Austère extraction

On le savait bien. Que sitôt la grève ajournée, la majorité silencieuse s'empresserait de ramener l'habituelle mafia libérale au gouvernail. Qu'elle ne perdrait pas une minute pour profiter du lest et réorganiser son offensive. Quant il s'agit de nous faire chier, ces gens-là ne chôment pas. Soutenus par le ressentiment des contribuables envers tous les « privilégiés » et leurs « avantages sociaux » obtenus à la sueur des luttes passées, toutes les niches où se cachent des moyens de vivre à l'écart de la concurrence perpétuelle seront traquées sans pitié. Avec la saignée générale comme unique prescription, on peut se demander si notre neurochirurgien en chef n'a pas acquis sa légendaire couillardise en sectionnant des lobes saoudiennes.

 

Mais il ne faut pas se leurrer : le risque que les coupes tous azimuts provoquent un large front commun à leur encontre est sans doute compris dans le plan initial. Stratégie de prédation classique, où plus le spectre d'attaque est large, plus augmentent les chances de récupérer des proies. Ils pourront ensuite lâcher des miettes prévues d'avance, les faisant passer pour des concessions suffisant à nous fermer la gueule. Ce à quoi se préparent déjà une batterie d'exécutants syndicaux.

 

Comme si ce n'était pas assez, alors qu'on se prépare à défendre les restes des luttes des trente glorieuses, une opération autrement plus brutale vient confirmer nos pires craintes quant aux tendances psychopathes du pouvoir en place. Sans gêne aucune, les projets d'extraction pétrolière à Gaspé et sur l'île d'Anticosti, de même que les oléoducs devant acheminer les sables bitumineux albertains vers la côte Atlantique, n'hésitent pas mettre en péril l'eau potable, c'est-à-dire la possibilité même de la reproduction de l'espèce humaine, pour en tirer d'éphémères dividendes pour un club sélect de nihilistes déséquilibrés.

 

Le combat simultané contre l'austérité et l'extraction nous situe sur deux plans qui semblent inconciliables au premier regard. C'est du moins ce qui motive l'argument du « beurre et l'argent du beurre », qu'on pressent déjà au bout des langues gouvernantes : comment pourrait-on à la fois maintenir les coûteux programmes sociaux et se priver de leurs sources de financement pétrolières? S'il est impératif de renoncer de répondre à une telle intimation, c'est parce qu'elle feint de nous mettre dans la peau des gouvernants, comme ses vigilants et compatissants conseillers. Mais le « on » du « Qu'est-ce qu'on doit faire à la place? », ce on n'est pas nous. Il ne concerne que les gestionnaires du désastre, qui perpétuent leur propre cercle vicieux comme seule manière concevable de vivre.  Ce point de vue où le pire – l'austérité comme manière d'être et l'extraction/consommation comme manière de faire – apparaît comme une nécessité inéluctable, ce point de vue n'est pas le nôtre, mais celui de l'administration, du pouvoir, de l'économie.

 

Dans la perspective des gens du commun que nous sommes, du point de vue simple d'une vie qui tente de se réaliser malgré l'asservissement auquel « on » l'accule, l'austérité et l'extraction apparaissent comme deux facettes d'un seul et unique processus. Ce qui est fait aux cadavres liquéfiés des dinosaures – l'extraire de son repos, l'acheminer vers des centres où on en raffine la force active, pour ensuite la brûler au profit d'un mouvement qui n'est autre que celui de ressources elles-mêmes en acheminement – n'est en rien différent de ce que nous fait subir l'austérité. Nous sommes tout autant des ressources humaines, extraites de notre désœuvrement, déplacées vers des centres de formation où l'on raffine notre employabilité, pour être lentement consumées au travail.

 

L'austérité est aux ressources humaines ce que l'extraction est aux ressources naturelles: une mise en demeure à fournir un rendement consumant l'essentiel des énergies. Et ce circuit n'admet aucun reste,  l'austérité nous poussant à nous chercher un revenu dans l'extraction des ressources naturelles, qui ne servent en retour qu'à déplacer les ressources humaines vers leurs lieux d'extraction. Jusqu'au point où employé-e devient l'analogue du carburant : aussi précaire et fluide qu'un gallon d'ordinaire. Rien n'est laissé au dehors de ce réseau à flux tendus qui consomme la matière jusqu'à l'épuisement. L'austérité extractive est cette mauvaise conscience qui, obsédée par sa propre mort, ne peut y échapper qu'en la précipitant. Tendue vers sa propre fin – la retraite dorée suivant l'épuisement des stocks –, elle ne peut que prendre pour ennemie toute vie qui persiste dans l'intervalle. En revanche, c'est à cette vie qu'il importe que nous accordions une puissance. L'existence menacée demande des barricades.

 

Afin de se faire une idée des postures les plus aptes à s'opposer frontalement à l'austérité extractive, il importe de se saisir de ses lignes directrices, en opérant un coup de sonde jusqu'aux profondeurs de sa conception du monde. Comme nous le verrons, celle-ci a partie liée avec la complicité originaire du capitalisme et du protestantisme. Considérant que c'est bien une clique d'évangélistes qui mettent actuellement le Kanada entier en gage pour réaliser l'entreprise la plus polluante de tous les temps, cette complicité mérite d'être envisagée à nouveaux frais. D'autre part, il apparaît que les affinités du socialisme vert (de gris) avec l'austérité extractive sont trop flagrantes pour s'autoriser à la concevoir autrement que comme une voie alternative pour faire passer des lignes de fond similaires.

 

Lignes de fond et ripostes

 

  • L'austérité extractive est enivrée de progressisme, par lequel l'appel d'une fin inéluctable l'entraîne à endetter les temps présents au profit d'une hypothétique œuvre ultime: plein rendement et rationalisation complète, pourtant éternellement repoussée, quitte à s'inventer des secteurs supplémentaires, (tertiaires, quaternaires, etc.) pour prolonger le chemin de croix. /
     
  • Par opposition, l'ethos en résistance assume une temporalité contractée, misant sur l'éternel retour de la différence, faisant fuir la vie vers des directions toujours insoupçonnées. Se départir de la bride progressiste implique de s'émanciper à la fois de la fin (telos) et du principe (archè) dont il serait la réalisation, cercle vicieux faisant du monde un objet extérieur qu'un s'agit de transformer en vue d'une idée. Contre cet idéalisme nihiliste, il s'agit de déployer un jeu anarchique – joyeux bordel -, visant une imprégnation du monde préalable à tout partage de moyens et de fins.

  • En outre, sous ses oripeaux libéraux l'austérité cache une doctrine de la prédestination toute calviniste. La poursuite de la richesse par le truchement d'une psychopathie sans remords ne fait sens qu'en tant qu'elle vise à fournir les preuves d'un mérite inné qui, par le biais d'une logique rétrospective, accorde place au paradis. De même, les « sables tarés » de l'Athabaska sont conçus par l'extractiviste comme un cadeau du ciel, intentionnellement mis à disposition des foreuses, comme partie d'un dessein manifeste du Kanada dans l'énergétique mondiale. /
     
  • L'ethos en résistance considère au contraire la disposition du monde comme absolument dénué d'intention, et l'être humain comme absolument dénué de destin, sinon celui d'assumer sa propre absence, son propre désœuvrement. S'il n'y a pas de tâche spécifiquement humaine, c'est parce que l'humain les peut toutes – omne animal… Par là, il ne peut y avoir de plus ou de moins qu'humain, seulement des manières différenciées de l'être.

  • Cela ouvre à la question du biais anthropocentriste des austères extractivistes. L'Homme, maître et possesseur de la nature, seul garant de l'idée morale, seul porteur de conscience… cet Homme se porte aux nues comme octroyant la mesure des choses, ce qui suppose de tout passer en revue pour y accoler une dénomination dénombrable, valeur-refuge pour procéder à la transformation du vivant à son aune. Notons que la distinction d'un domaine de pure nature, la wilderness des Parcs naturels – qui exige souvent d'en expulser les ingrates populations indigènes –, n'est que la contrepartie de la centralité de l'Homme, le produit de sa souveraine séparation. /
     
  • Il n'est donc pas possible d'opposer à l'anthropocentrisme une idée de nature immaculée, entendu que celle-ci accompagne historiquement la venue de l'âge industriel et le triomphe de la technique humaine. C'est bien au contraire en accordant au monde entier et dans toutes ses parcelles l'animation jadis réservée à l'âme humaine que l'humanité peut perdre son privilège exclusif. Paradoxalement, cela revient à combattre l'anthopocentrisme par un anthropomorphisme généralisé. Nombre de cosmologies autochtones abondent dans ce sens, en présentant les animaux comme ayant émergé d'une commune humanité originelle, par la cristallisation de certains tempéraments en espèces, souvent le résultat d'espiègleries propres au jeu du chaos.

  • Une conception du monde d'une telle vivacité qu'elle en devient opaque constitue en elle-même une menace pour les plans d'austérité extractive. Car celle-ci, en tant qu'héritière de l'universalisme monothéiste-positiviste, ne peut admettre aucune interposition entre l'Homme, mandataire de l'universalisation, et ses ressources. Il ne peut admettre qu'un seul processus, dévoilant une unique matrice du vivant – quantum énergétique, code génétique, relation algorithmique –, sans quoi la marche du progrès vers la totalisation, processus terminal se confondant avec sa propre néantisation, ne pourrait jamais être absolue. À terme, c'est le monde même qui se révèle comme l'ennemi de l'austérité extractive, en tant que ses éléments n'y sont jamais considérés que comme carburants à consommer ou comme barrières à cette consommation. /
     
  • Il n'y a pas qu'un monde pouvant s'opposer à cet austère nihilisme, mais une pluralité de mondes singuliers, hétérogènes et pourtant compossibles. Correspondant à la multitude de conceptions et de perspectives par lesquelles le monde se donne à voir, les mondes comprennent l'ensemble des moyens de les comprendre et de les habiter. Il s'agit alors de renverser la totalisation universaliste au profit d'une fragmentation, dissolution ou division potentiellement infinie, restituant les distances d'intervalle qui restituent la possibilité de la découverte. Opaque est le nid du visible.

  • De toute évidence, la fragmentation des mondes contredit la prérogative principale de l'austérité extractive : l'exigence de la valorisation. Trahissant par là ses origines puritaines, l'austérité extractiviste se conçoit la tâche prométhéenne de mettre en valeur la totalité du monde, et cela en deux sens : a) en arrachant la terre à sa paresse sauvage pour la mettre en forme (humaine) et la faire fructifier (l'intimer à donner son plein rendement) b) en apposant sur le moindre phénomène une valeur définie, permettant de l'incorporer au règne de l'échangeable. /
     
  • Encore une fois, la riposte à la valeur de la valeur, dont les racines puisent dans les sources intarissables du monothéisme occidental, est exemplairement formulée par les peuples autochtones, lorsqu'ils réclament frontalement que les hydrocarbures soient laissées à même le sol. Cette idée, simple mais rare, qu'on puisse laisser-être les choses du monde là où elles sont, est complètement intolérable pour les apôtres de la valorisation. Car laisser paître en place ce qui pourrait être mis à contribution du progrès humain provoque un décentrement galiléen, où la Terre n'apparaît plus comme un cadeau du ciel à l'intention des capacités transformatrices de l'Homme, mais comme un vivant simple, en soi et pour soi.

  • Enfin, l'austérité en elle-même, ce singulier mélange de sévérité, d'abnégation et d'avarice, semble appartenir en propre à l'ethos capitaliste. Tempérament nordique de l’insatiable grippe-sou, du Scrooge sans scrupules, veillant sur son dominium cravache au poing, l’austère endosse résolument l’implacable logique du l’économie, où le gain engrange le gain, et la perte n’attire que d’autres pertes. Ainsi l’austère ne fait jamais que sauver les meubles, en vue d’une guerre de tous contre tous, toujours imminente et toujours repoussée. Entre temps, il doit s'assurer que la moindre activité contribue à l’effort de conjuration de la guerre : le travail. C’est le travail lui-même qui est austère, en tant que mortification des sens. Au point où il est impossible de déterminer si c'est pour mieux travailler qu'on est austère ou si l'on ne travaille guère que pour le demeurer. /
     
  • Il en ressort que l’austérité partage avec l’extractivisme une haine du vivant, non seulement en tant qu’il préfère la matière morte, plus docile à l’arrachement, mais aussi parce qu'il ne redoute rien de moins que la figure du « bon vivant ». Thématisé comme « buen vivir » par la résistance autochtone au développement dans les Andes, la vie simple que le bon vivant oppose au culte du travail peut également être rapprochée la farniente méditerranéenne, cible actuelle des austères Troïka nord-européennes. Il s’agit, pour le bon vivant, de tenir et de s’en tenir à une conception du bonheur qui ne dépende plus des monstrueuses logistiques extractives, sans rien céder au chantage du développement, dont l’envers est toujours le bidonville. Ce n’est qu’armé d’une telle confiance envers notre idée du bonheur, toute simple, que nous saurons sortir de l’austère extractivisme qu'est l'économie, et habiter le monde qui nous est imparti, ce joyeux bordel qui n'en finit plus d'exister.