intacts dans la qualité des gestes les plus infimes. Ne voyons nous pas des OSIRIS, des ANUBIS et d'autant plus d'ISIS lovés dans les esprits de nos contemporains? « Les dieux ne sont pas des êtres séparés ou détachés (…) En vérité, les dieux sont pris dans la toile même de l'être, ils sont la matière première du monde, le milieu ambiant des choses. » Si tel est le cas, et que nous n'avons perdu confiance aux dieux en nous-mêmes que parce que nous en avons oublié les noms, il faudra se plonger au plus profond des passions qui nous portent à éprouver de la répulsion pour celles de nos ennemis (TRANSCANADA, PARTI LIBÉRAL ou SNC-LAVALIN), pour y trouver les nôtres, et les liguer à nos côtés, confiants que notre lutte porte sur le sens même du monde.

 

 

Paul Petit