Du Rojava, à croire au possible

Polarisations fatales

 

Par contraste avec la bêtise marxiste-léniniste, à son éternelle dispute des pays modèles et son alignement de portraits dans le bon ordre, il est tout à fait normal d'éprouver aujourd'hui quelque gêne à localiser notre espoir. Mais s'il s'agit de conserver notre dévolu à l'abri de l'époque, les standards n'étant jamais tout à fait atteints, la posture critique s'avilit en une imposture autrement plus servile, où le seul lieu qui vaille est notre propre esprit râleur. Des vies entières peuvent êtres menées à contempler les images d'absolue intégrité morale produites à profusion, et à l'aune desquelles l'intrusion de l'événement réel reçoit le mépris qui convient aux mauvais fac-similés. Que celles-ci soient le symptôme d'une fatigue d'exister, commis et compromis dans le monde comme nous le sommes, il n'y a pas à en douter : tant et aussi longtemps que nous n'assumerons pas l'irremplaçable univocité d'une vie, nous serons condamnés à rêver de paisibles cimetières.


Seulement la réalité d'aujourd'hui déborde largement nos nuits en termes de débit du délire, et il y a là quelque chose auquel nous ne sommes pas encore acclimatés. Dans le cours d'une seule année – la dernière -, c'est comme si la terre s'était mise à forcer les traits, à se peindre sous un jour dernier, laissant prise aux paroxysmes, déployant ses quintessences. Qui aurait pu prévoir, lorsque Maïdan gorgeait ses barricades de glace, qu'une fois Ianoukovitch destitué, l'Ours reprendrait du poil de la bête et s'emparerait de la Crimée, avant qu'une micro-république ne fassent sécession en sa faveur (et peut-être à son insu), déclenchant une guerre frontale entre fascistoïdes de tous bords, au péril des civils comme d'un certain avion de ligne à la trajectoire téméraire? Qui aurait pu pressentir, en outre, lorsque la Syrie rejoignait d'une joie déterminée le concert des printemps arabes, forte de ses pleins chants d'orgueil révolutionnaire, que s'installerait un tel enlisement destructeur, striant le territoire en une myriade de poches où d'innombrables factions se disputent le moindre minaret, moins pour y prier que pour y installer des snipers. Qui aurait pu imaginer à plus forte raison, lorsque les GI yankees cafouillaient de bêtise en bévue sur le sol irakien, jetant les cendres de Ben Laden en haute mer sans l'ombre d'une arme de destruction massive, faisant montre de leur abjection en irritant les sunnites au plus profond, qu'une force sombre se relèverait des cendres, sans commune mesure avec les précédentes, assumant la barbarie qu'on lui attribuait, se faisant une gloire des charniers et la promesse des déséquilibrés, point focal d'une machine de guerre universelle contre les sceptiques?


Qui aurait pu imaginer sinon le pire, ou le meilleur, des pessimistes?


L'époque offre matière à désolation, convenons-en. Progressivement, la ligne qui fracture le monde se projette entre des pôles également ennemis de notre parti, de notre vocation au bon vivre en commun. D'un côté, la décadence impériale, qui ne se propose plus que d'être Charlie, qui pallie sa médiocrité existentielle par un surcroît de technologie, qui assure d'autant plus sa présence hégémonique en tous lieux qu'elle s'en absente en chair, laissant ses drones pilotés du Nevada porter son étendard aux confins du Yémen et du Pakistan, ne leur reconnaissant plus même le statut d'ennemis mais de simples criminels, auxquels la guerre ne mérite pas même d'être déclarée. Et de l'autre, Daesh, le rouleau-compresseur écrasant toute singularité minoritaire sur son passage, vouant ce monde à un règne sans image, où les comportements seraient réglés au millimètre d'hijab près, mais ne se refusant dans l'intervalle à aucun des moyens – propagande HD, buzz Twitter, vente de pétrole au régime syrien, massacres et viols de masse – mis à disposition par la modernité honnie. Quelle place pour notre parti, quelle place pour un communisme de la libre présence entre ces deux feux nourris de nihilisme, pressé qu'ils sont de mettre un terme aux complications que l'éternel retour du différend et de la différence ne cesse de remettre sur le tapis?


Il y a, toutefois, le Rojava.

 

 

Au Rojava


Le « sécularisme » des régions syriennes et irakiennes du Kurdistan les rend particulièrement hostiles à l'État Islamique, qui en retour fait de leur conquête une priorité absolue. Mais en dépit de déploiements massifs et de l'appui d'une supériorité technique considérable, avec son artillerie lourde et ses blindés pris aux mains de l'armée irakienne, dont une partie des officiers ont rejoint ses rangs, Daesh s'est buté à une résistance féroce lorsqu'elle a tenté de s'emparer de la ville de Kobanê. Les jihadistes avaient d'abord cru pouvoir régler la question en quelques jours, le clamant haut et fort à la face du monde. Et si l'on tient compte de l'importance des victoires éclair pour sa propagande, son enlisement porte un coup dur pour son image d'armée sainte, touchée par la grâce. En retour, chez les milicien-ne-s kurdes, une grâce tout autre s'est installée, alors que derrière les lignes qui repoussent vague après vague de suicidaires salafistes, se cherche une nouvelle manière de vivre. Une grâce qui porte à croire en ce qu'elle porte d'événement, destiné à déborder sur toute la région, pour recouper sa polarisation fatale avec une proposition frontalement révolutionnaire.

 

Pour se faire une idée juste de la situation du Rojava révolutionnaire, il faut se faire une image de la faiblesse constitutive de sa force. Le Kurdistan occidental se compose de trois cantons autonomes  enclavés entre la frontière turque, l'Irak et les territoires conquis par l'EI. À l'ouest, au nord d'Alep,, le canton d'Efrîn est encore relativement épargné par le chaos environnant, une pluralité de factions (Armée syrienne libre, Front islamique, Jabhat al-Nusra, etc.) se disputant les villages frontaliers. Au centre, par contre, Kobanê a vu son territoire réduit à l'essentiel de la vieille ville, victime d'un siège dévastateur qui a détruit 80% des infrastructures, mais regagnant peu à peu du terrain jusqu'à finalement sortir l'EI de la ville, le 27 janvier dernier.  À l'est enfin, Cizîrê est séparée du Kurdistan irakien par le Tigre, et sectionnée en son centre par la présence des troupes du régime Assad, qui contrôlent une partie de Qamishli.


Cette carte donne une bonne idée de la complexité de la situation.


Mais si les trois cantons sont complètement isolés les uns des autres, ils le sont d'autant plus du plan international. Le Parti de l'Union Démocratique (PYD), levier principal de la résistance au Rojava, étant affilié au Parti des Ouvriers du Kurdistan (PKK) de Turquie, considéré comme une organisation terroriste par la plupart des pays occidentaux, n'est pas susceptible de s'attirer leur aide. Le meurtre de sang froid en plein Paris des deux militantes kurdes Leyla Saylemez et Fidan Dogan, le 9 janvier 2013, n'avait alors pas suscité d'empressement à rendre justice, ni de psychose médiatique similaire à celle de Charlie. Quand bien même les États-Unis, suite à la fuite des chrétiens Yézidis abandonnés par les Peshmergas du Kurdistan irakien aux velléités génocidaires de l'EI, ont dû se résigner à entreprendre une campagne de frappes aériennes dans les villages environnants, jamais il n'a été question de retirer le PYD de sa liste d'organisation terroristes. Puisque la Turquie demeure tout de même son allié principal dans la région, et qu'elle ne craint rien moins que le PKK, pas même l'EI. Jusqu'au point où la Turquie non seulement bloque systématiquement l'approvisionnement et le passage entre Kobanê et les villes kurdes de son côté de la frontière, littéralement la seule voie d'entrée et de sortie possible, mais est allée jusqu'à faire feu sur les positions kurdes. Et si la Turquie a accepté avec grand bruit de laisser passer un bataillon de 150 Peshmergas du Kurdistan irakien à Kobanê, c'est en vue d'un dessein tout autre que l'assistance militaire. Dirigée par le clan Barzani du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), cette région a acquis un statut autonome après l'évincement de Saddam Hussein, dont les attaques de 1988 au gaz chimique avaient tué plus de 180 000 kurdes. Au demeurant, le clan Barzani est actuellement le seul parti kurde à continuer de réclamer un État, ce qui exige de transmettre une image de respectabilité face à ses partenaires internationaux, et en premier lieu la Turquie. Celle-ci lui rend bien la pareille, lui achetant son pétrole à bon prix, et rencontrant Barzani sur une base régulière, comme à l'occasion d'une cérémonie de mariage de quelques centaines de jeunes couples, dont les femmes étaient voilées.

 

C'est donc à dessein qu'Erdogan a laissé passer les Peshmergas au Rojava, comptant sur les vertus pacificatrices de l'intrusion d'un allié vendu à l'étatisme en terrain révolutionnaire. Or, trop peu trop tard, la présence des Peshmergas n'a pas suffi à faire pencher la balance, et la révolution continue de plus belle. C'est même elle qui semble prendre le dessus, alors que le GRK a du abandonner les tranchées qu'il avait commencé à creuser le long de la frontière, après que le PKK soit intervenu avec succès pour sauver Erbil des mains de Daesh. Selon David Graeber, le fait que les contingents de femmes du PKK persistent là où fuient les Peshmergas surarmés a eu plus d'effet sur la conscience populaire des kurdes irakiens que 20 ans de discours. Il n'y a sans doute pas de meilleure propagande que le fait, et il y a fort à parier que le « modèle » du Rojava se transporte souterrainement en territoire irakien, en dépit des appels ronflants du GRK à mettre sa conscience en gage pour un État futur.

 

 

Le bidouillage contre l'économie

 

La reprise en main du destin du Rojava par sa population se fait donc dans un contexte d'extrême isolement, voire d'un étranglement géostratégique. Si une bonne partie de la population des trois cantons du Rojava (Kurdistan Occidental) ont dû fuir l'arrivée de Daesh, un nombre encore plus important de réfugiés arabes, chrétiens, arméniens ou assyriens y ont trouvé refuge contre les exactions du régime syrien ou de l'EI, doublant sa population à plus de 4,6 millions de personnes. Cela représente, pour une région en état d'embargo total, une somme considérable de bouches à nourrir. Le fait est que la richesse significative des terres du Rojava, autant en matière de blé (le Cizîrê produit 70% du blé syrien) que d'hydrocarbures, a entraîné les régimes baasistes passés à imposer une politique de sectorisation visant à confiner la région aux seules activités extractives et productives, en déplaçant les raffineries et les moulins hors de sa portée. Cette inscription à même son infrastructure matérielle de l'inter-dépendance des régions syriennes -, dont les frontières ont été, rappelons-le, arbitrairement dessinées par les colonisateurs franco-britanniques Sykes et Picot après la chute de l'Empire ottoman -, complique considérablement les volontés autonomistes. Il a donc fallu rivaliser d'ingéniosité pour subsister malgré l'embargo, notamment en construisant des moulins à farine et des raffineries de fortune pour alimenter en carburant les génératrices, la seule source d'électricité. Janet Biehl, qui a visité le Rojava au début décembre 2014 avec une délégation d'intellectuels occidentaux, a noté que « Le niveau d’improvisation est frappant dans tout le canton. Plus nous parcourions le Rojava, plus je m’émerveillais du caractère de bricolage [do-it-yourself] de la révolution, de sa confiance dans l’ingéniosité locale avec les rares matériaux disponibles. »

 

Les savoir-faire jadis expropriés par le système technologique, qui s'assure de lier en codépendance les techniques locales sur une échelle assez large pour que seul un État soit en mesure de prendre le réseau en charge, peuvent toujours, à tâtons, être redécouverts et mis en commun selon les exigences du moment. Dépris du réseau technologique, les techniques redeviennent disponibles au simple usage. Si 70% des biens produits au Rojava servent à la guerre en cours, c'est de la même manière dont les armées de la Révolution française fondaient le métal des vitraux d'église en balles, pour affronter les monarchies d'Europe liguées contre elle. Au reste, lorsqu'un conseiller économique de Derik confie à Biehl que « le modèle économique du Rojava est le même que son modèle politique », il faut y voir une inversion de l'habituelle neutralisation libérale du politique par l'économie. L'économie du Rojava actuel est résorbée dans le politique au sens où elle abandonne la métaphysique de la main invisible et des règles impérieuses du marché, au profit d'un bidouillage de tous les instants, dont les critères sont aussi mouvants que les situations, exigeant de décider là où l'économie feint l'inéluctable. En ce sens, pas moins que pour notre adversaire, notre économie n'est politique que comme économie de guerre. Seulement la nôtre ne vise rien de moins que l'économie même.

 

« Lorsque notre délégation a demandé à un groupe d’Assyriens de nous raconter les défis que leur posent l’Autonomie Démocratique, ils nous ont dit qu’ils n’en avaient aucun. »
– Janet Biehl

 

 

La destitution en acte

 

La politique du Rojava se décline quant à elle en une multiplication des séparations du pouvoir. La première page du Contrat social (faisant office de constitution) des cantons du Rojava stipule que « les territoires de démocratie autogestionnaire n’admettent pas les concepts d’état-nation, d’armée nationale ou de religion d’état, de gestion centralisée et de pouvoir central, mais sont ouvertes à des formes compatibles avec les traditions démocratiques pluralistes, ouvertes à tous les groupes sociaux et toutes les identités culturelles ». Concrètement, cette conjuration de la centralisation souveraine s'exprime par la division fondamentale entre « l'Auto-administration démocratique (DSA), qui dispose de toutes les formes et de tous les attributs d’un État – Parlement, ministères, etc. » (Graeber) et le Mouvement de la société démocratique (TEV-DEM), qui regroupe une multitude de comités de quartiers et de villages. Le DSA se décline en 22 commissions quasi-paritaires au niveau du genre, de l'ethnie et de la religion, censées exécuter les décisions prises au TEV-DEM. En revanche, celui-ci, tout aussi paritaire, représente la source législative d'où émanent, de bas en haut, les directives pouvant être mises en application. Selon Graeber, le caractère révolutionnaire de ces institutions est garanti par le fait que  « les forces de sécurité sont responsables devant les structures dirigées de bas en haut et non devant celles commandée de haut en bas. » Les institutions exécutives et administratives n'ont ainsi aucune prise sur les moyens de coercition. Elles-mêmes se divisent en plusieurs composantes : les  Unités de protection populaire (YPG), les Unités de protection féminines (YPJ) et les Asayis (qui refusent l'étiquette de police), desquels sont séparés une « unité spéciale féminine non mixte, pour traiter les questions de violences sexuelles et domestiques. » (DEUX SEMAINES AU ROJAVA. Zaher Baher. Juillet 2014). Enthousiaste, Graeber explique que la constitution de corps d'Asayis est considérée comme un pis-aller, en l'attente de la possibilité d'une dissolution effective de la police dans le corps social : « Les co-directeurs nous ont expliqué que leur but ultime était de donner à chaque personne dans le pays six semaines de formation de policier, de telle sorte qu’au final, ils pourraient éliminer la police. » Pour l'instant, les Asayis doivent tout de même « suivre des cours de résolution non violente des conflits et de théorie féministe avant qu’ils ne soient autorisés à toucher une arme à feu. »

 

Il y a là des tentatives qui valent la peine d'être examinées en profondeur pour qui se targue de vouloir se débarrasser de l'État. Car si l'on suit Graeber, c'est bien là l'intention fondamentale des révolutionnaires du Rojava, résultat des prises de distance de leur « leader » (salutairement) emprisonné, Abdullah Öcalan, avec son stalinisme initial, au contact du municipalisme libertaire de Murray Bookchin (avec qui Janet Biehl a signé de nombreux ouvrages). Pour preuve, Graeber renverse la critique du Clan Barzani, accusant le PYD/YPG/YPJ de pactiser avec le régime syrien en lui laissant le contrôle de l'aéroport de Qamislo, en un refus actif de s'approprier des infrastructures dont le maintien exigerait sa constitution en État, puisque « tout ce qui se fait dans un aéroport est soumis à des réglementations internationales qui supposent un État. » Il y a là sans doute une part d'interprétation faisant fi des intérêts immédiats que représentent une telle paix larvée pour les deux partis – du moins pour éviter de multiplier les fronts et, en outre, les fonctionnaires sous le contrôle de la DSA continuant d'être payés par le régime, on ne peut certainement écarter les bienfaits de leur coexistance, mais en retour, nous pouvons aussi bien questionner le caractère discréditant de tout intérêt. Or, l’ambiguïté du cessez-le-feu avec le régime Assad augmente derechef lorsqu'on considère comment le refus du PYD à se constituer en État séparé est parfois exprimé comme un renoncement à toute partition avec la Syrie. Les frontières syriennes, aussi arbitraires soient-elles, ne sont plus contestées per se. S'agit-il de l'aveu d'une volonté de participation à l'État national syrien dans le cadre d'une autonomie régionale similaire à celle du Kurdistan irakien, ou plutôt de la dissociation du problème de l'indépendance à l'égard de la souveraineté étatique, n'étant plus perçue comme le véhicule obligé de l'autonomie? Le fait est que le GRK du Kurdistan irakien ne s’accommode précisément pas de son appartenance à l'Irak, puisqu'il reste paradoxalement le seul parti kurde réclamant encore un État séparé. À l'inverse, tout semble indiquer que le Rojava est en phase d'élaborer une nouvelle, ou peut-être une bien plus ancienne, conception de l'autonomie, pouvant s'effectuer en dépit d'une quelconque souveraineté. Comme si la seule manière de cesser de convoiter un État était d'accepter celui qui est déjà là – de rendre à César ce qui lui appartient –, tout en matérialisant concrètement une indépendance et une autonomie qui le rende, de fait, caduc. Puisque l'État n'existe que par opposition à son ennemi réciproque, que peut-il faire lorsqu'on – d'un « on » considérablement élargi par l'habitude d'une puissance commune  –, ne le craint plus même assez pour l'affronter, le laissant se dissoudre dans son vide constitutif. Il n'y qu'une telle  communisation de la puissance pour prolonger la destitution contre l'éternel retour de la constitution.

 

 

Mise en puissance du minoritaire


Chaque point tactique ou stratégique de la révolution du Rojava laisse voir la marque de la mise en puissance du petit. Du peuple Kurde, dont la langue fut interdite pour des décennies, la condition minoritaire est partagée et mise en puissance avec tous les demi-peuples résiduels que ces montagnes désertiques ont épargné des mains de l'Histoire : Assyriens, Yézidis, Turkmènes, Arméniens… Mais aussi nombre de femmes arabes qui trouvent là une voie d'émancipation rarissime en la région et en ces temps de retour d'une féodalité faussement idéalisée en police bureaucratique des mœurs. Car, dit Janet Biehl, «  la Révolution du Rojava est fondamentalement une révolution de femmes ». Dilar Dirik, du Mouvement des Femmes Kurdes, fait remarquer que le rôle proéminent des femmes kurdes dans la guerre ne date pas d'hier:  à la fin du XIXe siècle déjà, Kara Fatma dirigeait un bataillon de 700 hommes de l'armée Ottomane, à laquelle elle avait réussi à intégrer 43 femmes. Dans les années 1970-80, nombre de femmes Kurdes ont participé à la résistance armée contre Saddam Hussein, certaines assumant même des noms de guerre.


Au sein du PKK, le féminisme est une valeur cardinale, démarquant on ne peut plus clairement son opposition à la contre-révolution patriarcale que subit actuellement le Moyen-Orient, non seulement via l'intégrisme, mais également sous une forme conciliée avec le néolibéralisme en Turquie et au Kurdistan irakien, où les bataillons féminins des Peshmergas sont rarement déployées au front. La "théorie de la femme libre", qui fait rêver Öcalan du fond de sa geôle à la renaissance d'un "âge d'or mésopotamien" fondé sur le matriarcat, se concrétise depuis les années 1980 dans la création de brigades de femmes fuyant les exactions turques dans les montagnes, et descendues à Kobanê pour repousser leur pire ennemi. On estime que 35% – 15 000 – des combattant(e)s du PKK sont des femmes. Cela a sans doute à voir avec la brutalité abjecte de leur ennemi – outre l'habitude des viols de guerre, Daesh fait dans la vente d'esclaves sexuelles, amenant beaucoup de femmes à se suicider pour éviter la capture. Or, la prise d'armes par les femmes combattantes ne gonfle pas seulement les effectifs, puisque le "holy caliphate with a Rolex", comme l'appelle Dilar Dirik, se trouve frontalement profané par leur présence. Les éberlués de l'EI ne craignent rien moins que les femmes combattantes, puisque mourir de leurs mains signifie – contrairement aux décapitations d'enfants -, la perte du statut de martyr, et de la vie éternelle aux côtés des 72 jeunes vierges : la promesse postmortem qui faisait des islamistes de redoutables kamizazes est rendue inopérante. Il en va donc, avec les femmes combattantes, du noyau même de la détermination du Rojava à la défense de son territoire. Et tant qu'il en sera ainsi, les chances que la révolution du Rojava maintienne l'État en grippe et persiste dans l'approfondissement du tissu éthique lui permettant de s'en passer resteront bonnes. L'âge de la majorité dans l'État ne sera pas atteint tant que les femmes garderont une scission, une divisibilité, en son cœur même: car mêmes surnuméraires, les femmes portent un devenir-minoritaire.

 

Il y a donc une raison de se réjouir en ces temps désastreux, sachant que notre parti vient d'obtenir une victoire décisive dans un bout du monde où viennent désormais s'entasser les désespoirs planétaires. Comme le dit Janet Biehl : "Dans le sillage du XXe siècle, beaucoup de gens en sont venus aux pires conclusions sur la nature humaine, mais dans ce vingt et unième siècle, les Rojavans sont en train d’établir une nouvelle mesure de ce que les êtres humains sont capables de faire ; dans un monde perdant rapidement tout espoir, ils brillent comme un phare." Refuser, par "esprit critique", de croire en une révolution aussi pleine de croyance en elle-même, ne peut s'expliquer autrement que par le narcissisme jaloux de militants plus préoccupés de garder la mainmise sur leurs images de pureté morale que d'accomplir quoi que ce soit. Le mythe portera ce que nous lui mettrons. Pour le meilleur et pour le pire, le monde actuel donne une portée immédiatement planétaire à ce qui jadis serait passé dans l'oreille d'un sourd: il n'y de remède à l'arrivage continu de djihadistes internationaux comme de la reproduction sérielle des militants du capital que la diffraction des gestes de nos camarades les plus lointains au cœur de notre quotidien. La révolution au Rojava nous enseigne la possibilité réelle d'une reprise en charge du monde hors de la propriété et de l'État, avec tout ce qu'elle implique de bidouillage, d'adversité et de mise en puissance du minoritaire.

 

"Berxwedan jiyan e"

La résistance est la vie.