Loup y es-tu ?

Le loup dévoré et la subversion du pouvoir souverain.

 

Les mesures d'austérités qui frappent le Québec à l'heure actuelle n'ont de corrélat que notre triste pauvreté en monde, elles sanctifient notre indéfectible indifférence à l'événement de la vie, érigent en monde notre privation de monde, élèvent le rempart de l'actualité contre toute possibilité de présence vitale. En effet, le moderne n'hésite pas, dans un servile hochement inlassablement reproduit, à substituer la vulnérabilité extatique d'un monde commun par la paisible sécurité d'un environnement social totalement fonctionnalisé et prévisible. Envouté par une mystique du travail, il ne peut répondre à la néantisation toujours plus grande des possibilités de vie que par une requête timidement adressée à l'État: « Revitalisez les cadavériques lambeaux du keynesiano-fordisme ! ». C'est que, du point de vue de son existence pacifiée, celui-ci préfère, comme l'écrivait déjà Nietzsche deux siècle auparavant, « vouloir le néant, plutôt que de ne rien vouloir du tout »i. À l'époque où la vie tend à se confondre avec le travail, où n'importe quel désir, n'importe quel attachement affectif doit être en mesure de se traduire en termes d'intérêts et d'utilité, les mesures d'austérité attestent d'une domination sans précédent des impératifs de production, des injonctions à se produire soi-même, à qualifier sa vie, à justifier son existence au risque d'être confiné.es à la catégorie des « matériaux superflus ». Mais des meutes se rassemblent, des résistances prennent forme, des luttes se concrétisent quotidiennement contre l'asservissement de nos vies à l'économie. Nous traçons, à l'instar des loups, des territoires enclavés dans l'espace quadrillé et homogène du pouvoir. La politique qui s'annonce devra être attentive à la poreuse frontière qui sépare encore l'humanité de l'animalité, à la fiction métaphysique qui nous sépare encore de « l'inhumain » afin d'éventuellement la désactiver à travers des usages subversifs.

 

Entendre le silencieux appel de la meute, devenir loup-garou, bâtard, quelconque.

 

Dans notre imaginaire politique, la relation entre la figure du loup, le pouvoir et sa mise en récit fait planer une ambivalence prédatrice. Depuis des siècles, le pouvoir nous initie à son langage par des contes qui produisent un arsenal propre au loup, imprégné par son caractère sylvestre et redoutable. Cette habile captation de l’inhumain, de l’indomptable, de l’animal, justifie le rôle de grand protecteur attribué à l’État et à tous les papadocs de ce monde. Le loup menace, il rôde, marquant son territoire, son dehors et résistant aux assauts du Souverain. Il menace, dévore, lupulle, trace, pisse et hurle. Sa gueule vorace, ses dents longues, sa faim de loup produisent la frayeur dont l’efficacité réelle se traduit par l’instauration du pouvoir protecteur qui garantit la sécurité aux mortel.les. La menace du loup est celle de la dévoration : être mangé par cette bête imprévisible, animée d’une force naturelle – celle de sa faim qui le porte à agir, à frapper indistinctement, instinctivement ou, ce qui peut être aussi vrai, à se régaler des faibles, des sujets qui réclament protection. Piègée dans les filets du récit, la figure du loup est originairement frappée d'ambivalence. Elle peut revêtir une valeur négative ou positive sans s'extraire un seul instant de la scène de la souveraineté. Cette tension constitutive du pouvoir d’État est présente dans la fable politique du loup imbue d’une tentative de capture qui vise à conjurer la force bestiale, force extérieure à la loi. Les contes populaires nous rappellent à l’ordre en présentant le loup comme un prédateur intrépide, affamé et mangeur d’« Homme », de mère-grand et de petit Chaperon rouge. Mais la civilisation, et en particulier sa technologie, finit toujours par triompher de la menace : Pierre et le loup, les armes, les fusils, ont raison du loup, qui finit dans un zoo. La bête est piégée, mise en cage, mais surtout piégée par le récit du pouvoir. Par un coup de force, le loup est inscrit dans l’imagerie du pouvoir. Imagerie qui nous fait croire que le pouvoir doit correspondre à un ordre hiérarchisé en haut duquel culmine le Souverain, qui revendique la capacité de trancher en toute certitude sur la valeur de la vie et ses formes. Décisionisme politique qui réduit tous les vivants (humains et animaux) à une austère mise en scène. Dans le récit du pouvoir, le loup joue le rôle de la menace constituante, à la manière de ces « loups solitaires » qui ont frappé tour à tour des symboles militaires du pouvoir politique canadien. La possibilité même de leur existence suffit à activer des mesures sécuritaires, débridées, folles, bêtes … austères. Le loup que narre le pouvoir est un loup pauvre, austérisé.

 

Les mailles tissées entre le loup et le pouvoir montrent que l’animal ne se situe pas seulement à l’extérieur du monde politique où il est repoussé par le pouvoir. Cette position d’extériorité qu’il occupe bien malgré lui a pour effet de l’inclure dans les fondements du pouvoir. Le présupposé narratif de son exclusion représente une façon de l’inclure dans l’imagerie du pouvoir, dans sa façon de se mettre en récit. Le loup est terrorisant et, comme pour le terroriste, il est inclus sous la forme d’une menace à conjurer, à endiguer, placé de fait au centre d’une fascination et d’une mobilisation générales. L’ambivalence du loup vis-à-vis du monde politique n’est pourtant que l’affaire du loup. Celui-ci se trouve dans une position analogue à celle du Souverain; tous deux sont présupposés hors-la-loi. Tout comme le Souverain peut se situer au-dessus des lois en suspendant momentanément l’ordre juridique – en décrétant l’état d’exception comme lors de la grève de 2012 – le loup marque son territoire à la périphérie du pouvoir souverain. Il se déplace en meute étrangère et hostile qui doit être domptée, domestiquée, capturée parce qu’elle met en forme une menace extérieure et impolitique. Les coups de filet narratifs de la souveraineté encagent le loup dans l’incarnation du moment négatif nécessaire à l'érection du domaine de l'État. Pour le dire autrement, il est du registre de la souveraineté de « crier au loup », de laisser planer la menace d'un « retour à l'état de nature » afin de mieux consolider son ordre. Le règne du pouvoir s’opère en premier lieu par ce qu’il intériorise, ce qu’il incorpore, tandis que ses restes, ce qu’il ne peut pas digérer, se trouvent relégués dans l'obscurité de ses marges, « mis au ban ». La menace d'un retour à un état précivilisationnel que laisse planer les politiciens professionnels, ou encore la crainte qu’actualisent nombre de brebis lorsqu’elles tressaillent devant la peur souvent hallucinée du loup, traduit une polarisation entre l’humain et l’animal caractéristique de la « conception du monde » occidentale. L'exclusion de l'état de nature, la séparation de la vie entre animal et homme est l'acte fondateur de la souveraineté, et c'est seulement par ce geste dissecteur que peut apparaître quelque chose comme une humanité opposée à une animalité, des citoyen-e-s opposé-e-s à des loups.

 

 

leloup

Ici illustrés par le schéma, les deux pôles de la machine dévorante. L'un intériorisant, captant les attributs du loup, l'autre extériorisant, expulsant l'animalité hors de l'espace nomologique et, entre les deux, l'oscillation qui permet au récit de la souveraineté de passer discrètement d'un pôle à l'autre. En-deça et au-delà de cette oscillation, l'hétérogénéité de la meute qui affirme sa différence à travers une autre expérience du langage que celle que commande la souveraineté.

 

Si le solipsisme cartésien se résume par « je pense donc je suis », alors celui du pouvoir souverain correspondrait plutôt à « je protège donc j’oblige »ii. En garantissant une immunité face à l'imprévisibilité naturelle, l'État se saisit de la peur générée par une certaine représentation des lycanthropes afin d'en faire un affect structurant de sa force. En mobilisant la peur du loup, cette machine dévorante s’incorpore le vivant. Il suffit de lire Les trois petits cochons, récit fondamental de notre imaginaire, pour s'en convaincre. Dans ce conte, la faim de loup qui anime l'État est exposée dans ses grandes lignes. Le loup, symbole de la nature sauvage et indomptée, et le cochon, symbole d'un puritanisme protestant et de l'acharnement au travail s'y livrent une lutte à mort. Le loup, arrivé au bout de sa quête, se trouve confronté au dernier petit cochon. Rusé comme un renard, le dernier petit cochon réussit, au terme de milles astuces, à attirer le loup dans sa cheminée et à le plonger dans une marmite bouillante remplie de navets et de carottes. Par un renversement du rapport de prédation, le cochon se retrouve à manger le loup signalant par là le triomphe de la culture sur la nature, du cuit sur le cru : le dévorant devient dévoré, la menace menacée, le goinfre souverain et la porcherie royaume. Le cochon symbolise le triomphe de la biopolitique : la civilisation et la technique (il possède une maison en brique et sait cuisiner) auront raison de la force naturelle. La machine biopolitique dévore la menace naturalisée. Encore plus, la menace du loup devient alors le piège de la machine dévorante de l’État : la protection est une manière d’incorporer le vivant. À trop craindre les loups, on se fait manger par l’État. Les décideurs et simples citoyen.nes actualisent constamment l’image d’un pouvoir-berger qui dévore le vivant pour mieux le gérer, le catégoriser, bref, pour le nier. En cela, ils sont les bergers de la dévoration étatique.

 

La plupart des corpus juridiques occidentaux sont hantés par une créature qui met en jeu la ligne qui sépare le règne humain du règne animal, une créature qui affirme une effrayante perméabilité : le loup-garou. Ce corps banni qui se place dans l’indistinction entre l’humanité et l’animalité pointe une zone à la frontière du droit, où la vie du condamné peut être supprimée en toute impunité. Autant la loi salique et l’ancien droit anglo-saxon que l’ancien droit scandinave et germanique attribuent à l’exclu un caractère lycanthropique. La terrible formule d'excommunication sacer esto diris devotus (sacré pour être maudit) qu'employaient les Romains pour bannir un corps du contrat social trouve, au Moyen Âge, son héritier dans une autre formule tout aussi effroyable : wargus sit, wargus habeatur, c'est-à-dire « qu'il soit loup, que loup il soit considéré ». On raconte même que, dans certaines régions d'Europe, le supplice auquel étaient destinés les criminels impliquait directement le loup comme animal : « la tradition attribue au roi scandinave Fröde VII une loi qui condamne le voleur à être attaché à une potence, avec un loup vivant à ses côtés, destiné à le dévorer, pour indiquer la rapacité de l’un comme de l’autre »iii. Un loup-garou qui quémanderait son intégration à la hiérarchie physiologico-sociale qui l'avait rejeté comme menace ne prendrait pas acte de l'éclipse durable que subit toute « dialectique de la reconnaissance », obsèques festives de l'homo dialecticus. Au contraire, son exclusion est l'opportunité de détruire la structure de l'exclusion elle-même: la souveraineté qui l'a produit, par l'usage de sa lycanthropie.

 

S'il est vrai que la dangerosité et l'imprévisibilité attribuées au loup sont l'adage d'un dispositif narratif lié à la souveraineté, rien n'indique que l'usage de cette figure soit nécessairement réservé au pouvoir souverain. Ses lupullements tracent justement un point de fuite à partir de la sphère dialogique d’où nous interpelle la figure du Souverain. Adresser la parole ou attendre quoi que ce soit du côté des papadocs, c’est faire le jeu du pouvoir : se piéger comme les loups des contes populaires. Loup y es-tu ? Le loup imposerait plutôt une dynamique politique qui ne relève en rien d'une dialectique à deux faces. C'est pour cette raison que le pouvoir tente, de peine et de misère, de s'approprier sa figure en le mettant constamment en scène. L’épouvante du loup sert qui sait en faire usage. Ce redoublement d'effort pour gouverner l'ingouvernable – ce qui échappe –, est l'aveu de son incapacité à soumettre la totalité de la réalité à sa loi souveraine. La subversion de la figure du loup, que l’on voit à l’œuvre dans le printemps 2015, marque une réouverture symbolique et nous indique la piste à suivre pour contrer l’appauvrissement en monde qu’impose la forme du pouvoir souverain. Le monde où règnent les papadocs est un monde austère. Un monde d’austérité où la totalité des vivants humains comme animaux sont réduits à des produits biopolitiques d’extraction. Dans ce monde, vivre c’est être in-corporé à la structure de la souveraineté. La pauvreté en monde signifie aussi que nous devrions tous être « les mêmes », tous animés par le désir de l’identique. Vouloir étudier pour travailler, travailler pour avoir des vacances, avoir un plan de carrière et du financement, réussir à se démarquer en performant, désirer une retraite plutôt qu’un retrait, bref … aplatir les expériences possibles d’être-au-monde, les possibilités de vie, sous la pression de l'entrepreneuriat généralisé qui ravage nos jeux de loups, notre puissance furtive de meute. La menace ce n’est donc plus la force naturelle qui rôde de l’extérieur de la sphère du pouvoir étatique. Les trois petits cochons nous indiquent bien que la peur du loup est instrumentale : elle est la doudou adorée des entrepreneurs du politique. Le piège à brebis, si Dieu vous parle… La menace résulte aujourd’hui de la destruction en monde que génère la machine à capturer les vivants : l’État. Le loup devient, justement à cause de sa fonction d’extériorité, la figure à s’approprier; celle qui marque l’éveil de chacun, qui ouvre dans l’espace nomologique la ligne de fuite tant attendue, la brèche de l'événement.

 

L’heure est grave, les loups hurlent. Ils sont plusieurs, ils font meute. L’attente est terminée. Le printemps annonce à pas de loup la réouverture des mondes possibles. Les loups se libèrent des arcanes de la souveraineté, ils n’ont aucune attente envers quelconque papadoc. Ils sont leur propre moyen sans fin. Le printemps 2015 est notre lieu à-venir, notre tanière. Un événement débridé qui actualise une puissance hibernante, celle du langage que nous redécouvrons à travers les usages subversifs de la figure du loup. L'actualisation de notre puissance est un cri annoncé, longtemps refoulé dans le mur du silence de notre pauvreté en monde. Un hurlement de terreur devant la destruction des mondes possibles. Nous proliférons en autant de métaphores et de métamorphoses qui cassent les pièges austérisant. Nos cris, nos hurlements sont inaudibles pour les oreilles bienveillantes, pour les esprits biens passants et pour les gauchistes à prétention souveraine qui se servent de la ritournelle gréviste pour se mettre pathétiquement en quête d'un chef-d'orchestre. Qui parle pour qui ? Entre nous et le pouvoir souverain, aucune communication n'est possible, car il faudrait pour cela que nous ayons quelque chose en commun. Une grève irrémédiable répond à cette exigence de se retrouver en commun, de vivre effectivement et affectivement le communisme, de se rencontrer et de briser, ce faisant, l'isolement dans lequel l'époque nous confine. L’extériorisation des loups rompt le charme fantastique du confort protégé, de l’immunité. De l’extérieur, dans la forêt, la chasse se trame, nous guettons le regard plein, les oreilles tendues. Devant nous, la machine dévorante. Image de guerre, de destruction, perceptible que d'un extérieur, que d’un ailleurs, d’un dehors qui nous abreuve et nous nourrit en puissance. De l'orée, Sourions à grandes dents. C’est tout ce qu’il nous reste, nous les loups sans logos, sans figure titulaire. Des corps affectés de la tâche à venir, obligés de briser le joug des protecteurs carnassiers. Amies, amis, le festin commence. La carcasse de la machine de mort gît dans notre horizon. Le régal marque l’éveil des appétits dormants. La traque aux animaux austérisants-morts-vivants débute. Sortons les crocs, il nous faut mordre, sans quoi c'est nous qui serons dévorés par le monstre, le Leviathan.

 

Une meute quelconque

 

 


i NIETZSCHE, Friedrich. Généalogie de la morale, III, §28.

ii Cf. SCHMITT, Carl. La notion de politique, Flammarion, Collection Champs classiques, Paris, 1992, p. 9.

iii CHASSAN, Joseph-Pierre. Essai sur la symbolique du droit, Videcoq fils aîné, Paris, 1847, p. CVIII.