Marchons, stalkons, nomadons

« Faire sécession, c'est rompre non avec le territoire national, mais avec la géographie existante elle-même. C'est dessiner une autre géographie, discontinue, en archipel, intensive […] »

—  À nos amis

 

 

C'est une presque prescience dont l'origine remonte sûrement la Linha Imaginòt, entre Saint-François-Xavier (Québec) et Toulouse (France). Rien ne lie pourtant l'enfance patrie et la Ville rose, sinon cette ligne imaginée par Fèlix Marcèl Castanh qui mènerait à la Grande Révolution des Quartiers du Monde (GRQM).

 

La marche constitue un des meilleurs moyens pour emprunter ou sortir de la ligne imaginaire. Des « discussions socratiques » aux manifestations, des quartiers montréalais aux zones à défendre, nous tenterons de rendre hommage ici et plus tard à cette pratique esthétique et politique. Nous partirons très humblement à la recherche des contours invisibles de la Zonzo, cet « espace exclu, à l’abandon, à la marge, inexploré et pourtant vivant ».

 

 

L'enfance patrie

 

Entre les rangs, les châteaux de branches et les champs étranges, l'enfant des campagnes que nous fûmes partait souvent en quête de lieux pour se mettre à l'abri pour mieux rêver. Loin du travail à la ferme, du gazon bien taillé, de la télé et les murs de la cellule familiale, nous avons saisi de nouveaux jeux, inventé des mondes qui ont même été cartographiés tellement ils étaient «vrais».

 

On a ensuite déplacé l'adolescente à la banlieue. La marche dans la mine de cuivre abandonnée près de chez elle a été salvatrice à tous les instants. Puis le désir de quitter ce monde immonde la mène dans la métropole. De marches en manifestations, elle visite la ville avant de s'y établir. La Tristesse s'installe à son tour alors qu'elle séjourne maintes fois en détention à l'aube de sa majorité. Sans marcher, elle n'arrivera pas à rester ici.

 

 

Ma ville est le plus beau park

 

Entre les après-midi à la radio communautaire, les nuits folles à l'université, les repas de la commune où les Amis qui la convainquent que l'impuissance aigrit, ses oreilles rencontrent les Fabulous Trobadors, un groupe de musique attaché au quartier Arnaud-Bernard (Toulouse) et fondé en 1987 par Claude Sicre et Ange B.

 

À grand coup de «tamboorythme» et de repas de quartier, le groupe incite depuis 1975 ses alentours à vivre une expérience de contre-pouvoir civique et culturel, loin des « utopies politiques ». Les mots d'ordre de Sicre à l'époque: « Nous prenons en main nos affaires et nous changeons la vie nous-mêmes ». Sicre défend la Ligne Imaginot de Castanh grâce à l'humour, aux jeu de mots, aux calembours, aux emboladores brésiliens et aux « duels de tchatches » inspirés des tençon occitanes.

 

Notre intérêt s'est porté en premier lieu sur les Repas de quartier, à savoir si ceux-ci pouvaient être « importés » dans le nôtre en l'an 2000, le quartier Centre-Sud. Cette initiative avait même fait l'objet d'un travail universitaire qui est parti dans la fumée de l'obsolescence programmée des disquettes. Fort heureusement. De toute manière, les Repas de quartiers ont été par la suite largement théorisés et reproduits en France… les reléguant ainsi à devenir un « outil citoyen de libre expression », vidé de ses affects et assigné à d'autres, celui de l'indignation jovialiste et de l'impuissance.

 

Claude Sicre s'est plaint à maintes de reprise de ce genre de contrôle symbolique des mouvements qu'il a participé à déclencher, du Forum des langues du monde à la GRQM, en passant par les Conversations socratiques. Ces dernières nous ont particulièrement intéressées et nous inspirent toujours aujourd'hui. Elles avaient pour but et moyens de « construire un folklore civique de la discussion », basé sur des enjeux concrets afin de les élargir à hue et à dia (« tour du monde des philosophies, religions, réponses culturelles ou politiques diverses dans les différentes civilisations, exemples historiques à méditer, etc. »).

 

Toujours organisées dehors, « au vu et au su de tous », certaines discussions socratiques, bien qu'ayant renoncé rapidement à la maïeutique, se sont parfois tenues en marchant. Sicre a d'ailleurs dénoncé haut et fort la récupération par les Cafés philosophiques parisiens par le fait qu'« ils se tenaient en lieux fermés». Dans le quartier Arnaud-Bernard, personne n'est écarté, « des gens peuvent écouter en se tenant à distance, partir quand ils veulent, ne pas se sentir enfermés d'aucune manière (topographiquement, mais aussi idéologiquement) ». Sur le penser « local », Sicre milite pour « entrer à fond dans la spécificité d'un problème, d'un lieu, d'une culture ou d'un groupe.».

 

 

Stalker: il faut construire des aventures

 

Près de 15 ans plus tard, nous avons passé une nuit folle à Toulouse, dans la mansarde d'un Ami rencontré pour la première fois ce jour-là. Entre les étoiles, les cigarettes et la brume de nos conversations ininterrompues, une force imperceptible nous ramenait aux heures précédentes que nous avions passées à déambuler dans la ville que nous connaissions bien. Le lendemain, nous le quittâmes en lui laissant plusieurs livres. Il nous envoya par la poste Walkscapes, de Francesco Careri.

 

L'architecte italien y raconte la genèse de la pratique de la marche, remontant jusqu'à la Préhistoire avec le menhir, premier point de repère dans l'espace, à la « croisée des chemins », utlisé par les nomades pour se repérer avant d'être récupéré par les sédentaires. « De la séparation primitive de l'humanité entre nomades et sédentaires dérivent deux manières de concevoir l'espace », selon Careri.

 

Ces conceptions, personnifiées dans le mythe de Caïn (sédentaire) et Abel (nomade), sont amplement décrites par Deleuze et Guattari dans Mille plateaux: « Le trajet nomade a beau suivre des pistes ou des chemins coutumiers, il n’a pas la fonction du chemin sédentaire qui est de distribuer aux hommes un espace fermé, en assignant à chacun sa part, et en réglant la communication des parts. Le trajet nomade fait le contraire, il distribue les hommes (ou les bêtes) dans un espace ouvert, indéfini, non communicant. »

 

Le plus intéressant dans l'optique de Careri est de se concentrer sur l'espace nomade, « sillonné par des vecteurs, des flèches instables qui, plutôt que des tracés, constituent des connexions temporaires », qui montre toute sa superbe dans le fabuleux walkabout des Aborigènes australiens (voir Bruce Chatwin, Le chant des pistes). Careri plonge ensuite du côté des surréalistes et des situationnistes. De la déambulation construite sur le hasard à la dérive dans un monde « habitable », il entre de plain-pied dans la psychogéographie, cette « étude des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant sur le comportement affectif des individus. »

 

Enfin, il aborde les artistes du Land art qui pratiquent la marche pour créer leurs œuvres « landwalkiennes » (Richard Long , A line made by walking, entre autres). Ces derniers utilisent depuis les années 1970 ce moyen d'action sur le paysage afin de ne pas le transformer définitivement.

 

Mais l'idée semble être plutôt de se concentrer sur les vides de l'archipel fractal, ces « espaces qui habitent la ville de façon nomade […] qui se déplacent chaque fois que le pouvoir essaie d'imposer un nouvel ordre. Ce sont des réalités qui se développent hors et contre le projet moderne, lequel s'avère encore incapable d'en reconnaître la valeur, et donc d'y accéder ».

 

 

Andare a Zonzo

 

Careri propose de remplir ces marges inspirées par les concepts de « chauds » de Lévi-Strauss et des « entropiques » de Robert Smithson par des significations. Ces amnésies urbaines n'attendent donc pas d'être remplies de choses, artistiques ou autres. Pour cela, il doit y avoir réflexion sur et dans ce qu'il nomme Zonzo. En italien, « andare a Zonzo » signifie « perdre son temps à errer sans but », mais aussi « zon zon », « répétition presque chamanique qui veut dire aller dans la Zone, ce lieu exotique où règne le hasard, où l'on trouve des objets étranges et où l'on fait des rencontres inattendues ».

 

Mais la Zonzo de Dada et des situs n'existe plus… elle a été dévorée par les cluster, nous rappelle le Comité invisible dans À nos amis. « L'incitation permanente à l'innovation, à l'entreprise, à la création, ne fonctionne jamais aussi bien que sur un tas de ruines. D'où la grande publicité qui a été faite ces dernières années aux entreprises cool et numériques qui tentent de faire du désert industriel nommé Détroit un terrain d'expérimentation. »

 

 

Nous stalkons

 

« Ces enfants ne sont-ils pas une métaphore de l’humanité qui en transformant la terre ne fait qu’augmenter le chaos et se rapprocher de la fin ? » Robert Smithson, A tour of monument of Passaic, Artforum, 1996.

 

Careri continue de croire dans les « entre-deux », dans la ville nomade, même si cela peut sembler une contradiction dans les termes. Il souhaite « redonner vie à ces dispositions primitives au jeu qui permirent à Abel d'habiter le monde». C'est pourquoi il a cofondé à Rome, dans les années 1990, un collectif-laboratoire nommé Stalker.

 

Des grèves étudiantes de 1990 en Italie aux opérations anticorruption « Mani pulite », le groupe reprend les mots de Serge Daney à propos du film Stalker d'Andrei Tarkovski (1979): « To stalk, c'est, très précisément, chasser à l'approche, une façon de s'approcher en marchant, une démarche, presque une danse. Dans le stalk, la partie du corps qui a peur reste en arrière et celle qui n'a pas peur veut aller de l'avant. Avec ses pauses et ses frayeurs, le stalk est la démarche de ceux qui s'avancent en terrain inconnu. »

 

De la dérive situationniste, les Stalker « gardent un certain sens du jeu, du hasard et de la rencontre, un intérêt pour l’exploration urbaine systématique. [Mais ils n’ont aucun goût] pour la rhétorique de parti et pour les cérémonials d’exclusion. Ici, il n’y a pas de chef, pas de permanents et de  » sympathisants  », pas de  » situ » ou de  »pro-situ ». […] Pour reprendre, en le détournant, un vocabulaire propre au parti communiste, on peut dire qu’il n’y a que des ''compagnons de route'' », décrit Gilles A. Tiberghien.

 

Soulignons le mot route, celle qui, empruntée en marchant, scelle les amitiés davantage que n'importe quel pacte, peu importe le temps qui passe. Stalker avec un Ami est « tout ce qui reste quand tous les points de repère ont disparu et que plus rien n'est sûr ». C'est activer la vie en libérant les forces, pour parler comme Deleuze et Guattari.

 

Marcher en vue de nous lier stratégiquement aux zones de dissidences, quitte à les créer, à les localiser, « intensifier la circulation avec les contrées amies, sans souci des frontières », voilà pourquoi aller à pied nous importe. Garder le mouvement vivant sans le publiciser, c'est faire sécession avec l'idée que nous sommes assis, que le mouvement est mort, c'est partir à la recherche d'affinités, de conflits, quelques kilomètres à l'heure, ou ensemble rapidement, dans les transports en commun qui autrement nous avilissent et nous atomisent. S'il faut gambader pour faire un pied-de-nez aux autorités qui ont poussé l'injure jusqu'à demander nos itinéraires lors de nos déplacements, alors gambadons.

 

 

Errare humanum est…

 

Comme Careri, nous devrions considérer l'errance comme une valeur plutôt que comme une erreur. De l'importance de se perdre, nous retenons entre autres qu'il accroît le conatus, cette puissance, cette volonté, ce désir qui oriente nos actes, qui est un effort pour persévérer dans notre être. Se perdre en marchant, c'est aussi tomber par hasard sur d'autres mondes, sortir du nôtre aux murs bien définis. Marcher ensemble en cherchant le but, c'est aussi être sensible à notre endurance, s'organiser pour avancer en chantant, chercher les pensées sauvages et chasser notre nourriture spirituelle.

 

Si vous avez lu ce texte jusqu'au bout, vous en chercherez la fin en vain. Nous proposons d'aller à pied réfléchir davantage afin de continuer l'écriture de ce texte. En route pour la Joie et bonne transurbance!

 

Venir avec nous: marchonsstalkonsnomadons@riseup.net

 

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