À moyen terme

La reprise de l'initiative aux mains de l'ennemi n'est pas qu'une question de savoir quel agenda prime. De toute évidence nous sommes dans l'obligation de résister, en toute réactivité, à des menées bien concrètes sur un territoire dont nous savons encore peu de choses. Mais il est clair que si la résistance se cantonne à la simple réactivité, le quantum des forces nous demeure brutalement défavorable, au point où beaucoup n'oseront même pas en faire usage, de peur d'être anéantis sur le champ. Quoiqu'au niveau des raisons, nous n'ayons plus rien à démontrer, tant il est devenu clair que l'ennemi se complaît au mépris du monde. Négliger les justifications, d'autant plus qu'elles s'énoncent rarement hors des critères définis par l'ennemi pour sa propre mesure, c'est déjà un pas au-delà de la réactivité. Celui qui suit, cependant, est d'une toute autre teneur, tenant du surcroît affirmatif qui porte nos aspirations à surpasser l'ennemi en réalité, afin que du domaine mythique la synthèse révolutionnaire se transporte au plus petit dénominateur commun, qui est le dénominateur du commun des plus petits.


Il faudra donc, pour reprendre l'initiative, que l'opposition (aux austères pipelines par exemple), malgré son écrasante légitimité, se ramène à l'état de prétexte, de contexte ou d'incipit à une transformation irrémédiable. Non pour en dévaluer l'importance, mais au contraire pour la rattacher à ses implications, la porter à conséquence, en faire la clé d'un texte qui devra nécessairement en être déduit. C'est faire en sorte, pour ainsi dire rétroactivement, que l'ennemi nous ait même rendu service en nous chargeant d'une telle lutte, dont les expédients tracent les contours d'un portrait de monde d'où il est absent. Dans le cas qui nous concerne, cela signifie de reprendre à notre compte les aveux du pouvoir sur sa prérogative, pour ne pas dire son essence extractiviste, inflationniste, aménagiste et circulatoire, autant que son incompatibilité avec toutes les conceptions (héritées pour une bonne part des cosmologies autochtones) du bien vivre comme laisser-être, déflation, mise en commun et à l'arrêt. Que ces caractères éthiques – qui sont aussi bien les caractères de l'éthique, en tant qu'ils disposent à l'habitude d'habiter – portent la résistance, et celle-ci les portera au monde en retour. À voir la pharmacopée que la population « active » doit s'administrer pour « passer à travers » l’inexistence actuelle, il y a fort à parier que cette proposition d'une grande détente n'interpelle pas moins le commun que de s'adresser aux amateurs de hockey.


La détente du monde, le relâchement de ses liens, sa réouverture aux poches d'opacité, à la discontinuité qui seule pourra renverser le temps du monde fini et rapetissé, se joue dans la possibilité de se défaire du temps de crise de l'état d'urgence, de l'urgence d'État qui, sous couvert de la gestion de l'apocalypse, nous confine à nous presser vers les sorties d'urgence sous son contrôle, si ce n'est de relever la compression par la dépression et l'auto-sabordage. En circuit fermé, il y a peu d'alternatives à l'ampérage élevé sinon de péter une fuse. D'où l'impérieuse nécessité de prendre le temps, de lui restituer sa durée, contre son abrogation par l'urgence du progressisme qui, persistant comme téléologie une fois vidé de sa fin, n'accélère plus que l'approche du néant. C'est dire si tenir au temps consiste aujourd'hui à tenir à la contenance et à la consistance spatiales du monde : si la multiplication des ZAD doit nous apprendre quelque chose, c'est bien qu'il faut des espaces pour durer dans le temps.

 

Si à première vue tout semble séparer les tenants de la réaction immédiate, pour ne pas dire de l'ajustement, aux inflexions de l'état d'urgence des apparatchiks de la planification éternellement différée du grand soir (le plus souvent électoral), ces deux pôles du militantisme se rejoignent dans une commune oblitération de la durée qui inscrit le temps dans l'espace et l'espace dans le temps. Qu'on enjoigne frénétiquement tout le monde à  « détruire ce qui nous détruit » en tous lieux et en tout temps, ou qu'on repousse la lutte à l'hypothétique époque où les « conditions gagnantes » seraient réunies pour une victoire assurée, dans les deux cas on rate l'élaboration d'une stratégie dans le monde. Soit on agit sans se soucier de ses effets en situation, ni de la possibilité de leur engrangement stratégique, soit on s'attend à ce qu'une situation apparaisse d'elle-même, sans se soucier de la tactique de sa construction. L'ennemi garde tout le temps et l'espace pour ses propres élaborations stratégiques, qui pour leur part visent le monde avec précision, précisément parce qu'elles cherchent à nous le dérober pour l'asservir à sa guise.

 

Contre cette décadence des stratégies « militantes », où les intelligences du court et du long terme s'annulent dans un mépris mutuel, une coupe transversale de moyen terme peut apparaître comme une voie de recours, dans la mesure où elle indique à la fois la possibilité de raisonner en termes de moyens et au moyen de termes. Ceux-ci peuvent notamment remédier à l'aphasie stratégique en la ponctuant de marqueurs qui délimitent des avants et des après comme autant de phases, dont la succession indique une ligne de montée en puissance traversant des contextes différents, tout en s'assurant l'acquisition définitive des résultats des escalades internes aux blocs, cristallisés dans les événements-charnières. Or, plutôt que des fins, les termes, en tant qu'événements-charnières, y sont autant de moyens d'entraîner des phases subséquentes, tout comme elles font office d'horizons temporaires pouvant lier performativement des volontés disparates en un effort commun.  En cela, le moyen terme implique de penser en termes de moyens potentiellement sans fin, la fin (le terme) de la phase étant le moyen par lequel il se réalise, réalisant par là même une autonomie de sens par laquelle elle suffit à rendre la vie révolutionnaire plus désirable qu'autrement. Car un « monde meilleur » ne pourra sortir que de la composition de mondes à chaque fois meilleurs.


Que nous le voulions ou non, nous sommes d'ores et déjà au beau milieu d'une phase, dont il reste à définir le moyen terme, conformément à nos dispositions pour une vie assez bonne pour en susciter de meilleures. Une fois situés dans cette perspective, l'initiative nous échoit tout à fait d'habiter l'entre-temps qui partage le temps imposé de l'urgence et le temps abstrait du nihilisme : fêlure abondamment chargée s'il en est, mais hors de laquelle aucune décision ne saurait rompre la continuité du désastre.

 

 

Paul Petit