Facebook ne fera jamais grève

C’était certes à prévoir, lorsqu’en 2007 déjà la futurologie nous annonçait que bientôt il faudrait nous résigner à passer par facebook pour le critiquer. Mais de là à ce que l’enchevêtrement des luttes aux « réseaux sociaux » se passe de commentaires et triomphe en douce après tout juste sept ans d’existence, l’atrocité est de taille. Nous nous étions pourtant passés d’eux depuis toujours, et voilà que nous peinons  à imaginer perdre le fil qui nous retient à la toile. Un cordon tout simple pourtant, mais qui gagne en épaisseur à chaque parcours de son tiède défilé de scandales attendus et de memes de chats, mis en équivalence avec le récit d’un jeune black tué par la police. C’est du pareil au même, qu’on y tienne ou pas, qu’on y croie ou pas.

 

Et c’est bien ce qui nous dégoûte, et nous détermine à le désinvestir.

 

Ce n’est pas comme si l’on pouvait vraiment en espérer quoi que ce soit. Les sessions FB ne manquent pas de frustrer qui s’attend à y trouver la pointe de l’actualité : dès son apparition, elle tombe en désuétude, et n’existe qu’en attendant la prochaine nouvelle. Il convient alors de considérer tous ces coups d’œil furtifs jetés au mur entre deux onglets comme les symptômes d’une furie d’actualisation qui, quoi qu’elle en pense, participe des pires opérations de l’ennemi, en succombant au vertige de l’accélération, de la fuite du monde. Nous y sommes dérobés de notre propre angoisse face à l’impuissance, colmatée par surcroît de nouvelles, comme autant d’accroches de rechange au monde qu’on néglige. Car FB ne vient pas s’ajouter comme un simple outil supplémentaire à la quincaillerie communicationnelle de l’humanité : elle la remplace tout bonnement, par synthèse progressive de moyens autrefois autonomes. Avec elle, une matrice unique – et qui plus est d’une efficacité sans précédent –, intègre le fil de nouvelles, le courriel, le forum, le chatroom, le site de rencontre et l’agenda militant sous son égide et sa propriété exclusives. Maintenant que les « milieux militants » logent à son enseigne à défaut de tout autre, il y a de sérieuses questions à se poser. D’autant plus lorsque les plus cons d’entre eux se font gloire d’y partir des « débats » comme on le ferait sur une place publique, sans soupçonner qu’il n’en faut pas plus pour enlever toute nécessité aux « espaces publics » d'aménager leurs lieux propres, pour ne pas dire leurs sites. Lorsque l'on sait que les plus réacs d’entre les porcs paient des recherchistes pour éplucher les walls de certain.es militant.es, pour les bitcher sur leurs radios poubelles. Et que les débats stratégiques, comme les plus honteux des secrets du « milieu » sont donnés en pâture à l’ennemi, Martineau compris, pour qu’il le monte en « débat de société ».


Ce n’est pas parce qu’on peut librement partager les articles sur Snowden et la surveillance généralisée que ce ne serait pas une question de premier ordre. La seule lourdeur des sentences subies par les hackers et leakers de ce monde devrait suffire à nous en convaincre. Avec ce qu’elle implique d’anarchie, la propagation d’internet aux confins du monde civilisé représente un pari risqué qui n'est compensé que par le rêve prométhéen de faire du virtuel un appareil de gouvernement sans précédent. Les distributions massives d'iphones gratuits en Irak et la reconstruction prioritaire des tours wifi en Haïti n'ont pas d'autre objectif. Mais il fallait attendre que la capacité de stockage atteigne un seuil critique avant que les délires des cybernéticiens d’après-guerre combinée et des hippies transhumanistes sous LSD touchent terre. Or maintenant que la surface nécessaire pour stocker des informations sur une puce a atteint une progression exponentielle (elle double aux quatre ans), rien ne va plus : le Big Data a sa place assurée sur le trône. Comment pourrait-il en être autrement? C’est une question purement quantitative : que peut un homme devant des âcres et des miles de datacenters, accumulant patiemment les données « volontairement » consenties de milliards de quiconques de n’importe où, avant que des algorithmes ne s’affairent automatiquement à en recouper les patterns et les anomalies dans des cartes et des graphiques gracieusement offerts aux publicitaires, aux actuaires des assureurs et aux cochons sans poser de questions. Aux côtés de Google, Facebook se fait un honneur de participer à l’ô combien démocratique nouvel ordre mondial, et ne cherche pas même à cacher l’objet de sa convoitise. FB veut des données, tout, n’importe quoi : il veut connaître tes amis, tes hobbies, il veut connaître ta journée, tes états d’âme, tes dix livres favoris, il veut connaître ton vrai nom, ton enfance, ton école, ton visage. Et d’abord il veut connaître ton adresse IP : si tu essayes (avec Tor, par exemple) de le consulter de l’autre bout de la planète, il ne veut te croire, et te demande de reconnaître la figure de tes amis. Et il veut savoir tout ça parce qu’il en devient propriétaire, et dès lors que les données se vendent au volume, même les États peuvent chanter. Ce que FB fait de nous, nous ne le saurons que lorsqu’il nous proposera d’écouter, de lire ou de faire exactement ce à quoi on pensait. Ou lorsque les flics nous cueilleront avant même qu’on ait eu le temps de faire quoi que ce soit. Le gouvernement futur gouvernera l’avenir.


Ceci dit, il ne s’agit pas pour nous d’exhorter les camarades à abandonner unilatéralement le terrain. Peut-être même qu'il est désormais impossible de disparaître sans avoir préalablement posé des leurres. L’instauration du profil officiel – duquel participe l’obligation croissante de lier les comptes entre eux, telle application n’étant accessible qu’à travers telle autre – implique de traquer les absents hors de leur cachette. De manière tout à fait automatisée, FB cerne ceux qui n’y sont pas par triangulation des références qui y sont faites, obtenant un profil fantôme de qui le refuse. Malgré eux, les invisibles sont peinturés dans un coin, et leur dissimulation peut d'autant plus éveiller les soupçons. Pour passer inaperçu, il pourrait donc plutôt convenir d’appâter et de berner les algorithmes en apparaissant sous une forme appauvrie, distordue ou diversive. L’essentiel étant de ne pas y mettre du sien. Parce que plus on nourrit la bête des données qu’elle convoite, plus on y met en scène nos « débats », nos rendez-vous et nos intérêts, plus on justifie sa prétention à l’exhaustivité et son passage à l’officialité. Il faut le dire carrément : la propension des « milieux militants » actuels à se satisfaire de FB pour toutes ses communications, par sa marginalisation des récalcitrant.es, équivaut à accorder au deuxième site le plus visité du net une pleine hégémonie sur nos relations. Si l'on considère la perspective révolutionnaire comme quelque chose de plus qu'une boutade, c'est une situation pour le moins problématique.


Encore faudrait-il minimalement se rendre compte de ce que FB fait de nous. Ce n’est pas seulement à partir des informations personnelles que les utilisateurs consentent à lui donner à propos d’eux mêmes que Facebook fabrique ses profils. À partir d’elles, il peut en déduire de nouvelles. Chaque clic, chaque information qu'on lui concède nourrit sa capacité à calculer l’imprévisible, pour le gérer, le contrôler, le restreindre. Tout ce qui est présenté aux usagers ne tend qu’à les confirmer dans ce qu’ils sont déjà, jusqu’à ce que chacun se confonde avec la représentation qu’il se fait de lui-même, et que FB lui renvoie. On entend dire de FB qu’il est « démocratique » avec la même ferveur que l’on vantait les vertus émancipatrices de l’art interactif il y a dix ans. À chacun la liberté de se commenter mutuellement à longueur de journée. FB nous plonge dans l’attente angoissée du moindre « like » de reconnaissance pour chaque opinion formulée. L’amitié s’y distribue à coup de petites tapes sur l’épaule. S’il importe de ne pas y mettre du sien, c’est aussi bien parce qu’en retour il nous transforme en son sens. Et ce n’est pas une mince affaire : en acceptant que les infrastructures virtuelles mûrement réfléchies par nos ennemis devienne le passage obligé pour s’informer de ce qui se passe, on consent à leur donner un libre accès à la structuration même de nos relations. FB, « l’œil noir à mille visages » prend le pouvoir sur l'identité, sa matière première, comme l'argent gouverne le travail : en s'insinuant comme le langage même qui dicte la valeur, il s'attribue l'hégémonie de la mesure. Il faudrait dénombrer avec précision les attitudes, les tendances, les caractères favorisés par l’architecture même de FB, et ceux qui en sont exclus. On y verrait d’abord l’ignoble opération d’occultation de la négativité portée par l’impossibilité de « disliker » quoi que ce soit : entre l’appréciation et l’indifférence, la colère n’a pas sa place. On y met plutôt a disposition toute une gamme de procédés d’hypocrisie – bloquer qqn de sa page, cacher des commentaires après coup, etc. –, qui ne sont pas sans rappeler ceux qui assurent les hiérarchies des cours d’école. Le petit velours virtuel flatte nos pires vanités, nos plus bas instincts grégaires, narcissiques et voyeurs pour leur simple facilité et, partant, pour leur efficace. L’ânerie courante qui concède « qu’au moins FB est utile » omet d’ajouter que ce privilège de l’efficacité se fait au détriment de toutes les manières d’être autrement qu’efficace. C’est-à-dire à peu de choses près tout ce qui a retardé la progression de l’humanité vers le désastre actuel.

 

Il est bien plus facile de s'adresser à l'écran qu'au visage, et en épargnant des exigeantes mises au point en personne, FB annule l'essentiel de la parole. Tout comme en dissipant les posts dans son fil, il annule celui de l'écriture, qui est de rester. En résulte cet hybride monstrueux, la rumeur impuissante et obscène de l'opinion à jeter après usage.

 

Une des techniques les plus redoutables de l'hydre FB concerne étroitement le « milieu », puisqu'elle s'applique précisément à y ramener tout le champ du visible. L'idée est simple : pour réduire le nombre de posts à une quantité raisonnablement lisible par une personne qui a peut-être autre chose à faire de sa journée, l'algorithme de FB écarte progressivement les « amis » avec lesquels on n'interagit pas. D’où cet effet miroir qui, combiné aux propositions d'amitié générées par les intérêts communs, tend à réduire le cercle jusqu'au milieu, terrain connu du pitoyable ego. On en vient alors à comprendre comment l'allergie traditionnelle des « milieux » pour la rencontre et la composition de forces, sa tendance inexorable à baigner dans son propre jus, bercé de mantras autogestionnaires, de totems plateformistes et de patchs carottés, a trouvé en FB son milieu naturel. Tout est perdu, si le parti révolutionnaire se contente de n'être qu'un groupe d’intérêt parmi d'autres, avec sa place au soleil climatisé des serveurs.

 

Puisque pour passer à l'acte il faut dire un dernier mot, coupons le fil.

 

Collectif de Débrayage