Nomos de la terre

Nomos de la terre — Instructions originales

par 1882 Woodbine (NY). Traduit de l'anglais.

 

 

Chaque vision du futur en est une de la catastrophe, de l'apocalypse climatique ou des hordes de  zombies, de la vie numérisée ou du néant de subjectivité. Ces fantasmes nous obsèdent parce qu'elles ne nomment pas des phénomènes à venir, la grande attente de melancholia; ils font partie du désastre dans lequel nous vivons déjà, cette catastrophe étouffée que nous percevons déjà, qui nous touche déjà au plus intime. Le désert qui s'approfondit : ces Japonais dans leur vingtaine qui refusent de faire quoi que ce soit sinon de rester chez eux à fixer leurs écrans, la forêt amazonienne qui devient une savane, ces Américains qui cachent leur profonde douleur existentielle sous l'apparence de la négligeance, tout en enfilant les boulots de merde pour avoir l'air d'être aussi normaux que tout le monde, ou ces fermiers mexicains qui cultivaient jadis le maïs de père en fils, mais qui doivent désormais acheter leur masa harina génétiquement modifiée et nutritivement nulle au supermarché. Chacun d'entre nous vivant, à chaque fois d'une façon unique dans son inscription locale, les scènes finales du cauchemar libéral dans chacune de ses permutations catastrophiques.


C'est dans les carottes glacières des banquises que les climatologues ont d'abord enregistré un réchauffement climatique, là où la présence de CO2 des périodes historiquement habitables restait à un niveau bien plus bas que les 400ppm d'avril 2014. Certes elles fondaient de manière aussi irréversible  que la masse d'eau résultante provoquait, cycliquement et inévitablement, un réchauffement supplémentaire. Oui, elles vont inonder toutes les villes côtières. Oui, elles vont submerger près de la moitié de la population mondiale. Mais elles représentent tellement plus pour nous. Les banquises sont les archives de la terre, la mémoire de mondes perdus : l'air même de la vie qui a composé ces mondes, fait de l'exhalaison de milliards de formes de vie et du souffle des premiers hominidés, alors qu'ils faisaient leurs premiers pas bipèdes, portant leurs corps faits de molécules forgées dans les étoiles. Mais la mémoire de la glace se dissout dans un océan d'oubli. Le passé emprisonné devient déluge, et comme le niveau des mers il se soulève et grimpe irrépressiblement. Le passé ne passe pas : les barricades gelées du Maidan ukrainien, faites de glace et de voitures de police brûlées. Le mur de glace vacillant qui entoure le cœur des réacteurs en fuite continuelle de Fukushima Daiichi. Le graffiti 'l'hiver arrive' de la commune de Gezi à Istanbul, coup final autant que coup de semonce. La reconnaissance partagée que nous vivons la fin de toute une manière de vivre, la fin d'une civilisation que personne ne regrettera, pour laquelle personne n'allumera de chandelle.


Alors que la fonte des glaces balaie le sol sous nos pieds, le socle même sur lequel toutes les civilisations pouvaient compter, de même elle signe la chute de toutes les fondations. Le soubassement métaphysique sur lequel repose cette civilisation – ses certitudes, ses prétentions à l'hégémonie, ses idoles et ses dieux – est en hémorragie : les efforts insurrectionnels massifs pour percer l'époque; les selfies à Auschwitz et des séquestrés dans une fusillade scolaire; l'expérimentation d'un exode de masse hors de cette manière de vivre; l'explosion de névroses et de ses modulations infinies via des alertes  texto, apps médicales, psychosédatifs et manuels de survie; les scientifiques les plus réputés de la planète qui pètent les plombs, tout en répondant d'un calme professionnel : « le travail va bien, mais il semble que ça pourrait être la fin du monde. »


Nous vivons au travers d'une catastrophe sans précédent dans l'histoire de l'humanité, dans laquelle ce que nous perdons est le monde. Certes, nous sommes obligés d'y faire face, mais nous devons également affronter le fait que nous sommes également libérés par cette dévastation qui, de voix innombrables, annonce l'expiration d'une manière de vivre, « la ruine abandonnée d'une civilisation morte ». Il n'y a plus rien à pleurer. Il ne sert plus à rien de s'accrocher à l'avenir qui nous fut promis, et qui ne viendra manifestement jamais. Il n'y a de même plus rien à critiquer, plus de quoi s'indigner. Ce n'est que notre temps, notre époque, et il n'y a que nous, ici et maintenant. Il n'y a que les décisions que nous prenons, dès à présent. Si nous acceptons cela, l'enjeu devient la possibilité d'agir d'une manière adéquate à la situation qui nous fait face. Adéquate à l'Histoire, à notre tâche historique et partagée, à notre tâche révolutionnaire.

La porte est ouverte. Il faut la franchir.

 

 

1.    Partir du réel

 

Nous sommes nés dans une vie dévastée, où nous vivons à une telle distance de ce qui nous est proche    que tout – nos estomacs, nos cours, nos yeux et nos oreilles – est consigné à la porte. Des êtres sans mondes. La politique est la cristallisation de cette formule, le rendez-vous aliéné de corps éviscérés, dont les nombreuses solutions prennent toujours la forme d'une règle, d'une loi ou d'une idée du « bien » appliquée à nos vies. Comme si la vie elle-même, dans sa propre élaboration vivante, n'était pas toujours déjà sa propre fin, sa propre loi. Comme si nous étions incapables de déterminer pour nous mêmes comment vivre. En réalité, c'est le fait de vivre comme si nous n'étions pas dans le monde qui est le désastre, juste une des innombrables manières que cette civilisation a de parler.


Que nous ayons perdu le monde est douloureusement attesté par les actions de ceux qui, dans leur recherche désespérée de manières de lutter et de s'organiser, finissent par reproduire la même débâcle qu'ils cherchent à surpasser : scindant la réalité entre des pensées et des actions discrètes, se dérobant de chaque situation pour y assister en toute « objectivité », niant toutes nos déterminations comme si le monde et nos vies étaient un appartement, un espace plat à ordonner, ou redistribuer, qu'importe. C'est un délire, et au bout du compte il ne fait que calquer la structure fondamentale du gouvernement, qui fonctionne en séparant la vie de ses diverses formes, de son potentiel, pour les analyser réciproquement et en gérer les derniers retranchements, avec une violence si profonde qu'une fois adolescents nous avons déjà vécu des vies entières de stress post-traumatique.


Pour nous la première mesure révolutionnaire est de revenir au monde, de réacquérir la capacité d'être ici. Cela ne signifie pas de retourner dans le temps ou de retrouver une quelconque « authenticité ». Cela signifie de partir de ce qui est juste à nos yeux, juste face à nous, au lieu de quelque projection fantastique.


Le mot nomos, qu'on dit d'ordinaire qu'il nomme la loi, vient de nemein, qui indique le verbe  demeurer. De demeurer est d'habiter le monde, d'être fidèle à ses déterminations. La seule loi est l'être même.


Le monde imprime sa trace partout, nous n'avons qu'à en suivre le chemin.

 

 

2.    Être stratégique

 

Seconde mesure révolutionnaire : regagner la capacité de penser notre situation et d'en élaborer une stratégie. Stratégie, du Grec pour général, signifie de penser dans la manière, le mode et les dispositions de la guerre. Non seulement en termes de tactiques, car après tout plusieurs d'entre nous sont déjà tacticiens, sachant répondre à tel ou tel besoin en temps de crise, planifiant et prenant des décisions d'une manière entièrement réactive. Au contraire, la stratégie est l'élaboration d'une série de lignes dirigées dans une direction particulière – indifféremment fluides ou mobiles – et qui engagent fondamentalement le présent. Sans stratégie nous restons comme ce monde, qui flotte au gré du vent, qui s'agite parfois, ou qui fond comme neige au printemps.


Des amis disaient : aux préoccupations morales, aux soucis de pureté, nous substituons l'élaboration collective d'une stratégie. Pour ce faire, nous devons partir de la situation, d'où et de comment nous sommes, suivant les lignes de puissance qui se présentent, qui dans chaque cas particulier nous mènent dans des directions différentes. La stratégie est l'usage effectif de ce qui nous est imparti. Il n'y a pas de « monde idéal ». Il n'y a pas de recette, pas de bonne réponse. Nous ne pouvons que poser quelques questions toutes simples : qu'est-ce qui accroît notre puissance? Qu'est-ce qui la diminue? Qu'est-ce qui nous aide? Qu'est-ce qui est approprié à la situation? La question n'est plus de choisir entre tel et tel acte, telle et telle type d'individu, mais de ce qui peut se tenir entre eux. De même la question n'est plus celle de la subjectivité, du bien ou du mal, de soi face à la communauté, mais de comment, ensemble et à part, nous pouvons ouvrir des possibilités et surmonter, obstacle par obstacle, les limites qui affaiblissent notre puissance d'agir dans et avec le monde.


L'acquisition d'une perspective stratégique est une source constante de détermination et d'intelligence. Une stratégie se doit d'être soutenue, de la même manière qu'on nourrit un feu, qu'on entretient une relation ou qu'on replante une forêt. La patience et la confiance nous aide à maintenir notre présence d'esprit et ne pas perdre de vue ce que nous faisons, au sein de la tourmente des événements ou dans l'abrutissante distraction du quotidien. Nos stratégies seront forcément compliquées, mais il faut se souvenir qu'elles ne le sont pas à la manière des militaires ou des publicistes. Elles sont une tentative par la base de reprendre le monde et se débarrasser d'une civilisation qui est au-delà de l'épuisement. Tout est à réinventer, tout est à gagner.

 

 

3.    Développer des techniques

 

Nous avons d'ors et déjà ouvert un vaste chantier d'expérimentation de techniques, des ateliers de cannages et des fermes bio-intensives aux hack spaces et aux territoires indigènes réoccupés. Il n'est pas difficile de voir pourquoi. Ces expériences prolifèrent en proportion directe de l'expropriation de nos savoirs/pouvoirs et de notre mise sous dépendance : la nourriture venant de l'épicerie, l'eau du robinet, et entre temps nous glissons à distance de toute possibilité d'être dans le monde autrement qu'en touriste. Le fait de nous retrouver captifs d'une civilisation en phase terminal ne fait qu'ajouter à l'urgence de nos expérimentations. Habiter notre époque requiert de faire face à deux réalités simples 1) la plupart d'entre nous ne savent presque rien de ce qui fait la vie et 2) notre pouvoir et notre autonomie dépendent de notre capacité matérielle à véritablement faire vivre une autre forme de vie.


Mais alors, comment? Dans les centres urbains, des designers expérimentent avec le brouillage de signaux, les vêtements de contre-espionnage et les applications d'infiltration pour nous entraîner et nous sortir du réseau de communications à leur guise. Au Missouri, le Open Source Ecology construit avidement un « civilisation starter kit » avec les outils et les machines essentielles pour gérer une vie relocalisée dans l'autogestion. Dans les Grandes Prairies, la cérémonie du maïs Ponca joint d'anciens ennemis dans l''opposition au KeystoneXL. Que ce soit en « balayant la poussière » de pratiques telles que la construction de maisons en terre crue, la cueillette de baies ou le détournement et la rénovation des ruines fonctionnelles qui nous entourent, il y a un fil éthique qui lie nos expérimentations les unes aux autres.


Les techniques nous permettent de donner forme à nos vies, et la forme nous connecte au monde, à ce dont nous sommes faits. Elles viennent de la vie, elles s'adressent à la vie, elles renversent la vie et y ouvrent de nouvelles possibilités. En même temps, elles révèlent l'appauvrissement de celle que nous vivons et la séparation qu'elle implique. Elles nous en disent aussi beaucoup sur la matérialité, sur comment les mondes sont construits et dévoilée, et sur combien l'expérimentation sera nécessaire. Là encore, nous ne devrions pas chercher une « vraie » forme à appliquer. « Les ordinateurs, bien ou mal? » Nos formes viendront de nos vies, de notre situation collective, en découvrant ce qui y correspond, son expression et son étendue. C'est en forgeant qu'on devient forgeront. C'est en faisant peu importe que nous devenons quelconques.


Imaginez un révolution vivante et exaltée : la construction et la défense de barricades, l'occupation de bâtiments, les voitures de flics renversées; l'expropriation des épiceries, des greniers et des terres, la cuisine et le soin pour des milliers; la saisie de moyens de communication et la destruction de ceux de nos ennemis; l'érection de cliniques de santé et de sources d'énergie autonomes; l'innombrable partage des tâches. L'expérimentation de techniques concrétise immédiatement la mesure et les moyens du processus révolutionnaire, notre tentative généralisée, diffuse et globale de se libérer de l'époque. En soi, ce que portent ces gestes n'est pas qualitativement différent de ce qui nous arrive dans une insurrection, malgré que leur relative lenteur peut nous en apprendre sur les différentes cadences révolutionnaires qu'il est possible d'habiter. Notre prise en charge de la question du comment – non plus de celles de qui ou quoi – indique le moment charnière où tout est sujet à décision; où tout est à saisir et tout est en jeu. Que cette civilisation ne puisse que répéter que rien d'autre n'est possible – le hurlant aujourd'hui avec d'autant plus de véhémence – n'est qu'une preuve du parfait contraire.


Apprendre à faire du feu. Construire des infrastructures. Cultiver des plantes. Élever des animaux. Cuisiner. Cuisiner pour un millier. Téléphones d'évadés. Amis d'évadés. Infecter des réseaux. Construire des réseaux. Chanter. Jouer. Chants de guerre. Lire à vue. Réparer des voitures. Des vélos. Mettre en page. Mettre en circuit. Faire des meubles. Tourner du métal. Souder. Forger. Abeilles. Trains. Apprendre à lutter. À penser. À aimer. À guérir les blessures. À guérir le monde.

 

 

4.    Construire la puissance, construire l'autonomie.

 

Dans la prise en charge de la réalité de ce que signifie faire la révolution aujourd'hui, il est clair que les expérimentations pratiques de techniques n'est qu'un point de départ, et que nos existences doivent nécessairement gagner en épaisseur pour suivre adéquatement notre ligne de puissance.


La puissance, cette question dont personne ne veut vraiment parler mais qui nous confronte partout. Non seulement quand nous luttons, que ce soit avec la police, un régime ou un pipeline, mais dans le quotidien, dans la manière dont notre environnement est structuré par des lois et des normes, des routes et des dispositifs intelligents, des discours et des économies. Ceux-ci ne font pas que nous surveiller ou nous réprimer : ils induisent, forment et produisent des possibilités et des avenues particulières qui produisent notre manière de vivre – ce et comment nous mangeons, comment, où et avec qui nous vivons, et pratiquement tout le reste. Les mécanismes qui composent notre environnement produisent le genre de vie dans lequel nous nous trouvons séparés de tout ce qui fait effectivement notre existence. Puisse la chance jouer en notre faveur, suivi d'un clin d’œil, d'un sourire, et un fusil sur la tempe.


Somme toute, c'est la puissance qui nous manque : la puissance de vivre, de déterminer nos existences, autant que le pouvoir de mettre fin à cette civilisation. Pour devenir puissants, nous n'avons pas besoin que de techniques, mais de l'autonomie de territoires entiers. Mais l'autonomie n'est pas non plus l'autosuffisance – celle des hypocondriaques qui veillent fusils chargés sur leur royaume privé de cannes de thon et de papier cul – tout comme le territoire n'est pas le point sur la carte. D'abord, tout le monde sait qu'on ne peut survivre seul et, de toute façon, on ne peut parler de survie, puisque c'est ce que nous ne cessons de faire depuis notre naissance.


L'autonomie ne construit la puissance qu'à travers l'enchevêtrement des liens nécessaires entre nous, dans la construction d'un territoire qui nous corresponde. Celui-ci ne peut émerger que d'un agir collectif, et disparaît quand il cesse. En tant que tel il requiert du soin, de l'attention, de la créativité et de l'organisation. Comme l'amour, le territoire n'est pas un état. Il n'est pas quelque chose qui est tout simplement là. Le territoire est un acte, il est à construire.
La ZAD, nord-est de la France : Une protestation contre un aéroport devient une zone autonome où n'entre plus la police, depuis que 40 000 habitants et amis l'ont défendu en 2012. Les pêchers, les mûres, les projectiles; les barricades et cabanes – démolies par la police mais constamment reconstruites–, les vignes, l'approvisionnement à travers le blocage; les fêtes des récoltes, les cochons, les canards; stations de radio, opéras, marchés; granges, établis, maisons suspendues; de vieux fermiers qui squattent leur propre terre, des drôles de hippies qui vivent dans des arbres, de jeunes militants dont la vie a complètement basculé; ce qui fait la richesse de la ZAD, ce qui fait sa puissance, ce n'est pas seulement les personnes ou les choses qui l'habitent mais l'intelligence et la détermination collectives qui les tissent ensemble.


Ganienkeh, nord de l'État de New-York : Après l'occupation armée dans les années 1970 d'un camp d'été pour riches abandonné, les Kanien'jeha:ka (Mohawks) de Ganienkeh ont construit leur propre territoire souverain avec troupeaux de bisons, panneaux solaires, érablières, saunas, médecines traditionnelles et cours de langues. Un retissage stratégique d'une forme de vie pleine, avec le vieux et le neuf côte à côte.


Fukuoka et Honshu de l'ouest, Japon : Ceux qui sont allés à l'ouest ont fui la toxicité de la métropole radioactive de Tokyo-Fukushima, découvrant en chemin la possibilité de s'organiser pour vivre différemment. Certains apprennent l'agriculture et la chasse comme voies de sortie de leurs emplois de fonctionnaires, d'autres mettent en place des instruments pour mesurer la radiation de la nourriture et des espaces publics ou des marchés où s'échangent les produits, alors que d'autres tentent d'organiser tout cela en un nouveau territoire insurgé qui pourrait renverser le pouvoir de Tokyo lui-même. Si Fukushima peut avoir fourni le prétexte d'un exode du Japon, il est clair que plusieurs d'entre les milliers qui ont quitté la région de Tokyo-Fukushima essaient de définir par et pour eux-mêmes le cours de leur avenir.


Chiapas, sud-est du Mexique : Vingts ans de pouvoir autonome à la face de la contre-insurrection et du développement, à commencer par la prise armée de six villages. Il y en a maintenant près de 40, soutenus par les conseils de ville des fermiers paysans, et une force armée. Le café et le chocolat de contrebande traverse les frontières fictives, se frayant un chemin jusqu'aux territoires amis les plus lointains. Qui plus est, avec la fin du calendrier Maya en 2012, les Zapatistes ont déclaré le début non d'une nouvelle ère de conscience, mais d'un temps entièrement nouveau. Il reste vrai que dans les langues des vrais gens, il n'y a pas encore de mot pour la capitulation.


Partout : S'organiser pour nos propres besoins. Se débrouiller pour accueillir ceux qui viendront nous joindre. Matérialiser la possibilité de désertion. Se lier avec d'autres territoires. Il n'y a pas de vie sans l'organisation de ses moyens, matériellement, concrètement. L'abri, l'eau, le feu, la nourriture autant que la capacité de se battre, de défendre cette manière de vivre, de repousser nos ennemis; la musique, la beauté, le sens; la médecine, la santé; la cuisine; la connaissance, la transmission de l'expérience historique, l'entraînement, l'éducation; le voyage. Il s'agit de construire des vies qui valent d'être vécues, de mondes habitables. Et ce n'est pas un mince exploit.

 

5.    Ne pas avoir peur. Avancer.

 

Ce n'est qu'à la lumière de l'autonomie que nous pouvons penser adéquatement la révolution aujourd'hui, que la sensibilité qui anime nos blocages, nos occupations et nos insurrections peut s'accomplir.


Des schistes de Marcellus aux Salishes de la côte, les mouvements de blocages ont manifesté  notre puissance d'arrêter la construction de puits de forage, d'oléoducs, d'aéroports et de « villes intelligentes ». Ces infrastructures ne sont pas que des options technologiques «dommageables» pour l'environnement; elles imposent matériellement la perpétuation du désastre civilisationnel dans l'avenir, et instancient leur propre inéluctabilité par le seul poids du béton, de l'acier et des câbles de fibre optique. Alors l'appel devient celui du blocage de tout partout et à chaque étape, les blocages deviennent l'expression pratique de notre puissance d'interrompre les flux, manifestant une nouvelle volonté et sensibilité politiques qui se refuse à l'attente apathique. Que nous ayons vu les blocages circuler de la Pennsylvanie rurale et de l'Oklahoma à Los Angeles et New York durant les manifs contre la relaxe du meurtrier de Trayvon Martin ne devrait surprendre personne. Le blocage est de notre temps, et ouvre sur une question plus large, parce qu'après tout, qu'est-il sinon une occupation du temps et de l'espace, la génération d'un nouveau territoire?


Nous avons occupé Istanbul et Oakland, Kiev et São Paulo. Nous avons saisi l'espace des centres métropolitains qui n'étaient faits que pour y passer, créant une force matérielle de cuisines, de camps et de barricades suffisamment forte pour interrompre le rythme de la vie quotidienne dans des endroits aussi hostiles que New York. Nous avons bloqué et occupé. Certains de ces nouveaux territoires ont poussé encore plus loin, avec Gezi qui a débordé sur communes franchement insurrectionnelles, alors que d'autres ont complètement démantelé les régimes qu'ils affrontaient. Une question à laquelle nous avons dû répétitivement faire face est comment faire quand un gouvernement est défait, une fois qu'il quitte les lieux? En Ukraine, les combattants de Maidan ont envahi le palais présidentiel seulement pour en constater le vide, la game of thrones étant finie depuis belle lurette. Le Peuple des Molotov de Tunisie a incendié des commissariats et des mairies de village à travers le pays; l'autorité du gouvernement demeure complètement révoqué, mais de leurs propres aveu les choses restent les mêmes. Le pouvoir n'appartient pas à ces bouffons en costume qui siègent à la Maison Blanche ou aux Nations Unies. Le pouvoir est dans l'organisation même du monde, dans la capacité d'organiser les mondes – et à de les défendre.


Quand Anonymous a appelé les émeutiers de Ferguson à « occuper chaque pied carré de votre ville », l'idée était juste. Les territoires, la vie collective que nous pouvons soutenir dès à présent, quotidiennement, nous donnera les moyens de surmonter les impasses sur lesquelles se sont buté les mouvements et les révolutions des dernières années. Les techniques qui construiront et soutiendront notre autonomie à l'égard de cette civilisation seront tout aussi nécessaires pour la destituer.


Honneur, foi et loyauté.

 

Ceci est une guerre.

 

 

6.    Commencer maintenant

 

Notre point de départ est clair. C'est la fin d'un monde, et si nous devons nous soulever à la hauteur du désastre, et vraiment confronter son avancée, il nous revient, partout, de construire les nouveaux monde qui remplaceront celui-ci. Non pas des mondes comme les anciens ni comme l'actuel, mais – à partir de là où nous sommes et faisant usage de tous les moyens à notre disposition – de nouveaux mondes sensibles, qui porteront leurs propres formes particulières.


Nous avons accepté un état d'isolement et de dépendance frénétiques parce qu'il nous semblait inévitable. Ce n'est pas le cas. Parfois la magnitude de la dévastation auquel nous faisons face semble insurmontable. Ce n'est pas le cas.


Il faut se rappeler que cette manière de vivre est une anomalie ahurissante dans l'histoire de l'humanité. Et ensuite retourner le tout : les êtres humains sont et ont toujours été capables de beaucoup plus. Nous pouvons nous organiser.


Nous n'avons qu'à nous en donner les moyens, pour asséner le dernier coup à cette civilisation, et vivre autrement. Il n'y a littéralement rien à attendre. La révolution n'est pas un moment du futur; elle est une ligne que nous traçons dans le présent.

 

Face à la catastrophe, il y a ceux qui s'indignent, ceux qui prennent note, et ceux qui s'organisent. L'Histoire dépend de ceux qui s'organisent.

 

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